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Brigitte Breton

Une bonne note pour le Québec

CHRONIQUE / Le Québec est loin d’échouer sur toute la ligne avec ses enfants. À travers le Canada, le Québec est la province qui affiche le plus bas taux de pauvreté infantile (15,2 % comparativement à 18,6 % à l’échelle nationale). Il n’y a pas que de mauvais côtés au poids de notre fardeau fiscal.

L’organisme Campagne 2000 a publié mardi un nouveau rapport sur la pauvreté des enfants et des familles au Canada. Pour un pays dont les élus s’étaient unanimement engagés, il y a 30 ans, à enrayer la pauvreté infantile, on est loin du compte.

Un enfant sur cinq (plus de 1,3 million de jeunes de moins de 18 ans) vit encore en situation de pauvreté dans «le plus meilleur pays du monde», comme le décrivait l’ancien premier ministre libéral, Jean Chrétien.

Les enfants de familles autochtones, immigrantes ou monoparentales dirigées par une femme sont plus nombreux que ceux d’autres familles à être confrontés à cette réalité au quotidien.

En trois décennies, le Canada a seulement réussi à réduire son taux de pauvreté infantile de 22 à 18,6 %, selon la grille utilisée par Campagne 2000. 

Selon ce réseau de 120 organismes, à ce rythme, 155 années devront encore s’écouler pour que le Canada atteigne l’objectif qu’il s’était fixé en 1990. 

Impossible d’éradiquer la pauvreté?

On gagne collectivement à réduire les inégalités de revenus et à offrir à tous les enfants des conditions de vie qui leur permettront de bien vivre et de se développer. 

Le Québec semble l’avoir mieux compris en adoptant des mesures fiscales et sociales pour épargner les jeunes familles de la pauvreté.

Campagne 2000 mentionne notamment comme éléments positifs l’assurance-médicaments et les fonds publics qu’investit le Québec dans ses services de garde.

Cette dernière mesure, qui coûte plus de 2 milliards $ par année au trésor public québécois, a accru la présence des jeunes mères sur le marché du travail, a facilité la conciliation travail-famille des parents, en plus de fournir de meilleurs services éducatifs aux tout-petits.

Si une famille du Québec paie moins de 200 $ par mois pour le service de garde d’un enfant, celle de Toronto doit débourser 1150 $, celle d’Ottawa 1007 $, celle de Calgary 1015 $ et celle d’Halifax 867 $. 

La dernière édition du Bilan de la fiscalité au Québec, préparé par la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, a relevé une fois de plus récemment la forte pression fiscale exercée sur les contribuables québécois comparativement à ceux du reste du Canada et d’autres pays de l’OCDE.

La Chaire constate par ailleurs que les inégalités de revenus sont moindres au Québec qu’ailleurs au pays.

Des allocations pour soutenir les jeunes familles et leurs enfants, des services publics de qualité et des programmes sociaux plus étendus ne sont pas que des bonbons pour séduire les électeurs. Ils peuvent faire toute la différence dans la vie d’enfants, de futurs adultes.

Dans son dernier portrait des jeunes Québécois de moins de cinq ans, l’Observatoire des tout-petits signalait en novembre qu’un enfant de trois ans en milieux défavorisés connaît 600 mots de moins qu’un bambin du même âge de milieux plus aisés.

Un tel écart de développement est susceptible d’influencer négativement son parcours à l’école primaire et secondaire, mais aussi, son niveau d’étude à l’âge adulte, note l’Observatoire.

Celui-ci relevait aussi qu’un ménage sur dix avec un enfant de moins de cinq ans se trouvait en situation d’insécurité alimentaire au Québec en 2018. Pour aider ces ménages, l’Observatoire suggère notamment d’investir dans des programmes de logements abordables.

Réduire les inégalités de revenus et la pauvreté infantile s’inscrit dans une vision à plus long terme. En investissant maintenant, on s’évite de devoir dépenser plus tard pour pallier aux mauvais départs dans la vie.

Chronique

Ne pas rater son coup

CHRONIQUE / Le Dr Alain Naud verrait d’un bon œil qu’un cancéreux qui a obtenu une autorisation d’aide médicale à mourir (AMM) n’en soit pas privé s’il est incapable de donner son consentement final au moment fixé du grand départ. Le médecin de Québec invite toutefois à la prudence lorsqu’il s’agit des demandes anticipées de personnes souffrant de maladies comme l’Alzheimer.

Le Dr Naud est un des rares médecins au Québec (quelque 550 sur 21 000) à prodiguer l’aide médicale à mourir. Il possède une connaissance terrain, il parle d’expérience.

Rattaché au Centre hospitalier universitaire de Québec, il voit des patients refuser un soin ou une dose pour soulager leurs douleurs, car ils savent qu’ils perdront le droit à l’aide médicale à mourir obtenu s’ils ne sont plus conscients à l’heure prévue de leur mort. «Ils souffrent inutilement pour ne pas rater leur coup». 

Si cela se produit, s’ils ne peuvent plus donner leur consentement final à l’aide médicale à mourir, les membres de la famille devront attendre la mort naturelle même s’ils savent que ce n’était pas la volonté de leur proche et que celui-ci avait suivi toutes les étapes pour s’assurer d’une mort digne.

Même s’il juge positivement qu’Ottawa avance dans le dossier de l’aide médicale à mourir (le gouvernement n’a pas vraiment le choix, car il doit s’ajuster d’ici le 11 mars à une décision de la Cour supérieure du Québec rendue en septembre), le Dr Naud estime cependant que le programme des libéraux est ambitieux dans le délai imparti.

Dans le cadre d’une consultation lancée lundi, Ottawa sonde en effet aussi les Canadiens sur les demandes anticipées d’AMM. 

Lorsqu’on parle de ce type de demandes, le médecin estime qu’il faut se donner un échéancier, mais ne pas faire l’économie d’une réflexion approfondie. Il souhaite de plus que les professionnels de la santé soient consultés pour que la loi colle à la réalité. «C’est facile pour la personne qui répond au questionnaire de cocher «très important» partout. Mais il faut un critère médical facilement compréhensible et applicable sinon on est dans le trouble». 

M. Naud est bien conscient que la population attend des réponses sur les demandes anticipées de personnes qui auraient un diagnostic de maladie comme l’Alzheimer. «Il est important de convenir de balises, de mécanismes de sauvegarde, de déterminer un mandataire. On ne peut accorder une autorisation la journée du diagnostic. Mais à quel stade de la maladie?» Il ne croit pas qu’on puisse faire le tour du dossier à la va-vite. 

Le médecin est aussi d’avis qu’il faut dans ce type de cas sortir du «simple contexte de souffrances physiques» et se centrer sur l’enjeu de la dignité. «Quand tu es couché en fusil, que tu as la couche aux fesses, que tu ne reconnais plus personne et que tu ne réagis plus à rien, elle est où la dignité?»

Ottawa doit revoir sa législation parce que la Cour supérieure du Québec a jugé inconstitutionnel de limiter l’accès à l’AMM aux personnes en fin de vie.

Une révision obligatoire de la loi était aussi prévue en 2020 ce qui peut expliquer pourquoi les ministres libéraux sondent plus largement les citoyens dès maintenant. 

Par ailleurs, en modifiant les critères d’accès à l’AMM contestés par Jean Truchon et Nicole Gladu, les gouvernements corrigeront une grande injustice et répondront aux besoins de plusieurs personnes, indique Alain Naud. 

Plusieurs patients atteints de maladies dégénératives incurables, comme celles de M. Truchon et Mme Gladu, n’ont pas accès à l’aide médicale à mourir parce qu’ils ne sont pas en fin de vie et que leur mort naturelle n’est pas prévisible. 

Selon le médecin, ce ne sont pas toujours les critères ou les mesures de sauvegarde qui privent des malades de l’AMM. Il rappelle que des demandes n’ont pas de suite, ne sont pas administrées à des malades vulnérables qui y ont droit à cause de milieux ou de médecins hostiles. «Il est là le dérapage dans l’aide médicale à mourir.» 

Le Dr Naud déplore que le ministère de la Santé et la Commission sur les soins de fin de vie ne s’assurent pas que les droits de tous les malades soient respectés. 

En changeant les critères d’accès à l’AMM, la demande augmentera, prévoit le professionnel. Il y aura une responsabilité collective d’y répondre. Il souhaite d’ailleurs que Québec autorise les infirmières praticiennes spécialisées à administrer l’AMM.

Le médecin de Québec soutient que le flou dans les lois et l’objection de conscience n’expliquent pas entièrement pourquoi peu de médecins ont offert jusqu’à maintenant l’aide médicale à mourir. Il faut y consacrer beaucoup de temps et selon lui, des confrères et des consœurs ne sont pas prêts à en mettre pour répondre à ce besoin, à cette volonté qu’expriment certains malades.

Si bien que même en congé, le Dr Naud se rend au chevet de patients qui ont réclamé et qui sont aptes à recevoir l’aide médicale à mourir.

Brigitte Breton

La loterie des rentes

CHRONIQUE / «Une rente de retraite, ce n’est pas une loterie», affirme Marc Ranger, directeur québécois du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP).

Le Québec n’est pas la France, où des milliers de personnes descendent dans la rue depuis des semaines pour dénoncer la réforme des retraites. La question des régimes de retraite tient néanmoins sur le qui-vive bien du monde au Québec ces temps-ci.

D’un jour à l’autre, gouvernement, villes, syndicats et salariés sauront si le juge Benoît Moulin de la Cour supérieure invalide ou non la loi 15 (projet de loi 3) sur les régimes de retraite dans le secteur municipal, adoptée par le gouvernement Couillard en 2014. 

Policiers, pompiers, cols bleus et fonctionnaires municipaux ne manifestent plus. Représentants syndicaux, maires et politiciens n’argumentent plus sur la place publique sur le bien-fondé de la loi qui dictait notamment un partage 50-50 des déficits des régimes de retraite, mais aussi la suspension de l’indexation des rentes des retraités.

Le dossier n’est pas clos pour autant.

«C’est une cause qui se rendra forcément en Cour suprême», selon le directeur du SCFP, interrogé jeudi. Qu’importe de quel côté penchera la cour.

L’Union des municipalités du Québec, qui a agi comme intervenant en appui de la partie patronale dans cette cause, préfère ne pas commenter le dossier pour le moment. 

En attendant la décision du juge, l’UMQ se limite à dire que la cause pourrait avoir un impact potentiel pour plus d’une centaine de municipalités. La Ville de Québec est du lot.

Des milliards de dollars sont en jeux. Des droits et des principes aussi.

Ceux des employés municipaux, et ceux également d’autres travailleurs au Québec.

Si le gouvernement a légiféré pour alléger le fardeau des municipalités et assurer la santé et la pérennité des régimes de retraite à prestations déterminées, qu’est-ce qui l’empêcherait d’utiliser à nouveau le même remède pour d’autres ententes négociées, d’autres syndiqués et d’autres retraités?

Marc Ranger rappelle que c’est la première fois que le gouvernement légifère sur des ententes passées.

«Comment les gens peuvent-ils avoir confiance dans le processus de négociation si on peut tout changer dans l’avenir avec une loi?»

Le syndicaliste a trouvé bien spécial que le député libéral Gaétan Barrette soutienne récemment que le gouvernement Legault ne pouvait pas revenir sur une entente conclue avec la Fédération des médecins spécialistes du Québec. Il se souvient que dans le cas des employés municipaux, les libéraux n’avaient eu aucune gêne à modifier des ententes négociées et signées de bonne foi.

Des salariés ont beau mettre 10 % de leur rémunération dans un régime en prévision de leurs «vieux jours», compter sur une indexation de leur rente, ils n’ont pas la garantie que les règles du jeu ne changeront pas à la retraite, les forçant à réviser leurs calculs. Ils pourraient avoir payé en vain pour des avantages sociaux. Dans le secteur municipal, un régime sur quatre prévoyait une formule d’indexation.

Que devient le droit d’association et de négociation avec la loi 15? Pendant les 95 jours d’audience devant la Cour supérieure, les syndicats ont tenté de démontrer que celle-ci comportait beaucoup trop d’entraves injustifiées à la libre négociation. Qu’en dira le juge Moulin? 

M. Ranger souligne que la Cour suprême a rendu ces dernières années des décisions qui ramènent le balancier vers les associations de travailleurs.

Autre cible, autre priorité

La bataille juridique se poursuivra à un autre niveau lorsque la Cour supérieure aura rendu sa décision, mais le thème des régimes de retraite reviendra dans l’actualité lorsque le gouvernement caquiste déposera son projet de loi visant à instaurer des régimes de retraite à prestations cibles. 

Un projet dénoncé avant même son dépôt par la FTQ (Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec). Marc Ranger était sur le plancher du congrès lorsque l’organisation syndicale a adopté une proposition en ce sens.

La FTQ soutient que les rentes de tels régimes ne sont pas garanties et nivellent par le bas les revenus de ses membres à la retraite.

Au lieu d’investir du temps à un tel projet, au lieu de niveler par le bas, Québec devrait s’assurer que les personnes à la retraite n’aient pas la mauvaise surprise de vivre avec une baisse de leurs rentes. 

Marc Ranger a vu son beau-père, un travailleur du secteur de l’aluminium, voir sa rente réduite de 36 %. Sa prestation déterminée est devenue une prestation amputée.

À ce cas, s’ajoutent ceux des employés de la White Birch, de Sears, et plus récemment ceux (actifs et retraités) de Groupe Capitales Médias dont je fais partie. 

Ça n’arrive pas qu’aux autres. 

«Un jour, ce sera ton tour», clamait à une époque une pub de Loto-Québec, pour poursuivre avec l’image de la loterie utilisée par Marc Ranger, 

Les Québécois auraient intérêt à s’intéresser davantage au dossier des régimes de retraite et à exiger de meilleures mesures de protection de leur gouvernement.

Le Québec aime se comparer à l’Ontario. Il pourrait s’en inspirer et créer un fonds — une assurance — pour les bénéficiaires de régime de retraite privé comme il en existe un en Ontario.

