Le Dr Jean Labbé, de Québec, a travaillé 37 ans comme pédiatre consultant en protection de l’enfance.

Maltraitance: un problème majeur de santé publique

CHRONIQUE / «Protéger les enfants, c’est le travail le plus difficile qui soit», estime le Dr Jean Labbé. Il trouve le public bien sévère à l’égard de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), accusée à la fois d’en faire trop et trop peu. «Personne ne s’intéresse aux milliers de cas où la DPJ réussit».

L’homme sait de quoi il parle. Il a travaillé pendant 37 ans comme pédiatre consultant en protection de l’enfance. 

M. Labbé a été notamment cofondateur, en 1976, de la première clinique de protection des enfants, au CHUL, à Québec. Il a été consulté pour l’élaboration de la Loi sur la protection de la jeunesse, en vigueur depuis 1979 et par la suite, lors des modifications apportées à celle-ci. Il a également reçu le prix Victor-Marchessault de défense des enfants de la Société canadienne de pédiatrie.

Retraité depuis 2013, le pédiatre et professeur émérite de la Faculté de médecine de l’Université Laval est également auteur du livre «La maltraitance des enfants en Occident. Une histoire d’hier à aujourd’hui», publié en début d’année aux Presses de l’Université Laval et diffusé sous peu en France, par les Éditions Hermann. Comme bon nombre de Québécois, le Dr Labbé se sent interpelé par la mort tragique de la fillette de 7 ans de Granby. Il se garde bien toutefois de porter un jugement, de pointer un ou des coupables dans ce dossier. 

D’expérience, il sait que les histoires de familles en difficulté et de DPJ sont beaucoup plus complexes que le public le croit ou peut même l’imaginer. Les quatre enquêtes en cours permettront, selon lui, d’exposer les faits, de poser les bons diagnostics et d’éviter, autant que faire se peut, qu’un tel drame se reproduise.

Conséquences d’un problème majeur 

Le spécialiste indique que la maltraitance est un problème de santé publique majeur. «Si un nouveau virus apparaissait et causait autant de décès, de blessures et de conséquences physiques et psychologiques que la maltraitance, les gens réagiraient pour faire des recherches, pour essayer de trouver des façons de régler le problème, pour trouver un remède, un vaccin. On se dirait “tabarnouche, ça n’a pas de sens”».

Il soutient qu’il faudrait accepter collectivement d’investir suffisamment dans la protection de l’enfance, comme on le ferait pour combattre un virus.

Selon la définition et les critères retenus dans différentes recherches, la maltraitance touche entre une personne sur trois, une personne sur huit. C’est dire l’impact de ces mauvais départs, de ces enfances volées. «Ça détruit des vies».

Le pédiatre Labbé rapporte qu’une étude américaine a révélé que les enfants maltraités avaient plus de problèmes de santé physique que les autres à l’âge adulte. 

S’ajoutent les problèmes psychologiques et relationnels des victimes. Qui plus est, le tiers des enfants maltraités maltraiteront à leur tour leur progéniture.

Dès sa quatrième année en médecine, l’étudiant Labbé a constaté et réalisé les ravages de la maltraitance lors d’un stage en psychiatrie adulte. Les mauvais traitements physiques et psychologiques dans l’enfance étaient bien souvent à l’origine des problèmes psychiatriques des patients.

Avant de sabrer dans les budgets ou de réorganiser les services de protection à l’enfance, il faut donc y penser deux fois. Les conséquences sont multiples et importantes.

Jeudi, jour des funérailles de la fillette de Granby, le premier ministre François Legault a affirmé que des sommes supplémentaires seront ajoutées à celles prévues au dernier budget si cela s’avère nécessaire. Comme le veut la formule caquiste : on verra.

Le Dr Labbé est pour sa part confiant. L’indignation a été à ce point forte après la mort de l’enfant de l’Estrie qu’il croit que cette fois-ci, le Québec n’a pas le choix de scruter le fonctionnement du système et de corriger ses failles. Les résultats des enquêtes rappelleront la société et les élus à leurs devoirs.

Le professeur émérite ne voit pas la nécessité de revoir le contenu de la Loi sur la protection de la jeunesse. Quand il compare la législation des États-Unis, de l’Angleterre ou de la France, il juge que le Québec a une bonne loi. C’est son application qui pose de plus en plus problème.

Le Dr Labbé s’inquiète du surcroît de travail des intervenants, du manque de ressources, des modes de gestion qui mettent de côté l’approche humaine, pourtant essentielle pour qui intervient auprès d’enfants et de familles en difficulté.

Il faudrait selon lui valoriser davantage le travail des intervenants en protection de la jeunesse, améliorer leurs conditions de travail et s’assurer que la DPJ leur offre la formation et le soutien nécessaire pour accomplir leur travail qui s’exerce jour après jour dans des contextes difficiles.

