Il est dommage que le souci d’équité et de justice sociale qui anime le ministre de l’Éducation et le gouvernement ne se transpose pas pour tout le parcours scolaire des jeunes Québécois.

L’éducation yo-yo

CHRONIQUE / Quand les petits Québécois qui entreront sous peu à la maternelle sont nés, le ministre de l’Éducation de l’époque ne voyait aucun problème à ce que les écoles achètent moins de livres. Que des élèves en difficulté soient privés de services professionnels à cause de la rigueur budgétaire n’ébranlait pas non plus le gouvernement libéral.

Cette année, deux adultes auront la responsabilité de onze enfants, en moyenne, dans les classes de maternelle 4 ans, et le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, assure que les autres élèves des écoles ne seront pas négligés. Québec promet aussi davantage de places dans les centres de la petite enfance (CPE) et plus de services de dépistage et de suivi pour les 0-4 ans.

Pourquoi ce rappel aujourd’hui, cette comparaison?

Pour illustrer que les priorités des élus, les finances publiques et le contexte économique peuvent changer considérablement en l’espace de 4-5 ans, et modifier tout aussi considérablement une mission aussi sensible, aussi fondamentale et aussi déterminante pour une société que l’éducation. 

Le gouvernement précédent coupait à l’aveugle en éducation.

Le gouvernement de François Legault dépense sans compter lorsqu’il s’agit d’implanter les maternelles 4 ans. 

Un petit retour dans le passé récent permet également de voir comment une idée fixe, un objectif qu’un gouvernement veut atteindre à tout prix peut lui faire perdre de vue des enjeux importants et engendrer des effets collatéraux non désirables.

Ce fut le cas du gouvernement de Philippe Couillard et sa détermination à rétablir l’équilibre des finances publiques. Un objectif louable qui a entraîné des conséquences négatives chez les plus démunis et les plus vulnérables parce que le gouvernement a agi rapidement et fait fi des mises en garde. 

Le gouvernement Legault et son ministre de l’Éducation sont bien partis pour faire le même type d’erreur avec leur promesse d’instaurer à travers le Québec 3000 classes de maternelles 4 ans d’ici cinq ans. 

Qu’importe les coûts, qu’importe le manque de personnel enseignant ou d’éducatrices en service de garde, qu’importe les effets sur les autres classes des écoles primaires et secondaires et sur les services de garde à la petite enfance que l’État finance également, qu’importe les préférences des parents, qu’importe que le transport scolaire ne soit pas adapté pour des petits de 4 ans, qu’importe que les municipalités ne soient pas prêtes à accueillir les tout-petits dans leur camp de jour d’été, qu’importe l’avis des experts qu’ils n’ont pas payés. Ils ne dérogent pas de leur plan. 

Comme le mentionnait en commission parlementaire la députée péquiste Véronique Hivon, le discours du gouvernement serait tenable dans un système où les ressources sont illimitées. Mais ce n’est pas le cas. 

Rappelons que la croissance des dépenses en éducation, en hausse cette année de 5,1 %, descendra à 3,8 % les années suivantes. Le prochain renouvellement des conventions collectives pourrait bien par ailleurs faire grimper les coûts de système. Il y a aussi les imprévus qui marquent chaque mandat d’un gouvernement. 

Il faut donc «hiérarchiser les besoins» en éducation comme dans d’autres secteurs, éviter de vampiriser les centres de la petite enfance, cesser de faire croire aux parents qu’ils auront toujours le libre choix entre la maternelle 4 ans et les services de garde éducatifs. 

Que Québec prévoit la création de 12 500 places en CPE ne rassure pas la députée Christine Labrie de Québec solidaire puisqu’on ignore si ces places seront pour les poupons, les 1- 2- 3 ou les 4 ans. Si l’accès à une maternelle 4 ans devient un droit et que le service de garde éducatif ne l’est pas, le gouvernement veillera toujours à assurer et à financer d’abord les maternelles pour éviter les poursuites.

La députée libérale Marwah Rizqy expose également le double standard dans le réseau scolaire. Des classes de maternelle 4 ans aménagées qu’importe les dépassements de coûts, des classes «de luxe» pour les uns tandis que d’autres élèves passeront l’année dans des roulottes ou mangeront leur lunch dans des corridors. 

Double standard, mais aussi double discours de la part du ministre Roberge. 

Dans ses remarques préliminaires lors de l’étude du projet de loi 5, le ministre de l’Éducation dit agir dans un souci d’équité, dans un souci de justice sociale, de justice régionale. Il soutient qu’il y a autant d’enfants qui sont vulnérables en milieu défavorisé qu’ailleurs et que Québec doit donc implanter partout des maternelles 4 ans. 

«Grosso modo, partout au Québec, que les parents fassent 20 000 $ par année ou 120 000 $ par année, il y a deux à trois jeunes sur 10 qui arrivent en maternelle cinq ans, pas prêts». 

Très bien, mais il est dommage que le souci d’équité et de justice sociale qui anime le ministre et le gouvernement ne se transpose pas pour tout le parcours scolaire des jeunes Québécois.

Avec ses écoles privées fortement subventionnées et ses écoles publiques à deux vitesses (programmes particuliers — sports, langues, arts, éducation internationale, nouvelles technologies — et classes ordinaires), le système scolaire québécois est devenu le plus inégalitaire au Canada, signalait en 2016 le Conseil supérieur de l’éducation. 

Environ 42 % des élèves du secondaire fréquentent une école privée ou publique à projet particulier au Québec. Ceux-ci ont deux fois plus de chances d’accéder au cégep, et respectivement neuf et six fois plus de chances d’aller à l’université que ceux inscrits à une école ordinaire publique.

C’est Égide Royer, professeur à l’Université Laval, expert québécois apprécié du gouvernement Legault, et favorable à la maternelle 4 ans qui le dit.

Le ministre de l’Éducation fait bien peu pour corriger cette iniquité. Il se contente d’ajouter des activités parascolaires. Pourtant, mardi, il répétait que chaque jeune doit pouvoir développer «son plein potentiel». 

M. Roberge se demandait aussi mardi si le Québec vivrait la même pénurie de main-d’œuvre s’il avait diplômé plus de jeunes. Pour lui, la maternelle 4 ans contribuera à diminuer le décrochage scolaire. Très bien, mais son ambition doit aller au-delà de l’école secondaire.