Certains diront que les syndiqués se plaignent le ventre plein avec leur régime de retraite complémentaire alors que la majorité des Québécois doivent se débrouiller avec leurs économies, leur chèque de la Régie des rentes, leur pension de la sécurité de la vieillesse du fédéral et, pour certains, leur supplément de revenu garanti.

Si Québec a agi avec détermination pour modifier les régimes de retraite dans les municipalités, il s’est montré cependant beaucoup moins empressé à améliorer le sort de milliers de personnes sans régime privé collectif.

Il n’est pas superflu de rappeler que le gouvernement du Québec n’a pas adhéré spontanément à la bonification du régime des rentes préconisée en 2016 par Ottawa et les autres provinces canadiennes. 

Carlos Leitão, alors ministre libéral des Finances, se disait préoccupé par la capacité de payer des travailleurs et des entreprises qui venaient pourtant de profiter de modifications avantageuses aux règles des régimes de retraite à prestations déterminées.

Des syndicats, des associations de retraités, mais aussi l’Institut canadien des actuaires et des experts (Alban D’Amours, Bernard Morency, René Beaudry et Luc Godbout) ont finalement convaincu Québec de bonifier le Régime des rentes du Québec et de ne pas créer de disparités entre les retraités québécois et ceux des autres provinces. 

Assurer la sécurité financière des retraités est une responsabilité à la fois individuelle et collective.

Il ne faudrait pas l’oublier.

Chronique

Effet indésirable d’une bonne intention

CHRONIQUE / Certains pensaient bien faire en misant sur la transparence et la divulgation de la rémunération des hauts dirigeants des entreprises inscrites en Bourse pour freiner leur escalade salariale. Yvon Charest, ancien président et chef de la direction d’iA Groupe financier, est plutôt d’avis qu’on a ainsi créé un monstre.

«On a cru que la divulgation publique inciterait à la retenue, provoquerait une gêne. Bien au contraire, cela a accru les comparaisons. Les gens se comparent avec ceux qui gagnent plus qu’eux. Ils rationalisent et concluent qu’ils méritent pareil, voire mieux», affirme M. Charest lors d’une entrevue téléphonique. L’homme de Québec, actuaire de formation, est à la retraite depuis un peu plus d’un an. 

J’ai pensé à lui, et au principe d’équité interne qu’il avait exposé à Gérald Fillion de Radio-Canada, lorsque les médias ont publié récemment l’étude du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) concluant que les 100 chefs d’entreprise les mieux payés du Canada avaient touché 227 fois plus que le salaire moyen d’un travailleur en 2018. 

Avec le Bye bye télévisé, l’étude du CCPA est un grand classique du début de l’An. Et ce, depuis des années.

Au dernier bilan, les patrons les mieux payés au pays ont gagné en moyenne, avantages compris, 11,8 millions $ en 2018. Les salariés : 52 061 $ en moyenne. Hausse de rémunération des premiers : 18 %. Pour les seconds, 2,6 % d’augmentation entre 2017 et 2018.

On va de record en record dans les hautes sphères. En bas, on se scandalise, on dit que cela empire, que les grands patrons sont déconnectés.

On risque de lire un bilan semblable et de réagir de la même façon le 2 janvier 2021.

Qu’est-ce qui pourrait bien apaiser l’appétit des hauts dirigeants et les inciter à en laisser un peu plus aux autres?

Yvon Charest a fait personnellement des années de deux ou trois millions de dollars et plus à la tête d’iA. Il est dans le groupe des Québécois bien nantis.

En entrevue au Soleil, M. Charest dit n’éprouver aucun malaise avec la rémunération reçue, car elle était fidèle à un principe qui l’habite. Celui que sa rémunération devait être raisonnable par rapport aux personnes qui travaillaient pour lui, près de lui.

Chez iA, il était convenu que son salaire ne devait pas dépasser 150 % du salaire versé aux titulaires des deux postes sous lui. Le conseil d’administration a toutefois refusé d’inscrire ce principe dans sa circulaire, comme le souhaitait M. Charest, pour ne pas nuire au recrutement à l’externe.

Selon M. Charest, on ne peut pas empêcher les gens de prendre des moyens spectaculaires pour exposer année après année le traitement des pdg. Il conclut toutefois que cette façon de faire ne change rien.

Il ne pense pas non plus que la solution passe par l’impôt. On peut en effet présumer que des moyens créatifs seront trouvés pour ne pas «appauvrir» les plus riches.

M. Charest croit de plus que les commissions des valeurs mobilières devraient se questionner et voir si elles ont atteint leur objectif en instaurant la divulgation des salaires. Il en doute. 

Il est convaincu que s’assurer d’une équité interne dans chaque entreprise serait plus efficace pour contrer la montée des salaires des hauts dirigeants et limiter l’écart entre eux et les salariés. 

Celui qui a travaillé près de 40 ans pour le même groupe pense également que le Canada aurait aussi avantage à moins s’inspirer des États-Unis, et plus d’autres pays de l’OCDE, lorsqu’il s’agit de la rémunération des pdg et des inégalités salariales.

Il donne de nouveau l’exemple de l’allemande Daimler qui a acheté l’américaine Chrysler à la fin des années 1990. Les cinq dirigeants américains de Chrysler gagnaient 10 fois plus que leurs homologues allemands. «Il y avait plus de retenue en Allemagne». 

M. Charest convient qu’il paraîtra pessimiste, mais il craint qu’une crise soit nécessaire pour changer le système, pour inciter les gens à se serrer à nouveau les coudes. «C’est triste à dire, mais il a fallu la Grande Dépression et des guerres mondiales pour que des choses changent.»

Si certains acceptaient de sacrifier quelques millions de dollars, il serait sûrement possible d’éviter d’en arriver là.

Chronique

Cannabis: précieuse recherche

CHRONIQUE / La recherche faisait partie du deal lorsque le gouvernement Trudeau a convaincu la population de légaliser le cannabis au Canada.

Le gouvernement libéral a mis de côté l’inefficace et coûteuse prohibition pour miser sur une approche axée sur la santé publique et le contrôle de la qualité des produits du cannabis mis sur le marché.

Pour réussir dans cette voie, pour éviter les effets indésirables et imprévus de la consommation de cannabis «légal» et se retrouver avec d’autres problèmes de santé publique ou de sécurité, ou à l’inverse pour explorer les possibles vertus de cette drogue, il est nécessaire de s’appuyer sur des études, sur des données scientifiques. 

Or, une nouvelle publiée dans La Presse soulève des préoccupations. «Effets du cannabis : la bureaucratie freine la recherche», titrait lundi le quotidien.

Le journaliste a interrogé à travers le pays divers chercheurs qui estiment que Santé Canada leur met des bâtons dans les roues et retarde des projets de recherche prêts à démarrer. Des scientifiques expliquent qu’ils ont les fonds pour mener leur recherche, mais qu’ils peinent à fournir les informations exigées par le Bureau des essais cliniques de Santé Canada.

Un scientifique de Colombie-Britannique soutient même que les chercheurs sont «injustement menottés par des régulateurs gouvernementaux», et ce, même si le gouvernement est informé du problème depuis un an. 

Ottawa doit s’assurer d’une collaboration efficace entre Santé Canada et les milieux de la recherche à travers le pays. La population doit avoir l’assurance que tous ont leur santé et leur sécurité à cœur. 

Certes, les libéraux de Justin Trudeau ont rempli la promesse, faite lors de la campagne électorale de 2015, de légaliser le cannabis. 

Le travail n’est cependant pas terminé. Tant à Ottawa que dans les provinces, la recherche ne doit pas être négligée ou subir des retards. Il faut réunir les conditions gagnantes pour que le changement de paradigme effectué par Ottawa soit positif.

Dans le rapport final déposé en 2016 pour guider le gouvernement fédéral, le groupe de travail sur la légalisation et la réglementation du cannabis notait l’importance de la recherche avant de procéder à un changement législatif, mais aussi après, de «façon continue». 

Il préconisait que «les gouvernements investissent des efforts et des ressources pour élaborer, mettre en œuvre et évaluer des stratégies de prévention générales et holistiques pour traiter les facteurs de risque sous-jacents et les facteurs déterminants de la consommation problématique du cannabis, comme la maladie mentale et la marginalisation sociale». 

Il ne suffit pas pour les gouvernements de lever l’interdit, d’avoir un prix compétitif avec celui du marché noir et d’empocher les revenus provenant d’une substance qui enrichissait uniquement auparavant le crime organisé.

Le groupe de travail, présidé par l’ex-ministre libérale de la Santé et de la Justice, Anne McLellan, incitait les gouvernements à s’engager à utiliser les recettes de la réglementation du cannabis comme source de financement pour la prévention, l’éducation et le traitement. 

Il recommandait aussi de faciliter et surveiller les activités continues de recherche sur le cannabis et l’affaiblissement des facultés, en tenant compte des incidences sur les politiques en matière de santé et de sécurité au travail. 

Mme McLellan et son groupe signalaient que la légalisation comportait des risques et que la base de connaissances sur le cannabis et ses effets sur la santé et le développement humain avait des lacunes.

«Par conséquent, les recommandations énoncées dans ce rapport comprennent des appels pour une recherche et une surveillance permanentes et une souplesse pour s’adapter et répondre aux besoins permanents et nouveaux de politique». Le groupe conseillait aussi aux ministres de promouvoir la recherche préclinique et clinique sur la consommation du cannabis et des cannabinoïdes à des fins médicales.

Si le Canada veut que la légalisation du cannabis se traduise par des bienfaits et non par un échec comme l’ont été pendant plus de 100 ans la prohibition et l’approche répressive, les chercheurs doivent être au rendez-vous et pouvoir faire avancer leurs travaux rondement. 

Il faut compter sur eux pour suivre l’évolution des produits, leur commercialisation et les effets de leurs divers usages, ainsi que les habitudes de consommation, les comportements des consommateurs selon leur groupe d’âge et le traitement des dépendances, et ce afin de pouvoir procéder aux ajustements nécessaires.

Pour ne pas minimiser — ou à l’inverse pour ne pas exagérer — les effets du cannabis et de sa légalisation, il faut pouvoir se fier sur des données variées, fiables et récentes. 

Brigitte Breton

Une belle cour d’école pour 2020

CHRONIQUE / En plus du traditionnel vœu «du succès dans tes études», les «mononcles», les «matantes» et les grand-parents pourraient également souhaiter aux enfants d’âge scolaire d’avoir une belle cour d’école en 2020.

Un vœu qui plairait sûrement aussi à leurs parents et au personnel des écoles.

Comme deux et deux font quatre, il y des choses qui ne changent pas. Amasser des fonds piastre par piastre pour que les écoliers disposent d’un terrain de jeux extérieur digne de ce nom fait partie de celles-ci.

C’est une activité qui se perpétue de cohorte en cohorte. 

Les enfants passent, mais le besoin d’aménager ou de rafraîchir la cour d’école demeure et le milieu immédiat doit se mobiliser pour y parvenir.

Le ministère de l’Éducation paie l’école, mais non entièrement la cour d’école qui fait pourtant partie de la vie quotidienne des enfants du primaire.

J’en ai fait l’expérience. J’ai déjà passé quelques heures dans une succursale de la Société des alcools à vendre des sacs-cadeaux que mes enfants et leurs camarades avaient fabriqués et décorés pour financer de nouveaux modules de jeux dans la cour de leur école primaire. 

D’autres parents, des enseignants, des éducatrices du service de garde avaient consacré le samedi précédent à la confection de tout le précieux matériel. 

Avec d’autres activités de financement et la contribution de tous, des modules colorés avaient pu enfin remplacer les vieux.

C’est loin tout ça. Mes enfants ont leur diplôme universitaire en poche, mais les écoliers qui ont pris leur place à l’école du quartier du Vieux-Lévis sont eux aussi animés par le projet d’embellir leur cour d’école, de la rendre plus invitante, plus complète, plus sécuritaire.

Leurs parents et le personnel vivent donc encore au rythme d’une campagne de financement.

L’an dernier, au marché de Noël de la rue Bégin, l’école Notre-Dame avait son kiosque et proposait sapins et menus articles faits main par les enfants.

Cet automne, je lisais dans l’hebdo que l’école avait organisé un cross-country pour une deuxième année consécutive, pour oui, développer de saines habitudes de vie chez les jeunes, mais aussi, pour financer l’embellissement et la rénovation de la cour d’école. 

Ceux qui ont assisté récemment au spectacle de Noël de Notre-Dame pouvaient aussi faire des dons et acheter divers articles pour gonfler la caisse.

L’objectif, un grand panneau installé devant l’école depuis des mois le rappelle, est de récolter 30 000 $ pour ajouter des jardins communautaires, aménager une agora et une classe à l’extérieur, planter des arbres, ajouter du mobilier et réparer des aires de jeux.

Une telle mobilisation se déploie dans d’autres écoles à travers le Québec. Année après année.

Ne soyez donc pas étonnés si la petite Juliette et le mignon Samuel vous sollicitent au jour de l’An, pour acheter du chocolat, des oranges, un livre regroupant les meilleures recettes de macaronis au fromage et de muffins, ou une de leurs magnifiques créations afin d’atteindre l’objectif de leur campagne de financement. 

Ne faites pas les chiches en prétextant que le ministre de l’Éducation, l’ancien enseignant Jean-François Roberge, a annoncé que Québec serait deux fois plus généreux qu’avant pour l’aménagement des cours extérieures des établissements scolaires.

Il faut plus que 50 000 $ — somme que Québec prévoit par projet — pour donner du pimpant à une cour d’école et s’assurer qu’elle répond aux différents besoins des enfants.

Le ministère a beau réduire de 60 à 40 % la part de financement attendue de la communauté, l’implication personnelle et financière des écoliers, des parents, du personnel scolaire et des commerçants du quartier sera toujours requise. 