Il verrait d’un bon œil que Québec instaure dans les grandes villes des services intégrés en abus et maltraitance (SIAM) où travailleurs sociaux, médecins, policiers et procureurs travaillent en collaboration dans un même lieu afin de soutenir les enfants et leur famille. La Capitale-Nationale est dotée d’un SIAM depuis l’an dernier. 

Le pédiatre pense aussi qu’il faut agir en amont. «La DPJ, c’est le recours ultime quand rien n’a marché avant. […] En coupant dans les CLSC, on s’est peut-être coupé l’herbe sous le pied», avance-t-il. 

Selon lui, l’école pourrait même être mise à contribution dans un but préventif, en parlant aux élèves des méthodes éducatives et des dangers de secouer un enfant. 

Pas le droit à l’erreur

Au cours de sa vie professionnelle, le pédiatre a été confronté à des situations épouvantables, atroces. Des cas l’ont empêché de dormir. Heureusement, il n’a pas la mort d’une petite victime sur la conscience.

Il admet par ailleurs que des soupçons de maltraitance se sont révélés non fondés après une investigation plus poussée. «Ce n’est pas facile de déterminer s’il y a maltraitance ou non. C’est une lourde responsabilité. La DPJ attend le verdict. L’erreur n’est pas permise».

Dans son livre, il démontre que protéger les enfants peut s’avérer une mission à haut risque. «De nos jours, les intervenants des services de protection craignent toujours de rater quelque chose et qu’il en découle une tragédie».

Les intervenants, écrit-il avec des exemples en appui, «risquent d’être blâmés pour ne pas avoir su protéger un enfant ou pour avoir harcelé des parents innocents». 

L’erreur n’est pas permise, bien qu’il demeure toujours une partie imprévisible dans le comportement humain. 

La maltraitance des enfants en Occident. Une histoire d’hier à aujourd’hui, de 
Jean Labb

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Les animaux avant les enfants

La population s’indigne aujourd’hui, avec raison, devant les cas d’enfants battus, négligés, maltraités. Mais il a fallu des siècles pour qu’il en soit ainsi. Des sociétés protectrices des animaux ont existé bien avant des sociétés dédiées à la protection des enfants.

Même si la hausse des signalements à la Direction de la protection de la jeunesse peut laisser croire à certains que tout va mal, que la maltraitance à l’égard des enfants est répandue plus que jamais, le livre du pédiatre Jean Labbé, La maltraitance des enfants en Occident. Une histoire d’hier à aujourd’hui, remet les pendules à l’heure.

La violence envers les enfants a régressé. «Même si le parcours n’est pas linéaire, on en a fait du chemin», dit l’auteur en entrevue.

«La réalité ne nous paraît pas telle parce que l’intolérance envers la violence a augmenté. Alexis de Tocqueville a bien fait remarquer que, plus un phénomène désagréable diminue, plus ce qu’il en reste est perçu ou vécu comme insupportable», écrit-il.

Son ouvrage de quelque 500 pages montre toutefois que la prise de conscience a été lente, et ce, même chez les médecins. «La reconnaissance de la maltraitance envers les enfants comme problème de santé publique est un phénomène très récent, tout comme le fait d’admettre que cette violence s’exerce principalement au sein de leur famille».

À Québec, par exemple, la première clinique de protection de l’enfance date des années 1970. La Loi sur la protection de la jeunesse, de 1979.

Sans le Dr C.Henry Kempe, directeur du département de pédiatrie de la Faculté de médecine de l’université du Colorado à Denver, l’Amérique du Nord aurait peut-être mis encore plus de temps à prendre la maltraitance des enfants au sérieux.

Le Dr Labbé a retracé que c’est lorsque que le Dr Kempe a délibérément utilisé le terme explicite «enfant battu» que ses travaux ont attiré enfin l’attention des médecins et alerté le public. C’était en 1962.

Pendant les dix années précédentes, Kempe avait parlé en vain d’abus de l’enfant, de trauma non accidentel ou infligé et des discordances entre les lésions observées chez des enfants et les explications données par les parents. 

Le Dr Labbé rapporte que dans les années 1960, plusieurs médecins auraient préféré se tenir loin de ce «problème social» exposé par Kempe. Ce dernier soutenait cependant que la profession médicale avait la responsabilité d’assumer le rôle de meneur dans ce domaine. 

Avec la rédaction de son livre, le pédiatre a réalisé son premier projet de retraite. Son second? Des contes ou des romans pour enfants. 

Il délaissera les histoires tristes et pénibles d’enfants négligés, abusés et battus pour mettre sur papier les histoires plus joyeuses qu’il a inventées au fil des ans pour ses enfants et ses petits-enfants.