Brigitte Breton
«Ce n’est pas parce qu’un programme existe depuis longtemps qu’on ne peut pas le remettre en question», dit la médecin Pascale Breault, consciente qu’il est difficile de critiquer le «label ruban rose».
«Ce n’est pas parce qu’un programme existe depuis longtemps qu’on ne peut pas le remettre en question», dit la médecin Pascale Breault, consciente qu’il est difficile de critiquer le «label ruban rose».

Dépistage du cancer du sein: une priorité?

CHRONIQUE / Maintenant que les activités cliniques reprennent graduellement dans le réseau de la santé, les femmes de 50 à 69 ans doivent-elles s’empresser de prendre un rendez-vous pour une mammographie de dépistage du cancer du sein si elles n’ont aucun symptôme et aucun doute sur leur état de santé? Selon des médecins, cela ne devrait pas être une priorité. 

«[...] nous sommes d’avis que la reprise des activités de dépistage dans la population générale, en cancer du sein notamment, ne doit pas être une priorité», ont écrit lundi dans Le Devoir des membres du groupe de travail sur les meilleures pratiques et formateurs de la formation de développement professionnel continu, «Pour une pratique éclairée, une utilisation judicieuse des examens et des traitements», du Collège québécois des médecins de famille.

«Le contexte actuel doit servir à remettre en question plus largement nos choix dans l’offre de services cliniques de manière à prioriser les interventions qui ont démontré une efficacité et des bénéfices concrets pour les patients et les patientes», soutiennent Pascale Breault, Guylène Thériault, René Wittmer, Samuel Boudreault, Caroline Laberge, Hélène Landry et Geneviève Bois. 

Ces derniers font également de l’enseignement clinique dans les départements de médecine familiale et d’urgence de l’Université Laval, de l’Université de Montréal et de l’Université McGill. Mme Thériault, est membre du Groupe d’étude canadien sur les soins de santé préventifs.

Ces médecins estiment que les bénéfices associés au dépistage du cancer du sein sont surestimés et que des effets délétères bien réels sont occultés. Ils prennent cependant soin de faire une distinction entre une mammographie «à visée diagnostique» ou de suivi après un cancer, et celle de «dépistage».

Sans doute comme bien d’autres femmes du groupe des 50 à 69 ans suivant le programme de dépistage, leur position à contre-courant m’interpelle.

Vaut mieux s’astreindre à cet examen de dépistage aux deux ans ou non? Y voit-on trop de vertus?

Le cancer effraie. S’il est possible dans le cadre d’un programme de dépistage de le détecter dès le début et d’éviter d’en souffrir et d’en mourir, pourquoi pas? N’est-ce pas agir de façon préventive, de limiter les dommages?

En entrevue, la médecin Pascale Breault dit souhaiter et inciter les femmes à se poser plus de questions afin de prendre une décision éclairée et en toute connaissance de cause avec leur médecin. 

Elle explique que le dépistage peut éviter des décès, mais pas autant qu’on le croit. Il peut aussi entraîner inutilement des femmes dans une cascade de diagnostics.

«Une femme sur 1000 [sur 1333 dans les faits] voit sa vie sauvée par le dépistage», indique Mme Breault. Par contre, pour chaque décès par cancer du sein évité, de trois à quatre femmes sont «surdiagnostiquées», voire traitées pour quelque chose qui ne leur aurait jamais causé de problème. 

S’ajoute aussi toute l’anxiété qu’entraînent la radiographie du sein, les tests supplémentaires parfois exigés et l’attente des résultats. Mme Breault constate les effets chez ses patientes.

La mammographie peut aussi créer une fausse sécurité. Il faut demeurer alerte si on constate des changements. Pas attendre le prochain examen dans deux ans.

Est-on bien au fait de l’ensemble du tableau lorsque nous passons une mammographie? 

Mme Breault s’étonne de la «compliance» de certaines femmes et de la culpabilité d’autres qui refusent de suivre religieusement le programme.

Il existe bien sûr un site pour expliquer les avantages, les inconvénients ainsi que les limites de la mammographie de dépistage, et ce à partir d’études du ministère de la Santé et des Services sociaux et de l’Institut national de la santé publique du Québec. On y parle aussi des possibilités de surdiagnostic et du stress causé.

Qui prend la peine de consulter le site suggéré dans la lettre de rappel (www.quebec.ca/depistage-cancer-du-sein) avant de prendre un rendez-vous et de se faire comprimer les seins en retenant sa respiration? 

«La mammographie est le seul examen de dépistage qui permet de réduire le nombre de décès attribuables au cancer du sein», y lit-on. «Le PQDCS a pour objectif de réduire d’au moins 25 % le taux de mortalité par cancer du sein chez les femmes de 50 à 69 ans. Les résultats obtenus depuis les débuts du PQDCS vont dans ce sens, ce qui appuie la poursuite des activités du programme».

Mme Breault n’est pas de cet avis. Elle juge discutable d’investir autant de ressources dans un programme qui donne de tels résultats. 

La chargée d’enseignement clinique au département de médecine familiale et de médecine d’urgence de l’Université Laval croit que ces ressources pourraient être mieux investies ailleurs. 

«C’est un choix politique». Elle préconise d’être plus judicieux avec les tests et les investigations. De choisir avec soin. 

«Ce n’est pas parce qu’un programme existe depuis longtemps qu’on ne peut pas le remettre en question», dit-elle, consciente qu’il est difficile de critiquer le «label ruban rose». 

«Si on décide qu’on maintient le programme, on a la responsabilité de s’assurer qu’aucune femme ne s’y engage sans avoir toute l’information pour prendre la décision qu’elle jugera la meilleure pour elle».

Mme Breault fait un parallèle avec le cancer de la prostate dont le dépistage systématique n’est plus recommandé depuis 2018. «Le Collège des médecins recommande qu’un homme souhaitant le test de dépistage soit clairement informé des risques et des bénéfices». La médecin Breault voudrait que la même approche s’applique au dépistage du cancer du sein. À la femme de décider avec son médecin si les avantages l’emportent sur les inconvénients.

Au cabinet de la ministre Danielle McCann, son porte-parole nous indique qu’il n’est pas question pour l’instant de mettre fin au programme de dépistage du cancer du sein instauré en 1998.

C’est l’Institut national de santé publique du Québec qui évalue la performance du programme. 

Étant donné que plusieurs activités cliniques ont été interrompues pendant des semaines à cause de la pandémie, il y a des retards dans les hôpitaux et les cliniques. Des médecins ont d’ailleurs exprimé des inquiétudes pour la santé de leurs patients. Les ressources humaines, budgétaires et les équipements sont fortement sollicités. Quel est l’ordre de priorités?

Qui et comment décide-t-on qu’une activité clinique ou un programme peut reprendre et un autre non? À cette question transmise mardi, le ministère de la Santé et des Services sociaux n’avait toujours pas fourni de réponse vendredi matin.