Tout ce beau monde devra continuer de faire preuve de créativité, d’ingéniosité et de talents en vente pour qu’un environnement verdoyant et ludique remplace le carré d’asphalte et les modules de jeux rouillés. 

Le Soleil indiquait en novembre que le Lab-école des Pierre Lavoie, Ricardo Larivée et Pierre Thibault devrait présenter au printemps une publication dédiée exclusivement aux cours extérieures. 

Tout ça donnera de l’inspiration, mais pas nécessairement plus de moyens pour rendre le projet réalisable.

Le ministre Roberge a rendu les récréations obligatoires sans pour autant que les écoles disposent d’espaces adéquats et agréables pour accueillir les enfants.

Brigitte Breton

La fée Laurent

CHRONIQUE / Il existe «pour de vrai» une fée pour les enfants vulnérables au Québec.

En cette fin de 2019 marquée par la mort tragique et inconcevable d’une fillette de sept ans à Granby, elle s’incarne dans la voix et le visage de Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Brigitte Breton

S’occuper des gars

CHRONIQUE / Le professeur Égide Royer s’est pincé en lisant le dernier avis du Conseil supérieur de l’éducation sur les réussites, les enjeux et les défis en matière de formation universitaire au Québec. L’organisme ose exposer les difficultés scolaires des garçons et invite le ministère de l’Éducation à prendre des actions pour réduire les disparités entre les gars et les filles. Il attend la suite.

Psychologue, professeur associé à la Faculté des sciences de l’éducation à l’Université Laval et expert dans le domaine de la réussite scolaire, M. Royer espère des gestes concrets depuis longtemps.

Il estime que le ministère est trop souvent frileux lorsqu’il s’agit de prendre des actions pour accroître la réussite scolaire des garçons, et ce bien avant que ces derniers atteignent l’âge d’aller à l’université.

Un féminisme revanchard pourrait, selon lui, expliquer cette retenue. 

Il serait pourtant possible d’aider les gars sans nuire aux filles, sans retomber dans les stéréotypes sexistes, et sans recommencer à mettre les filles d’un bord et les gars de l’autre dans les écoles, une approche qui ne tient pas la route scientifiquement.

Le Conseil supérieur de l’éducation réactive en quelque sorte, dans son dernier rapport, le message d’alarme lancé il y a près de 30 ans. Constatant déjà à l’époque une disparité d’accès aux études et de réussite au désavantage des garçons et des hommes, le Conseil y voyait un risque pour la société. 

Celui «de souffrir d’un déséquilibre dont elle a déjà souffert. Car au cheminement scolaire et professionnel tronqué des femmes semble devoir succéder celui des hommes. Une société ne peut se payer un tel déséquilibre dans le développement de ses ressources humaines», écrivait-il en 1992 dans un avis intitulé «Les nouvelles populations étudiantes des collèges et des universités : des enseignements à tirer».

La situation ne s’est pas améliorée. Au contraire, l’écart se creuse. Les filles sont plus nombreuses que les gars à entreprendre des études universitaires. Un écart de 16,8 % en faveur des femmes. Le taux de réussite de celles-ci au baccalauréat (82 %) est aussi plus élevé que celui des garçons (76 %).

La disparité de genre, que l’on constate de l’école primaire à l’université, n’est pas la seule identifiée par le Conseil, qui conclut que la démocratisation de l’enseignement universitaire reste un projet inachevé au Québec.

L’organisme note que les hommes sont sous-représentés dans plusieurs secteurs de formation et qu’il subsiste une disparité importante en défaveur de ceux-ci pour le taux d’accès et le taux de diplomation au baccalauréat et à la maîtrise. 

Chronique

Monstrueuse et tentaculaire

CHRONIQUE / «Procédure monstrueuse et tentaculaire». Dans l’opposition, le député caquiste Jean-François Roberge avait une formule imagée pour décrire la reddition de comptes au ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. La Fédération des cégeps estime que la situation empire et réclame 5 millions $ de plus à Québec pour répondre aux exigences de l’exercice.

Le regroupement de 48 collèges constate que le gouvernement se montre sensible à l’allégement des redditions de comptes pour les entreprises, mais que par contre, il ne cesse d’ajouter des demandes à l’endroit des établissements publics.

Québec s’est aussi attaqué par le passé à la paperasse et à la bureaucratie qu’entraînait la reddition de comptes dans les municipalités. L’ex-ministre libéral Martin Coiteux voulait une «reddition de comptes qui compte».

Certes, le gouvernement doit s’assurer que les fonds publics distribués sont utilisés à bon escient et de manière efficace. Encore faut-il que la reddition de comptes atteigne ce but et ne soit pas un poids inutilement lourd à porter. 

Ça prend du monde pour colliger des données, pour remplir des formulaires et pour produire des rapports. Des ressources qui, en éducation, ne vont pas à l’enseignement et à d’autres services directs aux étudiants. 

La Fédération estime qu’une somme de 5 millions $ de plus lui est nécessaire de Québec afin d’embaucher 48 spécialistes qui répondront aux demandes d’information du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur et des autres ministères et organismes.

Cette revendication a été formulée au ministre des Finances, dans le cadre des consultations prébudgétaires 2020-2021. 

Dans son mémoire, la Fédération soutient que «malgré les discussions et les efforts déployés conjointement par les cégeps et le MEES dans le cadre d’un exercice de réduction des exigences administratives, un constat ressort : les cégeps doivent fournir et remplir un volume toujours croissant de demandes et de redditions de comptes». Bien que la priorité des cégeps demeure la réussite des étudiants, les cégeps disent être contraints de demander du financement additionnel pour répondre aux redditions de comptes du gouvernement.

En 2015, le député Roberge, alors critique en matière d’éducation, était préoccupé par les ressources et le temps consacrés à la reddition de comptes, notamment dans les universités. 

Il avait invité le ministre d’Éducation d’alors, François Blais, à alléger la procédure pour que l’argent aille davantage aux services aux élèves plutôt qu’à la rédaction de rapport. 

M. Roberge donnait l’exemple de l’Université Laval qui devait consacrer 800 000 $ par année à produire une cinquantaine de documents au gouvernement.

Durant le printemps érable de 2012, le gonflement de l’appareil administratif des universités avait aussi été dénoncé. Des recteurs rétorquaient qu’ils devaient mobiliser une foule d’employés pour compiler et rédiger des rapports, sans pour autant connaître leur utilité pour le ministère et les élus. 

Cette critique, elle peut s’appliquer à tous les niveaux d’études, des commissions scolaires aux universités. Elle vise aussi d’autres domaines que celui de l’Éducation.

La Vérificatrice générale du Québec a publié à l’hiver 2017 un audit sur la reddition de comptes dans des entités du réseau de la santé et des services sociaux, et de l’éducation (commission scolaire).

La vérificatrice rappelait que la collecte de l’information de gestion et la reddition de comptes sont des éléments importants à considérer pour s’assurer que les milliards de dollars de fonds publics sont utilisés de façon efficiente et efficace. 

Et qu’a révélé son audit?

Que les deux ministères ne possèdent pas de portrait de l’ensemble de l’information qu’ils exigent aux commissions scolaires, aux centres hospitaliers et aux centres intégrés de santé et de services sociaux.

Qu’ils n’ont pas mis en place de processus efficace pour évaluer périodiquement la pertinence des informations demandées afin d’en limiter le volume.

Le suivi des deux ministères est aussi jugé insuffisant par la vérificatrice.

Cette dernière avait également relevé que la reddition de comptes exigée des commissions scolaires pouvait difficilement s’arrimer aux orientations stratégiques du ministère de l’Éducation puisque celui-ci était sans plan stratégique depuis 2014.

Le gouvernement Legault a corrigé cette dernière lacune. Les ministères ont déposé au début du mois des plans stratégiques.

Il n’a pas été possible de savoir au bureau de la vérificatrice générale si celle-ci avait scruté de nouveau les façons de faire des ministères. 

Le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, a pour sa part un plan d’action «pour optimiser la planification stratégique et la reddition de comptes des ministères et des organismes publics».

En attendant, faute d’allégement au processus de reddition de comptes, les cégeps veulent des ressources supplémentaires pour répondre à un nombre croissant de demandes.

Chronique

Au-delà de la sécurité d’emploi

CHRONIQUE / L’économiste indépendant Jean-Pierre Aubry croit que le gouvernement Legault fait fausse route en proposant de maigres augmentations de salaire aux employés du secteur public. Selon lui, la vieille stratégie patronale qui fonctionnait dans le passé risque d’accentuer la pénurie de travailleurs dans les services publics.

«Les gens vont regarder de l’autre bord de la clôture», estime l’économiste qui a passé plus de 30 ans à la Banque du Canada. «Maintenant, il y a des emplois disponibles ailleurs.»

La job syndiquée dans un ministère, un hôpital ou une école qui vient avec une sécurité d’emploi et un régime de retraite, ça n’attire plus et ça ne retient plus la main-d’œuvre comme avant? 

Dans un contexte de pénurie de travailleurs où les salaires augmentent plus et plus rapidement dans le privé que dans le public, la donne change, selon M. Aubry. Le taux de chômage est de plus très bas. 

«Avant, même si le gouvernement n’offrait pas de grosses augmentations, les syndiqués du public se disaient qu’ils n’auraient pas mieux ailleurs. La situation est maintenant différente. Certains, dont les plus jeunes, iront où sont versés les meilleurs salaires.» 

Les employés du secteur public ne vont tout de même pas déserter en masse les écoles, les hôpitaux, les CHSLD (centre d’hébergement et de soins de longue durée) et la fonction publique? 

Évidemment non. Mais l’économiste Aubry estime que dans un contexte de rareté de personnel, le gouvernement n’a pas besoin d’en perdre beaucoup au profit du secteur privé, d’autres administrations publiques (municipalités, administration fédérale) ou d’autres provinces pour désorganiser des milieux de travail.

Il donne l’exemple des infirmières de l’Outaouais qui préfèrent aller travailler du côté ontarien. Les établissements de santé québécois près de la frontière en souffrent.

Dans sa propre mise à jour économique de novembre, Québec fait des perspectives économiques sur les salaires et les traitements plus élevés que les offres soumises la semaine dernière aux employés de l’État. 

La rareté de main-d’œuvre et la bonne tenue du marché du travail expliquent, selon le ministère des Finances, que les salaires et traitements devraient croître de 5,4 % en 2019 et de 4,5 % en 2020 au Québec. La hausse tourne autour de 3 % pour les années suivantes. 

Les paramètres généraux d’augmentation présentés par le président du Conseil du Trésor : 1,75 % en 2020-2021, 1,75 % en 2021-2022, 1,5 % en 2022-2023, 1 % en 2023-2024 et un autre 1 % en 2024-2025. S’ajoute un forfaitaire de 1000 $ pour toute personne qui a atteint le sommet de son échelle salariale et qui sera toujours au travail le 31 mars 2020.

Bien sûr, il s’agit de la première offre du gouvernement à ses 550 000 employés. Elle sera assurément majorée. Mais de combien? 

Jean-Pierre Aubry aimerait connaître la vision à plus long terme, la stratégie du gouvernement Legault en ce qui concerne la rémunération des employés du secteur public.

Dans son dernier rapport sur le sujet, l’Institut de la statistique du Québec indique que la rémunération globale de l’administration publique québécoise affiche un retard de 6,2 % en regard de l’ensemble des autres salariés du Québec. 

Toujours en ce qui a trait à la rémunération globale, il y a parité avec celle des employés du secteur privé, mais celle de l’administration publique demeure en avance sur les employés non syndiqués du privé. 

Cependant, si on s’attarde uniquement au salaire, l’Institut note que 6 emplois sur 10 de l’administration québécoise — les deux tiers des emplois du secteur — accusent un retard salarial vis-à-vis du privé.

«Québec souhaite corriger, stabiliser ou accroître cet écart?» se demande l’économiste. 

M. Aubry constate que le président du Conseil du Trésor joue la carte d’un gouvernement qui ne peut débourser plus pour payer ses employés.

Dans une lettre publiée jeudi dernier, le président Dubé rappelle que «chaque augmentation de 1 % équivaut à une hausse récurrente des dépenses d’environ 400 millions $. Gardons aussi à l’esprit que le personnel de l’État a des conditions avantageuses et une stabilité d’emploi qu’envient plusieurs travailleurs.»

Ce n’est plus aussi vrai qu’avant dans certaines disciplines.

Comme le faisait un de ses prédécesseurs au Trésor, le libéral Martin Coiteux, Christian Dubé sert l’argument que la rémunération globale du personnel travaillant au sein de l’État représente 60 % des dépenses de programmes du gouvernement.

Difficile qu’il en soit autrement. L’État ne produit pas des boîtes de conserve et des camions.

Étant donné qu’il n’y a pas encore de robots pour tout enseigner aux enfants, pour laver les personnes âgées et changer leurs culottes d’incontinence, pour soigner les malades, pour répondre à des citoyens analphabètes qui réclament de l’aide sociale, pour planifier de grands travaux d’infrastructures et pour secourir des personnes en détresse, le secteur public a encore besoin d’humains. Et il faut les payer pour les services qu’ils rendent à la population.

Brigitte Breton

D’autres employés ont besoin d’amour

CHRONIQUE / Les négociations dans le secteur public se dérouleront avec la liste des engagements électoraux de la CAQ sur la table. Personne ne contestera qu’il est temps d’améliorer les conditions de travail des préposés aux bénéficiaires et des enseignants. Il y a cependant des risques pour un gouvernement à limiter sa vision à 2022, au programme de son parti, et à ignorer que d’autres catégories d’employés ont besoin d’amour pour choisir de travailler dans le secteur public et y rester.

À écouter les ministres Christian Dubé, Danielle McCann et Jean-François Roberge, c’est à croire que les établissements de santé, les soins à domicile et les écoles tournent uniquement avec des préposés aux bénéficiaires, des auxiliaires familiales et sociales et des enseignants.

