Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Le Dr Alain Naud est un des rares médecins au Québec (quelque 550 sur 21 000) à prodiguer l’aide médicale à mourir. Il possède une connaissance terrain, il parle d’expérience.
Le Dr Alain Naud est un des rares médecins au Québec (quelque 550 sur 21 000) à prodiguer l’aide médicale à mourir. Il possède une connaissance terrain, il parle d’expérience.

Ne pas rater son coup

CHRONIQUE / Le Dr Alain Naud verrait d’un bon œil qu’un cancéreux qui a obtenu une autorisation d’aide médicale à mourir (AMM) n’en soit pas privé s’il est incapable de donner son consentement final au moment fixé du grand départ. Le médecin de Québec invite toutefois à la prudence lorsqu’il s’agit des demandes anticipées de personnes souffrant de maladies comme l’Alzheimer.

Le Dr Naud est un des rares médecins au Québec (quelque 550 sur 21 000) à prodiguer l’aide médicale à mourir. Il possède une connaissance terrain, il parle d’expérience.

Rattaché au Centre hospitalier universitaire de Québec, il voit des patients refuser un soin ou une dose pour soulager leurs douleurs, car ils savent qu’ils perdront le droit à l’aide médicale à mourir obtenu s’ils ne sont plus conscients à l’heure prévue de leur mort. «Ils souffrent inutilement pour ne pas rater leur coup». 

Si cela se produit, s’ils ne peuvent plus donner leur consentement final à l’aide médicale à mourir, les membres de la famille devront attendre la mort naturelle même s’ils savent que ce n’était pas la volonté de leur proche et que celui-ci avait suivi toutes les étapes pour s’assurer d’une mort digne.

Même s’il juge positivement qu’Ottawa avance dans le dossier de l’aide médicale à mourir (le gouvernement n’a pas vraiment le choix, car il doit s’ajuster d’ici le 11 mars à une décision de la Cour supérieure du Québec rendue en septembre), le Dr Naud estime cependant que le programme des libéraux est ambitieux dans le délai imparti.

Dans le cadre d’une consultation lancée lundi, Ottawa sonde en effet aussi les Canadiens sur les demandes anticipées d’AMM. 

Lorsqu’on parle de ce type de demandes, le médecin estime qu’il faut se donner un échéancier, mais ne pas faire l’économie d’une réflexion approfondie. Il souhaite de plus que les professionnels de la santé soient consultés pour que la loi colle à la réalité. «C’est facile pour la personne qui répond au questionnaire de cocher «très important» partout. Mais il faut un critère médical facilement compréhensible et applicable sinon on est dans le trouble». 

M. Naud est bien conscient que la population attend des réponses sur les demandes anticipées de personnes qui auraient un diagnostic de maladie comme l’Alzheimer. «Il est important de convenir de balises, de mécanismes de sauvegarde, de déterminer un mandataire. On ne peut accorder une autorisation la journée du diagnostic. Mais à quel stade de la maladie?» Il ne croit pas qu’on puisse faire le tour du dossier à la va-vite. 

Le médecin est aussi d’avis qu’il faut dans ce type de cas sortir du «simple contexte de souffrances physiques» et se centrer sur l’enjeu de la dignité. «Quand tu es couché en fusil, que tu as la couche aux fesses, que tu ne reconnais plus personne et que tu ne réagis plus à rien, elle est où la dignité?»

Ottawa doit revoir sa législation parce que la Cour supérieure du Québec a jugé inconstitutionnel de limiter l’accès à l’AMM aux personnes en fin de vie.

Une révision obligatoire de la loi était aussi prévue en 2020 ce qui peut expliquer pourquoi les ministres libéraux sondent plus largement les citoyens dès maintenant. 

Par ailleurs, en modifiant les critères d’accès à l’AMM contestés par Jean Truchon et Nicole Gladu, les gouvernements corrigeront une grande injustice et répondront aux besoins de plusieurs personnes, indique Alain Naud. 

Plusieurs patients atteints de maladies dégénératives incurables, comme celles de M. Truchon et Mme Gladu, n’ont pas accès à l’aide médicale à mourir parce qu’ils ne sont pas en fin de vie et que leur mort naturelle n’est pas prévisible. 

Selon le médecin, ce ne sont pas toujours les critères ou les mesures de sauvegarde qui privent des malades de l’AMM. Il rappelle que des demandes n’ont pas de suite, ne sont pas administrées à des malades vulnérables qui y ont droit à cause de milieux ou de médecins hostiles. «Il est là le dérapage dans l’aide médicale à mourir.» 

Le Dr Naud déplore que le ministère de la Santé et la Commission sur les soins de fin de vie ne s’assurent pas que les droits de tous les malades soient respectés. 

En changeant les critères d’accès à l’AMM, la demande augmentera, prévoit le professionnel. Il y aura une responsabilité collective d’y répondre. Il souhaite d’ailleurs que Québec autorise les infirmières praticiennes spécialisées à administrer l’AMM.

Le médecin de Québec soutient que le flou dans les lois et l’objection de conscience n’expliquent pas entièrement pourquoi peu de médecins ont offert jusqu’à maintenant l’aide médicale à mourir. Il faut y consacrer beaucoup de temps et selon lui, des confrères et des consœurs ne sont pas prêts à en mettre pour répondre à ce besoin, à cette volonté qu’expriment certains malades.

Si bien que même en congé, le Dr Naud se rend au chevet de patients qui ont réclamé et qui sont aptes à recevoir l’aide médicale à mourir.