Brigitte Breton
Réjean Hébert est gériatre, gérontologue, ancien ministre de la Santé et des Services sociaux et professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.
Réjean Hébert est gériatre, gérontologue, ancien ministre de la Santé et des Services sociaux et professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

CHSLD: 30 ans d’inaction collective et d’âgisme

CHRONIQUE / Ne cherchez pas UN coupable. La «tempête parfaite» qui se déroule présentement dans les CHSLD et les résidences pour aînés est le résultat de 30 ans d’inaction collective et d’âgisme, selon Réjean Hébert.

Gériatre, gérontologue, ancien ministre de la Santé et des Services sociaux et professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, le DHébert ne jette pas le blâme sur les personnes présentement en place.   

Selon lui, les conditions de vie, de mort et de travail déplorables exposées encore plus brutalement en ce temps de pandémie dans les CHSLD sont aussi le fruit de l’absence de volonté à financer adéquatement les soins, notamment à domicile, d’une population vieillissante et en perte d’autonomie.

«Si des chirurgiens cardiaques sortent sur la place publique pour dénoncer une situation à l’hôpital, cela inquiète mononcle Gérard et matante Thérèse et les ajustements nécessaires sont apportés. Les soins aux personnes âgées, eux, passent toujours au 2e rang», constate et déplore le gériatre en entrevue téléphonique. 

Les cas de maltraitance et d’insuffisance de soins émeuvent et choquent quelques jours, mais on oublie vite. Jusqu’à ce que d’autres cas défraient les manchettes. Les rapports de commissions, d’enquêtes, de coroner, de vérificateur général, de protecteur du citoyen s’accumulent et s’ajoutent aux reportages troublants.

À qui la responsabilité de la catastrophe qui frappe les aînés, les «bâtisseurs du Québec» durant la présente crise sanitaire? Au gouvernement Legault, à l’austérité du gouvernement Couillard qui l’a précédé, aux directeurs généraux, aux propriétaires, comme celui du CHSLD Herron de Dorval, qui chargent 10 000$ par mois à des vieillards qui se croient en sécurité?   

La «tempête parfaite» n’est pas apparue soudainement. 

Si l’arrivée de la COVID-19, un virus virulent et létal pour les personnes âgées vulnérables, rend la tempête si ravageuse et redoutable, c’est parce qu’elle est combinée à d’autres éléments.

Bon nombre de personnes âgées sont rassemblées dans un même lieu- CHSLD publics ou privés, ressources intermédiaires d’hébergement, résidences privées pour aînés. Au Québec, environ 19 % des aînés vivent regroupés, comparativement à 8,5% ailleurs au pays. 

En 2016, Réjean Hébert avait été critiqué pour une lettre publiée dans les médias. Il écrivait : «Dans les années 70, Anne-Marie Guillemard parlait de mort sociale pour qualifier la retraite. L’autarcie des aînés dans des complexes immobiliers représente aussi une mort sociale. Les vieux se cachent pour mourir. Une mort sociale dans des ghettos dorés bien à l’abri des regards et d’une société indifférente et complice». La mort biologique s’ajoute à la mort sociale.

Avant même l’éclosion du coronavirus, le Québec était de plus déjà aux prises avec une pénurie de personnel, et non seulement de préposés aux bénéficiaires. Personne n’accourt pour travailler auprès des «vieux» peu ou non autonomes. La mise en quarantaine d’employés infectés par la COVID-19 a accentué le manque de main-d’oeuvre.

La réforme des structures de 2003 et de 2015 a aussi porté un dur coup aux centres d’hébergement qui ont perdu leur autonomie et leur pouvoir décisionnel. Comme les centres jeunesse, ils sont noyés dans les centres intégrés de santé et de services sociaux où dominent les intérêts des hôpitaux. 

Et il y a aussi l’éternel problème de financement où là encore, le secteur hospitalier accapare la plus grande part. 

Il semble aussi que le Canada et le Québec ne sont pas immunisés contre l’âgisme.

En affirmant que les entreprises pouvaient rouvrir parce que la plupart des décès sont dans les CHSLD où l’espérance de vie moyenne est de moins de deux ans, le député conservateur Marc Dalton a exprimé tout haut ce que d’autres citoyens pensent tout bas.

Pour Réjean Hébert, c’est carrément de l’âgisme. «Personne n’oserait tenir de tels propos sur les femmes et les homosexuels. Mais sur les personnes âgées, ça passe. Les «vieux» ne sont pas utiles économiquement. Leur valeur est moindre». 

Il rappelle que la société permet maintenant de vivre vieux et de vieillir en perte d’autonomie. Des changements s’imposent donc pour s’adapter à cette réalité.

Cela suppose que le financement des soins de santé pour les personnes en perte d’autonomie soit revu afin que celles-ci puissent continuer de vivre à leur domicile. 

Réjean Hébert a osé faire le saut en politique pour mettre en application la formule qu’il préconise depuis des décennies pour faire face au vieillissement de la population : l’assurance autonomie. 

Le gouvernement minoritaire de Pauline Marois dont il faisait partie a présenté un livre blanc et un projet de loi à cette fin. Les péquistes expulsés du pouvoir, le projet d’assurance autonomie n’a pas eu de suite.

Pour Réjean Hébert, celui-ci n’a rien perdu de sa pertinence. Bien au contraire. 

Il rappelle que l’Allemagne a mis trente ans à convenir d’une telle assurance pour sa population. Il garde donc espoir que le Québec fasse de même. Comme l’ont décidé aussi une quinzaine de pays dont le Japon, la Corée du Sud, la France, la Belgique, l’Autriche, les Pays-Bas, l’Italie. 

Nous aurons sûrement l’occasion d’y revenir puisque plusieurs voix s’élèvent ces jours-ci pour réclamer une réflexion sur les services offerts aux personnes âgées.

Optimiste, le Dr Hébert espère enfin un début d’action collective.