Même les infirmières semblent superflues. Leur syndicat ne figure pas dans la liste d’invités au forum sur l’hébergement de longue durée et les soins à domicile. Pas plus que celui des travailleuses sociales et des ergothérapeutes d’ailleurs. 

Il y a pourtant sûrement à dire sur le temps supplémentaire obligatoire imposé aux infirmières et le fait que seulement 58,5 % de l’effectif infirmier travaille à temps complet.

Québec oublie que chaque maillon est important lorsqu’il s’agit de soins aux malades et d’éducation des enfants. 

Le discours gouvernemental laisse croire de plus que les employés des secteurs de la santé et de l’éducation sont les seuls qui exigent l’attention et la vigilance de l’État-employeur.

A-t-on déjà oublié le prix qu’ont payé et que doivent toujours payer les Québécois parce que la fonction publique a perdu son expertise en génie civil au ministère des Transports et en informatique? C’est fort onéreux et inconfortable de devoir toujours se fier à l’expertise du secteur privé. La commission Charbonneau l’a bien démontré.

Même si l’environnement ne se trouvait pas dans la liste de priorités des caquistes, il est important que le gouvernement s’assure de disposer de personnel qualifié pour relever les défis du Québec en cette matière. 

En entrevue, le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, se dit très à l’aise d’arrimer priorités électorales et priorités de négociation. Il assure qu’ingénieurs et autres professionnels pourront faire entendre leur voix au forum portant sur la santé globale des salariés où il sera question d’absentéisme et d’accidents de travail.

Vraiment? 

La marge de manœuvre semble bien mince pour ceux qui ne sont pas sur la liste de favoris. 

Le président du Conseil du Trésor dit arriver avec une approche innovante et différente. 

Son collègue de l’Éducation, Jean-François Roberge, estime même que celui-ci «vient un peu ébranler les colonnes du temple». 

Pourvu que les services publics ne se fragilisent pas davantage.

«[…] On sort enfin du mur à mur. Partout pareil pour tout le monde, tout le temps, ce n’est pas une façon moderne, ce n’est pas une façon adaptée aux priorités des Québécois ni aux priorités gouvernementales», fait valoir M. Roberge. 

Encore faut-il que l’approche innovante et différente s’avère également efficace et que ses effets soient durables. La démonstration reste à faire.

Si l’approche différenciée n’a pas été adoptée jusqu’à maintenant, ce n’est peut-être pas parce que les gouvernements précédents ont manqué de courage ou cédé au lobby syndical. Mais bien, parce qu’ils voyaient les limites et les conséquences de celle-ci, notamment sur les relativités salariales, l’équité salariale et la motivation des laissés-pour-compte.

L’eau dans le vin des médecins

Christian Dubé prend l’exemple de ses récentes négociations avec la Fédération des médecins spécialistes pour démontrer l’importance d’innover, de sortir des cadres habituels, et de collaborer. 

Il attend des représentants des syndiqués du secteur public qu’ils lui proposent une voie de passage comme l’a fait Diane Francoeur, la présidente de la Fédération des médecins spécialistes, en acceptant de rouvrir l’entente conclue avec les libéraux et en suggérant la création d’un Institut de la pertinence des actes.

M. Dubé a dit mercredi en conférence de presse que les médecins spécialistes avaient mis de l’eau dans leur vin.

Il serait plus juste de dire que la Fédération et leur avocat Lucien Bouchard ont trouvé une habile façon de sauver la face du gouvernement Legault en n’enlevant pas la moindre «cenne» dans la poche des docteurs.

Si Québec privait les médecins de sommes importantes, ceux-ci n’auraient sûrement pas entériné l’entente dans une proportion de 88 %. 

La Coalition avenir Québec avait promis en campagne électorale de récupérer 1 milliard $ par an aux médecins spécialistes. Elle se disait même prête à recourir à une loi spéciale s’il le fallait. Une promesse difficile, voire impossible à tenir. La CAQ le savait avant de prendre le pouvoir, mais il était facile de se faire du capital politique sur le dos des médecins en campagne électorale.

Avec la mise sur pied de l’Institut — dont il reste à définir le cadre — l’élimination de certains actes médicaux jugés moins pertinents ou inutilement coûteux permettrait de réduire de 1,6 milliard $ sur quatre ans l’enveloppe consacrée aux spécialistes. C’est du moins ce que prétendent les parties. 

Les médecins étant payés à l’acte, ils pourront toujours en poser d’autres pour maintenir leur rémunération au même niveau. De l’eau dans leur vin? Une infime goutte. 

Les salariés du secteur public devront probablement en mettre beaucoup plus.

Chronique

Desjardins: confiance en baisse

CHRONIQUE / Ça va s’arrêter où? Que va-t-on apprendre de plus dans un mois sur le vol de données chez Desjardins? Le ministre des Finances, Éric Girard, a beau réitérer toute sa confiance à l’égard de l’institution financière, celle de milliers de membres est de plus en plus mise à l’épreuve.

Une fois, ça passe. Les suivantes, le doute s’installe chez les uns, augmente chez les autres. Peu à peu, le lien de confiance s’effrite.

Mercredi, le ministre délégué à la Transformation numérique gouvernementale, Éric Caire, s’est montré pas mal moins confiant que son collègue Girard à l’égard de Desjardins.

«Est-ce que Desjardins a eu les meilleures pratiques? Vous répondez à votre question», a déclaré le ministre Caire aux journalistes qui l’interrogeaient. «Quand on se fait voler huit millions de renseignements personnels sur vos clients, c’est parce qu’il y a une brèche de sécurité, c’est clair.»

La haute direction de Desjardins n’a pas dû apprécier, même s’il s’agit d’une évidence.

Jusqu’à maintenant, l’institution d’Alphonse et de Dorimène s’était bien tirée d’affaire dans l’opinion publique. L’attachement au mouvement coopératif, tant chez les particuliers que les entreprises, permet sûrement de limiter les dégâts.

Desjardins a bien sûr reçu son lot de critiques. Mais, plusieurs membres et utilisateurs de ses services ont constaté que d’autres organisations étaient aussi victimes de fuite de renseignements. Le fait d’être une coopérative n’immunise pas Desjardins contre un ou des employés malveillants à la recherche de gains, et les banques ne sont pas non plus à l’abri.

Certains membres se rassuraient en se disant qu’au moins Desjardins et son président Guy Cormier faisaient face à l’adversité publiquement et avec transparence. D’autres organisations auraient peut-être tenté le pari de la discrétion pour ne pas étaler leurs failles de sécurité sur la place publique et risquer de perdre des clients.

Des spécialistes des communications ont même salué la façon dont Guy Cormier a su gérer la crise éclatée à l’été.

Sa présence dans les médias, sa disponibilité et le fait qu’il reconnaisse que l’inquiétude des clients était légitime. Ses remerciements aux employés. «Ensemble nous avons appris. Ensemble nous avons grandi et ensemble nous allons continuer à le faire. Un grand merci», disait le pdg dans un message sur les réseaux sociaux et le site de Desjardins.

C’était avant que d’autres volets soient dévoilés et exposent l’étendue du problème causé par le geste d’un employé.

Lorsque le nombre de clients concernés par la fuite gonfle, lorsque le problème s’étend aux détenteurs de cartes de crédit, l’étau se resserre sur le président. S’il sort indemne des fortes secousses et des mauvaises nouvelles qui se succèdent depuis juillet, Guy Cormier pourra se présenter comme un champion de la gestion de crise majeure. 

Au début du mois, le haut dirigeant a fait le ménage de sa garde rapprochée. Des gens qu’il avait choisis pour faire équipe avec lui ont été écartés. Le premier vice-président exécutif et chef de l’exploitation du Mouvement Desjardins, Denis Berthiaume, et le premier vice-président technologies de l’information, Chadi Habib, ont été remerciés de leurs services.

«Les évènements des derniers mois m’amènent à la conclusion qu’il faut apporter des changements dans la composition de la haute direction du Mouvement Desjardins», a fait valoir M. Cormier. 

Si les difficultés s’accumulent, certains pourraient penser, à tort ou à raison, que M. Cormier n’est peut-être plus l’homme de la situation et qu’il presse de plus de revoir le modèle de gouvernance.

Même si le ministre des Finances affirme faire toujours confiance en Desjardins, il admet néanmoins qu’elle doit revoir sa pratique de gestion des risques et sa gouvernance.

Certes, les gouvernements, à Québec comme à Ottawa, ont du travail à accomplir de leur côté pour mettre à jour les méthodes d’identification. On est en 2019. 

Mais chez Desjardins, c’est aussi le lien de confiance à rebâtir qui s’ajoute aux grands travaux.

Chronique

Santé: cap sur la prévention

CHRONIQUE / Qu’une partie de plus en plus grande du budget des établissements de santé et de services sociaux serve à soigner le personnel et les «soignants» est un autre indicateur de l’état critique du réseau. Le ministre du Travail, Jean Boulet, se présente comme celui qui donnera le coup de barre attendu depuis si longtemps. Cap sur la prévention.

Le ministre a repoussé en février-mars le dépôt de son projet de loi sur la modernisation des lois touchant la santé et la sécurité du travail.

En entrevue, il indique lundi que la prévention sera au cœur de sa réforme et que le réseau de la santé et des services sociaux n’y échappera pas. 

M. Boulet souligne que 46,2 % des lésions psychologiques ont été répertoriées en 2018 dans le secteur des services médicaux et sociaux.

Difficile de nier l’existence d’un problème. D’autant plus lorsque c’est l’État qui est l’employeur. 

Dans une shop ou une entreprise privée, si les accidents de travail et les absences pour maladie grugent une partie de plus en plus importante du budget et des profits, et nuisent de surcroît à la productivité, le patron tentera normalement de vite redresser la situation.

Le gouvernement, à titre d’employeur, devrait être animé de la même volonté. D’autant plus dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre. D’autant plus que nous savons mieux qu’il y a 40 ans quoi faire pour assurer la santé et la sécurité du personnel, qu’importe le secteur d’activités.

Dimanche, sept syndicats représentant les salariés du secteur de la santé et des services sociaux ont réclamé que le gouvernement Legault déclare prioritaire ce secteur en raison de l’augmentation «fulgurante» du nombre d’accidents et de lésions professionnelles chez les employés.

Les coûts reliés à l’assurance salaire et aux accidents de travail sont en hausse depuis cinq ans dans le réseau de la santé et des services sociaux. 

Depuis 2014-2015, le ratio d’heures d’assurance salaire ne cesse d’augmenter. Il était de 5,92 % il y a cinq ans. Il a atteint 7,52 % en 2018-2019, lit-on dans le plan d’action national visant la prévention des risques en milieu de travail et la promotion de la santé globale 2019-2023, du ministère de la Santé et des Services sociaux.

Ce sont 557,6 millions $ qui ont été versés en indemnités d’assurance salaire pour l’ensemble des établissements publics en 2017-2018. Une augmentation de 35,1 % par rapport à 2014-2015.

Une partie de ces fonds pourrait être épargnée et servir à d’autres fins si les établissements misaient davantage sur la prévention.

Jean Boulet rappelle qu’un dollar investi en prévention permet d’en économiser cinq. 

Baisse des cotisations à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) et des primes d’assurances, augmentation de la productivité, baisse du roulement de personnel, motivation accrue. Le ministre mentionne les avantages à prendre soin de la santé et de l’intégrité physique et psychologique des employés, en santé, mais dans tous les autres domaines.

Dans sa réforme, M. Boulet prévoit plus d’obligations pour les établissements du réseau de la santé et des services sociaux. Une prise en charge des risques par les parties dans chaque établissement. Les parties devront préciser le niveau de risque, identifier des mesures concrètes, se doter d’un comité santé-sécurité et élaborer un programme de prévention.

En 1979, à l’adoption de la Loi sur la santé et la sécurité du travail, le législateur avait prévu six secteurs prioritaires en matière de prévention. L’application devait se faire progressivement, mais après 40 ans, quatre secteurs, y compris celui de la santé et des services sociaux, la construction et l’agriculture, sont toujours en attente.

Le ministre précise d’ailleurs que seulement 23 % des employeurs sont soumis à l’application entière de la loi, à tous les mécanismes de prévention. 

Ce n’est pourtant pas seulement dans les secteurs des mines, de la foresterie et des scieries qu’il presse de mieux veiller à la santé et à la sécurité des travailleurs. 

Bien sûr, il faudra attendre cet hiver le dépôt du projet pour voir si les propos rassurants du ministre en faveur de la prévention, de la santé et la sécurité des employés se transposeront dans le texte de loi. L’espoir est permis. À suivre.

Brigitte Breton

Laissez-les parler

CHRONIQUE / Des enfants innocents souffrent et meurent à cause des failles dans notre système de protection de la jeunesse, mais des pdg et des «gestionnaires de proximité» tentent de bâillonner les intervenants qui pourraient expliquer ce qui se passe sur le terrain aux membres de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse. C’est révoltant. C’est inadmissible.

Alors que tout le monde devrait contribuer à éclairer la commission afin que celle-ci arrive à des recommandations et à des solutions qui assureront une meilleure protection des enfants et de leurs droits, des hommes et des femmes en autorité veulent contrôler la parole de ceux et celles qui œuvrent auprès des jeunes et des familles en détresse.

Si bien que la présidente de la Commission, Régine Laurent, a jugé nécessaire cette semaine de hausser le ton, voire, de se faire menaçante.

«Jusqu’à maintenant, on a été très gentille comme commission. Mais on a des pouvoirs qu’on n’a pas exercés jusqu’à maintenant», a-t-elle indiqué à la sous-ministre adjointe à la direction des programmes dédiés aux personnes, aux familles et aux communautés du ministère de la Santé et des Services sociaux, Lyne Jobin. Si rien ne change sur le terrain, si des intervenantes ne sont pas libérées pour venir parler devant la commission, la présidente usera de ses pouvoirs.

Mme Laurent veut la garantie que les personnes qui témoigneront devant la commission ne seront pas victimes de représailles. «Tout d’un coup, elles sont plus bonnes après 20 ans si elles parlent à la commission.»

Selon la présidente, la parole du ministre qui dit vouloir briser la loi du silence ne suffit pas. Les pdg ne l’écoutent pas. Elle constate un décalage entre le ministère et le terrain.

Le ministre Lionel Carmant a à nouveau, vendredi, invité les intervenants à témoigner sans crainte. Est-ce que, cette fois, son message se rendra et saura rassurer tout le monde?

Les employés vivent, selon Mme Laurent, sous une chape de plomb qu’on appelle l’omerta. L’ancienne dirigeante syndicale signale que des pdg et des gestionnaires de proximité usent de toutes sortes de stratégies pour savoir qui va participer aux forums que tiendra la commission en janvier et février.

De quoi ont-ils peur?

Faut-il rappeler que des jeunes et des familles souffrent, que des enfants meurent et que des professionnels qui côtoient la détresse, la violence et la misère au quotidien ne souhaitent rien de plus qu’une façon de mieux faire leur travail?

«Si la commission n’est pas capable d’entendre les intervenants et intervenantes, on va manquer un grand pan et on risque de faire des recommandations qui ne tiendront pas compte du terrain», avertit Mme Laurent. Elle demande au ministère de faire preuve de leadership.

Un mal généralisé

Le même jour où Régine Laurent demandait de libérer la parole des intervenants sociaux, près de 200 chercheurs et professionnels de la santé publiaient une lettre pour dénoncer l’omerta qui règne dans le réseau de la santé. Au nom du devoir de loyauté, le personnel serait forcé au silence.

Les auteurs dénoncent de plus la gestion industrielle, notamment la méthode Toyota, appliquée aux établissements de santé sous les libéraux et suivie aussi par les caquistes.

«Jamais la technocratie d’un modèle de gestion n’a autant éloigné les professionnels et les employés de la population», a soutenu Marjolaine Goudreau, signataire de la lettre et présidente de l’Association des travailleuses sociales et des techniciennes en travail social, lors d’une conférence de presse tenue au parlement.

Mme Goudreau déplore que le travailleur qui prend le temps d’écouter un malade, de prendre soin de lui et d’accompagner sa famille soit maintenant jugé «improductif».

À la même période l’an dernier, c’est le cas d’une enseignante congédiée après avoir parlé au chroniqueur Patrick Lagacé des problèmes vécus dans le milieu de l’éducation qui faisait la manchette. En éducation aussi, la loi du silence s’applique.

Où s’en va-t-on comme ça?

Le personnel — cadre ou salarié — de la protection de la jeunesse, de la santé, des services sociaux et de l’éducation doit être au service de la population.

L’a-t-on oublié?

Certains proposent à la commission Laurent de créer un poste de protecteur, d’ombudsman de l’enfant.

Le député péquiste Harold Lebel a pour sa part déposé un projet de loi cette semaine pour créer la fonction de protecteur des aînés.

Nous avons déjà un Protecteur du citoyen pour faire des rappels à l’ordre quand la bureaucratie s’emballe, quand les valeurs humanistes et la bienveillance s’étiolent.

Nous aurons beau multiplier les protecteurs, nous ne serons guère plus avancés si nous continuons de traiter les enfants, les malades, les personnes âgées et ceux qui s’en occupent comme des boulons et des boîtes de conserve.

Chronique

Rire dans un pays libre

CHRONIQUE / La cause opposant Mike Ward et Jérémy Gabriel ne devrait pas se déplacer au gala Les Olivier, dimanche. Comme dans n’importe quel party de famille, il y a des sujets qu’il vaut mieux ne pas aborder pour ne pas indisposer les invités et gâcher la fête.

«Le gala Les Olivier est une fête où nous célébrons les succès de la dernière année, les accomplissements de nos pairs. Pour cette soirée, nous voulons faire une trêve des causes juridiques des dernières années et [nous] concentrer sur cet heureux événement annuel où les artisans comme les artistes sont récompensés pour leur travail et leur persévérance», a déclaré l’Association des professionnels de l’industrie de l’humour. «Affaire Mike Ward-Jérémy Gabriel. Pas de coup d’éclat prévu au gala Les Olivier», titrait mardi La Presse.  

Cela reste à voir. Mike Ward est en lice pour des prix.

La situation est délicate pour l’industrie. 

Les professionnels de l’humour ont beau craindre que leur liberté d’expression soit réduite à la suite d’une décision des tribunaux, ils doivent néanmoins prendre soin de ne pas heurter inutilement les Québécois qui suivent le gala et achètent des billets de spectacle.

La Cour suprême aura à décider si elle se penchera sur le dossier et clarifiera comment peuvent se conjuguer liberté d’expression et droit à l’égalité. Est-il vraiment nécessaire de mettre de l’huile sur le feu en attendant?

Comme les juges de la Cour d’appel qui ont rendu la semaine dernière leur décision dans l’affaire Mike Ward-Jérémy Gabriel, les Québécois sont divisés. 

Il y a des pro-Ward et des pro-Jérémy. 

Les Québécois raffolent des humoristes.

Mais, ils n’estiment pas tous pour autant que la liberté d’expression de ceux-ci est absolue, qu’ils peuvent faire à répétition et impunément des blagues sur un adolescent handicapé pour prouver qu’ils n’existent pas de personnalités publiques intouchables. 

Des humoristes réussissent très bien à faire rire et à étonner leur public sans s’acharner sur le handicap d’un enfant et rendre la vie de ce dernier insupportable.

«L’humour n’est pas un crime», a écrit Mike Ward, sur Facebook, à la suite du jugement de la Cour d’appel. «Dans un pays “libre”, un juge ne devrait pas dicter ce qui est faisable ou non en humour.»

Selon les juges Claudine Roy et Geneviève Cotnam, l’époque où l’on exploitait le handicap de certaines personnes pour divertir la population est révolue. 

«Loin de nous l’intention de restreindre la créativité ou censurer l’opinion des artistes. Les humoristes doivent cependant réaliser que la liberté artistique n’est pas absolue et qu’ils sont, comme tout citoyen, responsables des conséquences de leurs paroles lorsqu’ils franchissent certaines limites», écrivent les deux juges. 

Elles rappellent que Mike Ward dit lui-même qu’il veut constamment repousser les limites, voir jusqu’où il peut aller. «Cette fois, il est allé trop loin.»

La juge Manon Savard n’arrive pas à la même conclusion. 

Celle-ci fait souvent référence à ce qu’une personne raisonnable retient des propos de l’humoriste, de l’interprétation qu’elle en tire.

Une personne raisonnable aurait mis les propos de Ward dans le contexte où ils s’inscrivent dans le cadre d’un spectacle d’humour noir caractérisé par l’exagération, la généralisation abusive, la provocation et la déformation de la réalité. 

Une personne raisonnable n’aurait pas interprété au premier niveau les expressions subwoofer, lette, boîte de son sur la tête, utilisées par Mike Ward pour décrire Jérémy Gabriel. 

Une personne raisonnable n’aurait pas non plus imaginé un seul instant que l’humoriste avait l’intention de tuer l’adolescent lorsqu’il  indiquait avoir tenté de «le noyer» dans un Club Piscine. 

Le hic est que sur les réseaux sociaux, les gens ne se comportent pas toujours comme des personnes raisonnables. Bien au contraire. Jérémy Gabriel en sait quelque chose. Il est la cible depuis neuf ans de gens qui garrochent leur fiel sur lui.

Comme le juge Scott Hugues du Tribunal des droits de la personne, les juges Roy et Cotnam estiment que les propos de Mike Ward ont outrepassé les limites de ce qu’une personne raisonnable doit tolérer au nom de la liberté d’expression.

Chronique

Des «petits amis» discriminés

CHRONIQUE / François Legault aime dire que les enfants sont les «petits amis» de son gouvernement. Les enfants adoptés, qui plus est ceux adoptés au Québec, n’ont malheureusement pas droit au même traitement, à la même durée de présence parentale que les autres «petits amis» du Québec. Un non-sens.

La mise sur pied de la commission Laurent sur la protection de la jeunesse, le lancement d’un programme de dépistage précoce des troubles du développement, les investissements accrus en éducation et la bonification du soutien aux familles témoignent indéniablement de l’importance qu’accorde le gouvernement Legault aux jeunes. 

Lorsqu’elle a lancé au printemps des pistes de réflexion sur la réforme du droit de la famille, la ministre de la Justice, Sonia LeBel, a également indiqué que le principe qui guidera les décisions en la matière est très simple : «l’enfant sera au cœur de nos priorités».

Force est de constater que son collègue au Travail, à l’Emploi et à la Solidarité sociale, Jean Boulet, n’a pas suivi à la lettre ce principe dans la rédaction de son projet de loi 51, visant principalement à améliorer la flexibilité du régime d’assurance parentale afin de favoriser la conciliation famille-travail.

Certes, le ministre Boulet fait un bon bout de chemin et revoit à la hausse le nombre de congés auxquels les parents adoptants auront droit.

Un écart persiste toutefois entre les parents biologiques et les parents adoptants. 

Les parents qui se tournent vers l’adoption internationale auront même droit pour leur part à davantage de congés (cinq semaines) que ceux qui optent pour l’adoption de petits enfants québécois, très souvent des enfants de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). 

Qu’un enfant soit né au Québec, en Chine ou aux Philippines, la présence de ses parents biologiques ou adoptifs à ses côtés est toute aussi importante dans son développement et son cheminement. 

Qu’un enfant provienne d’un orphelinat hors Canada ou qu’il soit donné en adoption par des parents québécois ne réduit pas automatiquement son temps d’adaptation à son nouvel environnement, à sa nouvelle famille. Le fardeau n’est pas moindre pour les parents adoptants. Le traumatisme de l’abandon et le défi de l’attachement sont aussi grands dans un cas comme dans l’autre. 

Pourquoi créer autant de catégories d’enfants et de prestataires de congés? 

Bien sûr, on peut dire que le régime d’assurance parentale s’adresse aux parents-travailleurs et non aux enfants. Il a comme objectif de faciliter la conciliation famille-travail. On ne peut nier cependant que c’est beaucoup plus qu’un régime d’assurance-emploi. C’est aussi un régime de soutien aux parents et à la famille. Le régime élaboré en 2001 doit être adapté à l’état actuel des connaissances sur le lien d’attachement.

Changement de paradigme

Dans une analyse produite en 2017, trois juristes de l’Université de Sherbrooke, Carmen Lavallée, Daniel Proulx et Éric Poirier, concluaient que le régime québécois d’assurance parentale et des conventions collectives étaient discriminatoires à l’endroit des enfants adoptés. 

Les auteurs suggéraient de prendre en compte la réalité adoptive, de changer de paradigme et de mettre le focus sur les droits et l’intérêt des enfants, et non seulement sur les droits des travailleurs.

«S’il est hors de question de remettre en cause de quelque manière que ce soit le droit des femmes à des congés de maternité, nous croyons qu’il est impératif d’assurer le respect des droits des enfants adoptés en éliminant toute discrimination à leur égard et en leur permettant de bénéficier, au même titre que les enfants biologiques, d’une réelle égalité des chances pour le développement de leur plein potentiel», écrivaient-ils.

Les juristes soulignaient que mettre tous les enfants sur le même pied n’occasionnait pas de coûts additionnels excessifs. 

La députée péquiste Véronique Hivon, qui voit dans le projet de loi 51 «le maintien d’une injustice absolument intolérable», soutient qu’il faudrait débourser entre 4 et 5 millions $, sur un budget de 2 milliards $, pour éliminer le deux poids, deux mesures. 

La Coalition avenir Québec avait promis en campagne électorale de mettre fin à l’iniquité. La bonne santé du régime a permis au gouvernement Legault de réduire le taux de cotisations (économies de 131 millions $ pour les entreprises et de 93 millions $ pour les salariés), mais ne l’a pas incité à offrir le même traitement à tous les parents et à tous les enfants.

Le ministre Boulet soutient qu’il faut tenir compte des effets physiologiques d’une grossesse et d’un accouchement, et de la réalité des mères biologiques.

Selon lui, le Québec s’exposerait à des poursuites judiciaires de la part de celles-ci s’il donnait exactement le même nombre de semaines de congé aux parents adoptants et aux parents biologiques. Vraiment? 

La menace de poursuites n’arrête pourtant pas le gouvernement Legault dans d’autres domaines où le risque de se retrouver devant les tribunaux est bien réel.

Il est prêt aussi à réaliser à tout prix certaines promesses électorales, mais pas celle touchant les familles adoptives beaucoup moins onéreuses.

Chronique

Un nationalisme vert

CHRONIQUE / Des environnementalistes et Québec solidaire avaient des doutes sur la combativité du gouvernement Legault en matière d’environnement, mais finalement, la Procureure générale du Québec porte devant la Cour suprême le dossier l’opposant à l’Administration portuaire de Québec et IMTT-Québec Inc. Politiquement, les caquistes n’avaient pas le choix.

En septembre dernier, la Cour d’appel du Québec a conclu que des dispositions des articles de la loi québécoise sur la qualité de l’environnement — les volets préventifs — sont inapplicables ou inopérantes aux installations et aux activités d’IMTT-Québec qui se déroulent sur des propriétés publiques fédérales, dans le Port de Québec.

La Procureure générale du Québec, Sonia Lebel, a attendu à la dernière minute avant d’annoncer sa position pour la suite des choses.

Si bien que MM. David Robitaille et Michel Bélanger, l’un professeur de droit à l’Université d’Ottawa et l’autre avocat spécialisé en droit de l’environnement, ont publié la semaine dernière une lettre dans les médias pour inviter Québec à s’adresser à la Cour suprême. 

Les deux juristes soutiennent que la décision de la Cour d’appel du Québec «pourrait avoir un impact important sur tout nouveau projet de compétence fédérale tel que la construction ou l’agrandissement d’un aéroport, d’un port, d’un oléoduc ou d’un gazoduc».

MM. Robitaille et Bélanger ont agi comme procureurs pour les intervenants (Nature Québec et Centre québécois du droit de l’environnement), dans le dossier du port de Québec. À ce titre, ils ne pouvaient eux-mêmes demander au plus haut tribunal du pays de se prononcer.

Le député de Québec solidaire, Sol Zanetti, a aussi manifesté la semaine dernière son impatience et son inquiétude devant la lenteur de la ministre Lebel. Il a décrit le nationalisme de la Coalition avenir Québec comme un «nationalisme de guenille». 

Dans le contexte politique, le gouvernement Legault ne pouvait donc acquiescer sans broncher à la décision de la Cour d’appel. 

Faire le pari de la collaboration avec Ottawa aurait été hasardeux pour un gouvernement qui joue la carte du nationalisme. Il doit aussi prouver que l’environnement est pour lui important même si le thème ne figurait pas dans ses priorités en campagne électorale. 

Durant la dernière campagne électorale fédérale, le premier ministre Legault a réclamé que la loi 101 soit appliquée dans les entreprises de compétences fédérales. Il a demandé à Ottawa plus de pouvoirs en matière d’immigration et a incité fortement le gouvernement fédéral à ne pas contester la loi 21 sur la laïcité. Pour s’assurer d’avoir son mot à dire dans l’encadrement du cannabis et faire respecter sa compétence en matière de santé, Québec s’adresse aux tribunaux. 

Lorsqu’il s’agit de lois et de normes en environnement, le gouvernement Legault ne pouvait accepter de laisser tout le terrain à Ottawa.

Le juriste David Robitaille reconnaît que la décision de la cour d’appel est complexe, car elle concerne le droit constitutionnel. Il la juge bien circonscrite et nuancée, mais il explique en entrevue que des avocats et des entreprises pourraient tenter d’étendre cette logique à d’autres secteurs (oléoduc, pipeline, navigation, aéroport). «Il n’y a qu’un pas à franchir», estime le professeur.

Dans un monde idéal, Ottawa et Québec tenteraient de collaborer au lieu de demander aux tribunaux de trancher. Ils pourraient mener davantage des évaluations environnementales conjointes, se compléter. Cette approche conjointe serait profitable pour le citoyen et les fonds publics ne seraient pas utilisés pour livrer des batailles devant des tribunaux.

Lorsqu’il s’agit du transport d’hydrocarbures, la collaboration paraît toutefois difficile, voire utopique.

Les politiciens doivent composer avec des groupes environnementaux et des citoyens qui veulent le respect de lois environnementales solides, et d’autres groupes et d’autres citoyens qui réclament plus de souplesse pour ne pas limiter l’exploitation d’une lucrative ressource. 

Dans un Canada fragmenté, les tribunaux deviennent d’un grand secours lorsqu’il s’agit d’environnement et de partage des compétences.

Brigitte Breton

Excuses de façade

CHRONIQUE / Le gouvernement Legault s’est excusé pour sa réforme bâclée du programme de l’expérience québécoise (PEQ). Mais, il ne semble pas avoir tiré une véritable leçon de cette crise. La même détermination aveugle, le même empressement et le même mépris des voix discordantes s’expriment dans la défense du projet de loi sur l’organisation et la gouvernance scolaires.

Après les difficultés et le recul devenu nécessaire dans le dossier du PEQ et de l’immigration, on aurait pu s’attendre à ce que l’équipe caquiste porte davantage attention aux lacunes que plusieurs groupes relèvent dans le projet de loi 40.

Ce qui se dit hors des rangs caquistes, ce que pensent des gens qui sont sur le terrain ou qui représentent les acteurs qui s’y trouvent au quotidien peut être pertinent. Ce ne sont pas qu’un lot de débranchés, déconnectés de ce que veulent les Québécois francophones. Ils peuvent peut-être éviter un autre faux pas au gouvernement.

Au lieu de prêter attention aux porte-parole des gens d’affaires, des universités et des cégeps qui s’inquiétaient des effets négatifs du resserrement du PEQ, François Legault avait plutôt déclaré que les premiers recherchaient du cheap labor et les seconds, du financement. 

Pour minimiser les critiques, le premier ministre avait même sorti «l’argument massue» que 90 % des gens appuyaient son approche sur Facebook. 

Cette semaine, à la période de questions à l’Assemblée nationale, M. Legault a décrit les commissaires scolaires comme les «petits amis des libéraux». Il a accepté de retirer ces propos, en ajoutant toutefois que «nous, nos petits amis, ce sont les enfants». 

Si tel est le cas, le projet de loi 40 exige plusieurs modifications et ne doit pas être adopté à la hâte. 

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, affirme bien sûr qu’il est ouvert à apporter des amendements. Notamment, à revoir l’article concernant la «majoration» des notes qui suscite la grogne des enseignants.

Difficile toutefois de croire à une ouverture sincère lorsqu’il tourne au ridicule ou minimise les inquiétudes des députés de l’opposition et des personnes qui ont décelé des failles dans son volumineux projet de loi. Qui plus est, lorsqu’il vise toujours l’adoption de celui-ci d’ici le congé des Fêtes.

Que les Québécois francophones n’accourent pas pour voter aux élections scolaires n’autorise pas pour autant le gouvernement à faire fi de toutes les mises en garde formulées à propos de son projet qui va bien au-delà de l’abolition des commissions scolaires et de la transformation des commissions scolaires en centres de services. 

Il faut changer pour le mieux, et non pour pire. 

Les Québécois francophones ne veulent peut-être plus des élections scolaires comme le soutient le premier ministre, mais ils ne veulent sûrement pas non plus d’un système scolaire qui crée encore plus d’inégalités entre les enfants, ni d’un système encore plus centralisé au bureau du ministre.

Vices cachés

La critique de Québec solidaire en matière d’éducation, Christine Labrie, estime que le projet de loi est rempli de vices cachés. Au Parti libéral, Marwah Rizqy s’inquiète du partage de ressources et de services entre écoles publiques et privées. Au Parti québécois, Véronique Hivon dénonce les nouveaux pouvoirs que s’accorde le ministre et la prétendue décentralisation puisque les directions d’école n’auront aucun nouveau pouvoir.

Libéraux, solidaires et péquistes s’inquiètent tous du magasinage d’écoles publiques et des inégalités scolaires accrues que risque d’engendrer le projet de loi 40. Ce n’est pas banal.

Mais encore là, le ministre repousse la critique du revers de la main. Selon lui, l’opposition s’oppose pour s’opposer. 

Les lacunes de son projet de loi ont aussi été exposées par le Directeur général des élections, par l’Institut sur la gouvernance, par des commissions scolaires, par des syndicats d’enseignants, par des représentants des parents. Bien sûr, des groupes ont par ailleurs réservé un accueil plus positif aux changements préconisés par le ministre. 

Mais pour que les petits amis des caquistes — les enfants — soient vraiment gagnants dans cette réforme de la gouvernance et de l’organisation scolaire, le ministre doit se centrer sur les intérêts des élèves, et non chercher simplement à cocher un autre engagement inscrit dans la plate-forme électorale de son parti.

Le premier ministre Legault rappelait cette semaine que le gouvernement libéral et son ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, avaient retiré son projet de loi «tellement c’était brouillon». Le ministre Bolduc réduisait le nombre de commissions scolaires et faisait miroiter des économies.

M. Legault n’a pas mentionné l’autre réforme de gouvernance proposée par le successeur de M. Bolduc, François Blais, qui elle aussi a été abandonnée.

M. Blais proposait un système hybride, une démocratie scolaire à deux vitesses. Son projet de loi était alambiqué et risquait d’être contesté devant les tribunaux.

«Plus de pouvoirs aux personnes les plus près des élèves pour favoriser la réussite scolaire», clamait aussi le ministre de l’époque.

Ce n’est pas parce qu’un gouvernement trouve le gouvernement précédent brouillon qu’il ne s’en inspire pas.

Chronique

Lutter contre la solitude

CHRONIQUE / Quel «boomer» aurait pu prévoir qu’en 2019, les associations étudiantes demanderaient à leur université et au gouvernement de lutter contre la solitude pour faire diminuer le stress et la détresse psychologique chez les étudiants?

Récemment, le député péquiste Harold Lebel rappelait que dans son temps — dans les années 1980 — la santé mentale ne figurait pas dans les priorités du mouvement étudiant.

Aujourd’hui, les associations étudiantes ne peuvent pas l’ignorer. Elles parlent plus de santé mentale que de droits de scolarité.

Près de 60 % (58 %) des universitaires souffriraient de détresse, selon l’enquête panquébécoise sur la santé psychologique étudiante «Sous ta façade» que l’Union étudiante du Québec (UEQ) a dévoilée mardi. Quelque 24 000 étudiants de 14 établissements universitaires, dont certains de l’Université Laval, ont participé à l’enquête menée à l’automne 2018.

Même si le taux de réponse au questionnaire n’est que de 16 %, le problème ne doit pas être banalisé ou minimisé. D’autant plus, qu’il apparaît bien avant qu’un jeune arrive sur un campus universitaire. 

Au printemps, le Conseil supérieur de l’éducation publiait la recension de statistiques et d’enquêtes sur la santé mentale des enfants et des adolescents. 

Il rappelait que la prévalence des troubles anxieux, de la dépression, des troubles alimentaires et du TDAH est en augmentation depuis 2010. La proportion relative d’élèves du secondaire présentant une détresse psychologique élevée est aussi en augmentation au Québec, comme ailleurs dans le monde.

Même les tout-petits de 2 à 5 ans n’y échappent pas. Au Canada, environ 14 % d’entre eux montrent des signes de trouble émotif ou d’anxiété, soulignait également le Conseil supérieur de l’éducation.

Il n’y a pas que les étudiants des universités qui sont en «train de péter au frette», pour reprendre les mots du porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois.

Il ne faut pas s’étonner que les associations étudiantes soient interpellées et qu’elles demandent à leur tour une aide accrue aux universités et au gouvernement.

«La balle est dans le camp du gouvernement, ce qu’on lui demande est simple, de créer une politique d’amélioration de la santé psychologique étudiante, une politique qui comprendrait des guides de bonnes pratiques, mais surtout des ressources pour la communauté universitaire. Le but, c’est que les institutions financées publiquement arrêtent de nuire à la santé psychologique de la population et commencent au contraire à y contribuer», a fait valoir le président de l’UEQ, Philippe Lebel, lors d’une conférence de presse tenue au parlement avec des députés de l’opposition. 

Le porte-parole étudiant croit qu’il faut «commencer à mettre la machine gouvernementale en branle pour qu’on puisse commencer à parler d’une politique panquébécoise de santé psychologique étudiante».

La solitude, la compétition entre collègues, le manque de soutien entre collègues et la précarité financière sont des facteurs qui affectent la santé mentale. 

La solitude pèse si lourd chez les étudiants, chez les jeunes?

Ce n’est pas qu’une affaire de «vieux» qui voient peu à peu disparaître les amis et les proches?

La solitude peut rendre malade à tous les âges. 

Difficile à croire, mais c’est ainsi.

Le sentiment de solitude présente «le plus grand pouvoir prédictif sur le plus grand nombre d’indicateurs de santé psychologique, et ce, tant au premier cycle qu’aux cycles supérieurs», lit-on dans l’enquête qui a mesuré ce sentiment en demandant aux étudiants s’ils manquaient de compagnie, se sentaient rejetés ou isolés des autres. 

D’où la recommandation de former des regroupements étudiants pour lutter contre la solitude.

C’est devenu un problème de société qu’un gouvernement ne peut évidemment régler seul même avec la meilleure des politiques en santé mentale.

Chronique

Médecins spécialistes: excès de tests et de revenus

CHRONIQUE / Comme d’autres provinces et d’autres pays l’ont fait avant eux, Québec et les médecins spécialistes semblent enfin prêts à discuter de la pertinence des soins et des coûts occasionnés par les tests et les actes médicaux superflus. Mieux vaut tard que jamais. À condition bien sûr que le Conseil du Trésor et le «syndicat» des médecins ne perdent pas de vue l’intérêt des malades.

Impossible lundi d’en savoir davantage sur la forme et le mandat de l’institut de la pertinence des soins que la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) et le Conseil du Trésor auraient convenu de créer en s’inspirant du modèle existant depuis 2018 en Ontario. 

Le contenu de l’entente demeure confidentiel jusqu’à son approbation finale, dans deux à trois semaines.

Puisque des directives émises par des sociétés savantes et l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) guident déjà les pratiques des médecins et que le Collège des médecins veille à la sécurité du public, un institut sur la pertinence des soins a-t-il sa raison d’être? Et si oui, sous quelle forme et à quelles conditions?

Le Collège des médecins n’a pas voulu lundi se prononcer avant de connaître le rôle et le mandat de la future créature.

«Pourquoi est-ce qu’on continue à faire un test Pap tous les ans alors que les recommandations sont de le faire aux trois ans?» demandait la semaine dernière la présidente de la FMSQ, la Dre Diane Francoeur. Elle donnait également l’exemple de mammographies prescrites à des femmes de plus de 70 ans même si les lignes de recommandations ne le stipulent pas.

Pourquoi en effet ce décalage entre les pratiques et les lignes directrices qui n’est pas unique au test Pap et aux mammographies? 

Pour répondre à la demande et à l’inquiétude des patientes et des patients qui sont prêts à frapper à plusieurs portes pour avoir tel type de test? 

Par souci de professionnalisme ou par routine?

Par appât du gain ou pour limiter les risques de poursuite?

Par ignorance des dernières lignes directrices et des résultats des plus récentes études scientifiques?

En 2017, le président de l’Association médicale du Québec, Hugo Viens, soulignait en entrevue que plusieurs années s’écoulent entre la transmission des études, des directives et leur mise en application. Après cinq ans, 50 % des médecins les mettent en pratique. Un taux de 80 % est atteint après dix ans. 

L’Association médicale canadienne et l’Association médicale du Québec (AMQ) suggèrent depuis plus de cinq ans de s’attaquer aux «surdiagnostics» et aux «surtraitements». 

En 2014, l’AMQ évaluait qu’entre 3 et 5 milliards $ pourraient être économisés chaque année en réduisant le nombre de soins de santé superflus. Des milliards de dollars qui pourraient être utilisés à bon escient dans le réseau de la santé, mais aussi en éducation ou pour remplir une autre mission de l’État.

La défunte Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux appuyait l’AMQ et la campagne «Choisir avec soin». En 2017, le directeur général de l’AMQ constatait cependant que les centres intégrés de santé et de services sociaux issus de la réforme Barrette n’avaient pas encore pris le relais. 

L’arrivée du gouvernement de François Legault a-t-elle changé la donne?

L’an dernier, la Fédération des médecins spécialistes avait suggéré un plan d’action aux diverses formations politiques en campagne électorale afin d’accroître l’accessibilité aux soins et aux services spécialisés.

Parmi 14 mesures préconisées, la FMSQ suggérait notamment au futur gouvernement de mettre en place «des outils de mesure de la pertinence des soins et promotion systématique des critères de pertinence relatifs à la demande d’examens diagnostiques ou au choix du traitement en fonction des preuves scientifiques reconnues». La fédération proposait de le faire en collaboration avec l’INESSS et au moyen de la plateforme d’apprentissage MÉDUSE.

L’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), celui-là même qui doit fournir au cours des prochaines semaines des données sur la rémunération des médecins spécialistes au Canada, a produit en 2017 un rapport technique sur «Les soins non nécessaires au Canada». Il reprendra l’exercice dans trois ans. 

L’ICIS indiquait dans son premier rapport que la réduction des coûts ne devait pas être l’objectif premier d’une campagne comme Choisir avec soin, mais bien la qualité des soins et la réduction des préjudices aux malades. 

Souhaitons que les négociateurs du Conseil du Trésor et de la FMSQ partagent ce souci.

Chronique

L’idéal du ministre de la Famille

CHRONIQUE / Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, estime que le Québec doit se doter d’un réseau de services de garde éducatifs entièrement subventionné. «Il faut tendre vers ça», explique le ministre en entrevue.

Un «idéal» qui s’accompagnerait évidemment d’une facture plus salée pour l’État, mais qui permettrait d’offrir plus de services aux tout-petits qui ont des besoins particuliers.

Une position logique et cohérente de la part d’un gouvernement qui souhaite agir tôt dans la petite enfance afin que tous les jeunes puissent exploiter leur plein potentiel et faire leur entrée à l’école avec moins de retard de développement.

Une place dans une garderie privée non subventionnée pour laquelle le parent a droit à un crédit d’impôt coûte en moyenne 5800 $, souligne le ministre. Une place subventionnée : 11 600 $.

S’assurer de la qualité des services offerts aux 0 à 5 ans et augmenter le nombre de places subventionnées a un coût, mais la prévention et le dépistage précoce s’avèrent aussi payants. Le gouvernement Legault semble vouloir l’assumer.

Sous les libéraux, le nombre de places en garderies privées non subventionnées avait augmenté à vitesse grand V. Financièrement, il était devenu plus avantageux de fréquenter ce type d’établissement plutôt qu’un CPE (centre de la petite enfance) ou une garderie subventionnée.

L’économiste Pierre Fortin a déjà décrit l’approche libérale comme une «gogosse financière qui fait faire de l’argent au président du Conseil du Trésor». Il calculait en 2016 qu’en modulant les tarifs selon les revenus et en accordant un crédit d’impôt aux parents plutôt que de subventionner un CPE ou une garderie privée, le gouvernement économisait 26 $ par jour.

Le ministre des Finances a aboli la semaine dernière la «taxe famille» mise en place par les libéraux, et rétabli le tarif unique à 8,25 $ par jour pour une place dans un CPE ou une garderie privée subventionnée.

C’était la promesse de la Coalition avenir Québec (CAQ) en campagne électorale, rappelle le ministre de la Famille.

Le gouvernement Legault n’a toutefois pas revu à la hausse le crédit d’impôt offert aux parents qui n’ont pas réussi à obtenir une place dans un CPE ou une garderie privée subventionnée, qui ont opté par choix pour une garderie privée non subventionnée ou parce que ce type de service de garde s’avérait avant la semaine dernière plus avantageux financièrement pour eux.

M. Lacombe admet qu’il ne peut rendre tous les gens heureux. Depuis jeudi, des parents crient à l’injustice, à l’iniquité car ils payeront plus que d’autres pour un service de garde, faute de place dans un milieu subventionné.

Le ministre note que le crédit d’impôt offert aux parents du Québec est le plus généreux au Canada. L’augmenter n’aurait été selon lui qu’un plaster, et ne garantissait pas aux petits un accès à plus de ressources, à de meilleurs services de garde éducatifs.

Pour rendre le système plus juste et assurer un développement «plus structurant», le ministre propose de convertir des places non subventionnées en places subventionnées. Les gouvernements précédents — péquistes et libéraux — s’opposaient à une telle conversion.

Selon M. Lacombe, c’est une façon de mettre l’enfant au cœur des décisions, de lui assurer une stabilité et une plus grande étendue de services. Parents et entrepreneurs y trouveraient également leur compte.

Le ministre veut, en collaboration avec l’Association des garderies non subventionnées en installation et la Coalition des garderies privées non subventionnées du Québec, lancer un projet-pilote à cette fin en 2020.

Marie-Claude Collin, présidente de la Coalition, reconnaît que tout reste à faire. Elle s’attend néanmoins à des changements dès la rentrée de septembre. Après avoir répété ses demandes à six ministres de la Famille, elle estime que c’est un bon départ avec le gouvernement de la CAQ. Qualité et équité doivent guider le processus de conversion, selon Mme Collin.

Quels seront les critères pour déterminer quelle garderie sera convertie, combien changeront de statut et où? M. Lacombe ne pouvait s’avancer mardi sur un nombre ni confirmer celui de 3000 places suggéré dans un article de La Presse.

Il précise par ailleurs qu’il ne met pas le développement des centres de la petite enfance sur pause. CPE et garderies privées subventionnées peuvent selon lui se développer côte à côte avec le même ratio éducatrice/enfants, le même programme éducatif, les mêmes mesures de qualité, de santé et de sécurité.

L’idéal du ministre ne pouvant se réaliser rapidement, des parents déploreront de ne pas avoir une place à tarif réduit. Mathieu Lacombe est conscient de marcher sur des œufs et se dit sensible à leur situation.

Ce sont toutefois des familles à revenus plus élevés qui devront payer un peu plus pour la garde de leurs enfants.

Brigitte Breton

Tabler sur ses 69 ans

CHRONIQUE / C’est plutôt rare d’entendre une personne tabler sur ses 69 ans dans le cadre d’un emploi. La ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, le fait.

Elle n’hésite pas à dire qu’elle n’a rien à perdre, qu’elle n’a pas à se préoccuper de sa carrière.

Est-ce une ministre qui n’a rien à perdre qui finalement va obtenir des gains pour les personnes âgées que les gouvernements et la société oublient trop aisément?

Au récent forum sur la santé mentale des adultes, Marguerite Blais signale qu’elle est dans la même situation que sa collègue de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, plus jeune de quelques années.

Une façon pour cette communicatrice de dire aux participants et devant les médias qu’elle est en poste pour les aînés, pour les proches aidants. Pour une cause et non pour sa personne et son propre rayonnement.

«Pensez-vous que je suis en train de faire carrière?» À 69 ans — elle souligne qu’elle est la plus âgée à l’Assemblée nationale — elle indique n’avoir pas besoin de travailler et répète n’avoir rien à perdre.

«J’ai une passion, une mission. J’aime les aînés et les proches aidants.»

Et on la sent sincère. Sa passion n’est pas récente.

Elle rappelle en entrevue qu’en 1979, elle avait à Radio-Canada une chronique quotidienne sur les personnes âgées et qu’elle a participé en 1986 à un comité sur les abus faits aux aînés. Thérèse Lavoie-Roux était alors la ministre de la Santé et des Services sociaux.

François Legault a réalisé une bonne prise lorsqu’il a recruté dans ses rangs Marguerite Blais, ancienne ministre responsable des Aînés sous le gouvernement libéral de Jean Charest.

Mme Blais a la confiance et la sympathie de bien des personnes âgées et de proches aidants. C’est un atout pour le gouvernement Legault.

Mais, une ministre qui n’a rien à perdre, qui n’a plus de plan de carrière, peut aussi s’avérer difficile à contrôler et tenace pour un premier ministre qui doit procéder à des choix, à des arbitrages.

L’âge donne des coudées franches.

Récemment, à une période de questions à l’Assemblée nationale, Marguerite Blais a reconnu que le gouvernement libéral avait sabré les budgets dévolus aux personnes âgées.

«La personne qui sait qu’on a coupé dans les effectifs, c’est moi. Je le sais parce que j’ai joué, moi, dans le film à l’Assemblée nationale. […] On a coupé dans les effectifs pour atteindre les budgets. Je le sais. Ça fait des années qu’on coupe, mais ça fait des années qu’on sait aussi qu’il y a un vieillissement de la population, qu’il y a quelque chose qui ne va pas en quelque part.»

«Tous les gouvernements qui ont été au pouvoir pendant des années ont coupé dans les effectifs pour arriver à un budget équilibré au niveau de la santé».

Les aveux et la critique concernaient les libéraux. Les attentes sont grandes à l’égard du gouvernement caquiste et de la ministre Blais. La Coalition avenir Québec a promis une trentaine de maisons des aînés. Le gouvernement veut aussi ajouter des places dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

C’est la première fois que Mme Blais a la responsabilité des CHSLD. «Personne ne me dit : “Marguerite, moi mon rêve c’est d’aller finir mes jours en CHSLD”.»

Au cours de la dernière année, elle en a visité 82. «J’ai vu des horreurs et j’en ai vu de très beaux.»

Va-t-elle réussir à redorer l’image de ces établissements, à fournir des milieux de vie dignes aux personnes qui doivent y vivre, à rassurer ceux qui y «placent» un père, une mère?

Elle dit sentir avec M. Legault un appui qu’elle n’avait pas avec les libéraux. Un appui qui s’accompagne d’investissements.

La blonde «incomplète»

Au forum sur la santé mentale, Mme Blais a aussi parlé des problèmes de santé mentale qu’elle a vécus.

Les difficultés de son fils qui l’ont menée en psychiatrie, et la dépression qui a suivi le décès de son mari.

À l’issue du forum, elle raconte qu’elle vient d’un milieu ouvrier et que son père lui répétait qu’une personne qui n’était pas allée à l’université n’était pas «complète».

Sa fille Marguerite avait fait le conservatoire de musique en piano et en orgue. Elle faisait du «show business».

«J’ai dit ça à la psychiatre : je ne suis pas une personne complète.»

À 45 ans, elle s’inscrit pour la première fois à l’université pour un baccalauréat. Elle a communiqué avec la psychiatre pour lui dire que «la fenêtre venait de s’ouvrir».

Elle a poursuivi avec une maîtrise et un doctorat en communication, puis un postdoctorat en 2008.

Bien des efforts et de la persévérance pour se sentir «complète».

À ce propos, la ministre ajoute qu’elle est de l’époque où les filles blondes, étaient vues comme des «cocottes». «Les filles blondes qui travaillaient en communication étaient les faire-valoir des gars. […] Je fais partie de cette génération.»

«Je n’étais peut-être pas féministe comme les autres, mais au fond, j’étais féministe. J’ai pris ma place, j’ai parlé, je me suis exprimée, j’ai fait plein de choses, j’ai fait un bout.»

Les personnes aînées et leur famille, ainsi que les proches aidants, attendent aussi que Marguerite Blais et son gouvernement fassent un bout appréciable pour eux.

Brigitte Breton

Être sur la bonne liste

CHRONIQUE / Il n’y a pas qu’en matière d’immigration que le gouvernement Legault priorise des domaines d’études et d’emplois de façon bien arbitraire.

Il l’a fait également l’été dernier en créant un programme de bourses de soutien à la persévérance et à la réussite des stagiaires qui a laissé des étudiants sur le carreau, et ce, même si leurs compétences sont recherchées sur le marché du travail et qu’une pénurie frappe aussi leur secteur d’activité.

La formation des étudiants, selon leur domaine, n’a pas la même valeur aux yeux du gouvernement caquiste.

Il faut dorénavant être sur la bonne liste. «Sa» liste. 

C’est le cas pour les étudiants étrangers qui veulent adhérer au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) et c’est également le cas pour les étudiants stagiaires québécois.

L’infirmière en stage a droit à une aide financière accrue et à une bourse de soutien à la persévérance et à la réussite, mais non la physiothérapeute ou la nutritionniste.

La majorité des 133 programmes de formation au cégep comporte un stage. Cependant, seuls les étudiants de cinq programmes ont accès au nouveau programme de soutien des stagiaires. Le ministre de l’Éducation a lui aussi retenu le critère de pénurie de main-d’œuvre.

À écouter cette semaine le premier ministre Legault et son ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, défendre les nouveaux critères du PEQ, c’est à croire que la planification de la main-d’œuvre et l’arrimage formation-emploi sont une science exacte, infaillible.

«Est-ce qu’on veut, dans les domaines où il y a manque de façon urgente de main-d’œuvre, se concentrer sur ces domaines-là pour doubler, tripler, quadrupler le nombre d’étudiants dans ces secteurs-là?» a demandé jeudi M. Legault, au chef péquiste par intérim, Pascal Bérubé, qui s’inquiétait de la vitalité et du sort des cégeps en régions.

Quelles seront les disciplines demandées dans 5 , 10 ou 15 ans? Cette question aussi le gouvernement doit l’avoir en tête, de même que reconnaître que des disciplines artistiques ou sociales sont aussi fort utiles dans une société, et même dans une industrie comme celle des jeux vidéo.

Un marché qui évolue 

Le ministre du Travail, Jean Boulet, parle de façon plus juste et réaliste de la fameuse liste des emplois en déficit. 

Il soutient bien sûr que sa confection est rigoureuse — même si des gens d’affaires, des recteurs et des directeurs de cégeps contestent le nombre limité de formations retenues. M. Boulet rappelle qu’elle est confectionnée sur une base annuelle, qu’elle n’est pas statique, qu’elle est évolutive et «qu’elle s’adapte aux besoins changeants du marché du travail».

Chambres de commerce et associations patronales notent aussi de leur côté que les «métiers en équilibre théorique peuvent devenir en forte demande dans un court laps de temps». 

Les besoins du marché du travail étant changeants et le but d’aller au cégep et à l’université n’étant pas uniquement d’avoir un job à vie dans un domaine d’étude spécifique, il est souhaitable d’avoir une vision à plus long terme. Les amis Facebook du premier ministre seront probablement d’accord avec cela. 

Il arrive aussi que la main-d’œuvre formée ne soit pas intéressée par les emplois disponibles, car les conditions de travail ou de salaire offertes ne sont pas à la hauteur. C’est même noté dans l’édition 2018 de «État d’équilibre du marché du travail. Diagnostics pour 500 professions», produit par le ministère du Travail et la Commission des partenaires du marché du travail.

M. Legault se disait prêt jeudi à doubler, à tripler, voire à quadrupler le nombre d’étudiants en sciences infirmières et en techniques de l’informatique.

Un bel exemple. Si les conditions d’exercice des infirmières ne s’améliorent pas et si le secteur privé traite mieux que le secteur public les techniciens en informatique, le gouvernement du Québec risque de devoir composer encore longtemps avec des pénuries. 

Un autre cas, celui des médecins omnipraticiens et spécialistes, illustre aussi la difficulté d’établir avec précision les besoins de main-d’œuvre.

Le Québec a par le passé erré dans la planification des effectifs médicaux. Même si le Collège des médecins avait avisé dès 1997 le ministère de la Santé et des Services sociaux d’un manque d’effectifs, le gouvernement a tardé à revoir les contingentements en médecine.

Une erreur qui a causé bien des problèmes aux malades, aux établissements de santé et au ministre de la Santé. Il faut du temps pour corriger le tir, d’autant plus lorsque la durée de formation est longue.

C’est certes une bonne chose que le PEQ inclut des formations professionnelles courtes. MM. Legault et Jolin-Barrette ne peuvent toutefois ignorer qu’Emploi-Québec prévoit que les emplois créés d’ici 2026 seront «hautement qualifiés» et exigeront minimalement un diplôme d’études collégiales.

Des emplois qui sont généralement mieux rémunérés et qui contribuent pleinement à l’économie et à la prospérité du Québec, soulignent le ministère du Travail et la Commission des partenaires du marché du travail.

Cela devrait réjouir et surtout guider le premier ministre qui veut des emplois plus payants pour les Québécois.

Chronique

De l’air pour les enseignants

CHRONIQUE / Le Québec est déjà confronté à un manque d’enseignants et de classes, ce qui n’empêche pas la Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE) de proposer des modifications à la convention collective qui nécessiteront plus d’enseignants et de locaux. Un non-sens? Pour la présidente Josée Scalabrini, c’est plutôt le moyen de donner de l’air et de l’espoir aux enseignants en poste, et d’assurer une relève.

Ne sautez pas tout de suite à la conclusion que l’organisation syndicale est irréaliste et déconnectée.

Elle sait pertinemment que les changements qu’elle propose dans la ronde de négociations qui s’amorce avec le gouvernement ne peuvent tous se concrétiser en quelques années. 

«Ça fait 15-20 ans qu’on déconstruit en éducation. Ça va prendre quelques années pour reconstruire», affirme Mme Scalabrini qui effectue cette semaine une tournée des médias pour expliquer la démarche et les objectifs de sa fédération qui représente 63 000 enseignants d’écoles primaires et secondaires. 

Est-ce que cette ronde de négociations sera la bonne pour les enseignants? Avec le gouvernement Legault qui répète que l’éducation est sa priorité et qu’il veut valoriser la profession enseignante, avec les surplus budgétaires, la syndicaliste constate que les attentes de ses membres sont très grandes.

Est-ce que les gens cesseront de focaliser sur les deux mois de vacances des profs et leur congé des Fêtes pour s’attarder à ce qu’ils font au quotidien dans une école publique devenue fourre-tout et dont près de 20 % des élèves ont des difficultés d’adaptation, d’apprentissage ou des handicaps?

Mme Scalabrini est persuadée que le vent a changé, que la population est maintenant prête à reconnaître le travail des enseignants à leur juste valeur. 

Une reconnaissance qui doit aller bien au-delà de la paye pour attirer et retenir les enseignants dans les classes.

Oui, la fédération syndicale réclame une majoration de traitement de 8 % au 1er avril 2020 en plus des augmentations salariales annuelles. Mais la composition de la classe est aussi un élément majeur et extrêmement important. «Les enseignants ont besoin d’air et de compensation». Il faut travailler sur les deux plans.

De l’air, ça vient notamment avec des baisses de ratio maître/élèves en maternelle 4 ans, 5 ans et en première année. Le syndicat adhère à l’idée, partagée par le gouvernement, qu’il faut agir tôt. Il met donc de côté le mur-à-mur et ne réclame pas de baisses de ratio pour toutes les classes du primaire. 

De l’air, ça vient aussi avec des moyens pour diminuer le nombre d’enfants en difficulté dans les classes de la 2e à la 6e année du primaire et mettre fin à «l’intégration sauvage». Là aussi, pas d’uniformité, de mur-à-mur. «On va où sont les besoins».

La fédération réclame aussi davantage de classes spéciales. Elle veut aussi que des sommes à cette fin soient inscrites dans une annexe de la convention collective au lieu d’être une simple règle budgétaire que le ministre peut changer d’une année à l’autre.

La fédération souhaite également que l’intégration d’un élève handicapé ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage en classe régulière soit le fruit d’une «démarche analytique rigoureuse» où l’on prend en considération les besoins et les droits de cet élève, mais aussi ceux des autres élèves de la classe. 

Mme Scalabrini ne peut chiffrer le nombre d’enseignants qu’il faudra embaucher pour alléger la tâche des enseignants, réduire leur temps en classe, faire du mentorat et ouvrir des groupes où les besoins sont plus grands.

Plus de 40 % des enseignants du primaire et du secondaire sont à statut précaire. Un bon nombre pourrait donc obtenir une tâche plus complète avec les modifications proposées.

La porte-parole syndicale estime que Québec n’a pas le choix d’investir et d’envoyer des signaux positifs pour garder les enseignants en poste, en attirer dans la profession et faire revenir en classe des enseignants qui ont délaissé la profession, comme le souhaite le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. 

Il y a beaucoup de souffrance sur le terrain, rapporte Mme Scalabrini. Des profs en pleurs, ça existe aussi. 

«Ça ne peut plus seulement être des promesses de politiciens. Il faut que ce soit inscrit dans les conventions collectives». 

La présidente est toujours en attente de gestes concrets de la part de M. Roberge, un ancien enseignant. 

Le négociateur de la fédération, Mario Labbé, a déjà indiqué à ses vis-à-vis patronaux que la négociation ne peut se faire à coût nul et sur un mode «donnant-donnant» cette fois-ci. «C’est impossible.»

Dans quelques semaines, le ministère de l’Éducation et le président du Conseil du Trésor arriveront assurément à une autre conclusion.

Chronique

Bon pour le Québec et pour la CAQ

CHRONIQUE / «Les Québécois ne s’attendent pas à ce qu’on soit parfait, ils s’attendent à ce qu’on les écoute, puis qu’on fasse de notre mieux, qu’on s’améliore, qu’on se retrousse les manches pour les aider. On a le droit de faire des erreurs.» Ce sont des paroles que le premier ministre François Legault prononçait l’an dernier.

Rester proche des Québécois, rester proche des préoccupations des Québécois. Faire preuve d’humilité et s’élever au-dessus des considérations partisanes, disait-il aussi. 

Après maintes années d’arrogance libérale, les mots du nouveau premier ministre étaient l’an dernier de la musique aux oreilles des Québécois.

Avec le temps, l’esprit d’ouverture, d’humilité et de proximité prôné par le chef de la Coalition avenir Québec (CAQ) s’est malheureusement étiolé à cause de son obsession à vouloir remplir à tout prix des promesses électorales.

Implantation des maternelles 4 ans, réforme en immigration, âge légal pour consommer du cannabis, fixation des tarifs d’électricité, abolition des élections scolaires et transformation des commissions scolaires sont autant de dossiers où de nombreuses voix indiquent au gouvernement Legault qu’il ne prend pas la bonne direction.  

Évidemment, les électeurs souhaitent, autant que faire se peut, que les politiciens respectent leurs promesses. 

Mais si celles-ci s’avèrent plus onéreuses que prévu (maternelles 4 ans), si celles-ci vont à l’encontre d’avis d’experts scientifiques (âge légal pour consommer du cannabis), si celles-ci après analyse sont jugées contraires aux intérêts du Québec (immigration et besoin de main-d’œuvre), quel électeur lui en tiendra rigueur d’apporter des ajustements, de modifier, voire de mettre de côté un engagement?

À la suite de la dernière campagne électorale, M. Legault avait réalisé qu’il était possible de reconnaître une erreur, comme il l’avait fait dans le dossier de l’immigration dont il ne maîtrisait pas tous les éléments. Il disait en tirer une leçon. 

Dommage que cette leçon et cette humilité n’animent pas toujours ses troupes.

Prenons le projet de loi sur l’établissement des tarifs d’Hydro-Québec. Les grandes et les petites entreprises ainsi que les consommateurs s’y opposent. Quatre anciens ministres de l’Énergie et des Ressources naturelles estiment que le projet de loi menace les exportations d’énergie vers les États-Unis. Mais, le gouvernement ne bronche pas. «Nous n’avons pas l’intention de renoncer au projet de loi», affirme le ministre Jonatan Julien. 

Dans le dossier de l’immigration, entreprises et chambres de commerce répètent que les seuils fixés par Québec ne permettent pas de répondre pleinement aux besoins criants et pressants de main-d’œuvre partout au Québec. 

Succès mitigé jusqu’à maintenant, mais petite lueur d’espoir depuis lundi. Le premier ministre Legault a indiqué qu’il était ouvert à apporter des ajustements à ses réformes. Et pour cause. 

Radio-Canada faisait état lundi des inquiétudes exprimées par le fondateur de l’Institut québécois en intelligence artificielle, le chercheur Yoshua Benfio.

Ce dernier craint que les réformes en immigration du gouvernement caquiste, notamment le resserrement de l’accès au programme d’expérience québécoise, perturbent le recrutement des étudiants internationaux et de jeunes professionnels talentueux. 

Québec investit et mise sur l’intelligence artificielle. À quoi bon s’il ne peut attirer et retenir chercheurs et ingénieurs? Le premier ministre semble avoir saisi le danger et se montre ouvert à des correctifs. 

Le Québec s’en portera mieux et le premier ministre, son gouvernement et la CAQ y gagneront aussi.

Pourquoi ne pas appliquer la même logique et faire preuve d’une réelle écoute dans d’autres secteurs, notamment en éducation? 

Chronique

Maladie mentale: en parler même si ce n’est pas sexy

CHRONIQUE / «Les deux tiers des gens qui souffrent de maladie mentale — c’est un million de personnes — ne vont pas chercher de l’aide à cause de préjugés, par crainte d’être stigmatisés, parce qu’ils ont honte, parce qu’ils pensent être les seuls», indique Lysa-Marie Hontoy, doctorante en psychologie clinique et fondatrice d’Humain avant tout. «Je rêve du jour où une ou un député dira publiquement qu’il a fait un burnout.»

Le rêve est devenu réalité.

Rencontrée mardi au forum Adultes et santé mentale qui se déroulait depuis la veille à Québec, Mme Hontoy venait de m’exprimer sa crainte que la prévention et la lutte à la stigmatisation soient négligées dans le futur plan de santé mentale que Québec doit présenter en 2020. 

Bien que moins de tabous entourent la maladie mentale, Mme Hontoy estime qu’il reste encore à faire pour que les gens en parlent plus librement, à visage découvert et sans appréhender de nuire à leur carrière, à leurs relations.

La jeune femme n’a pu assister à l’allocution de la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, à la fin du forum. Elle aurait été ravie et touchée.

Mme Blais a livré un émouvant témoignage sur la période sombre et le burnout qui ont suivi le décès de son mari en 2015, ainsi que les problèmes psychiatriques d’un de ses enfants adoptifs. 

Enfant en psychiatrie, par conséquent parent en psychiatrie, Mme Blais s’est sentie stigmatisée. Elle réalise cependant que l’accompagnement de son enfant à Sainte-Justine a contribué à faire d’elle une meilleure maman, une meilleure personne.

La «Marguerite heureuse» d’aujourd’hui est aussi celle qui a eu du mal à revenir à la vie après la mort de son conjoint. Elle a dû avoir recours à la médication pour y parvenir. 

Ce qui ne la disqualifie pas pour être ministre. «Ce n’est pas parce qu’on voit un jour un psychiatre qu’on a un trouble pour toute la vie», avait-elle déclaré un peu plus tôt.

Mme Blais note que ce n’est pas sexy le vieillissement et que la santé mentale n’est pas sexy non plus. 

Difficile toutefois de faire comme si cela n’existait pas. Trop d’adultes et de jeunes sont concernés. 

Un baume

Pour Lysa-Marie Hontoy, ce genre de témoignage est important et s’avère un baume pour les personnes aux prises avec une maladie mentale.

«Wow. Ça donne de l’espoir», a-t-elle lancé lorsque je lui ai fait part des propos de la ministre Blais.

Avec son projet Humain avant tout, Mme Hontoy et son équipe recueillent les témoignages et expériences d’hommes et de femmes qui éprouvent des problèmes de santé mentale ou qui traversent des périodes difficiles. Ils les publient, ainsi que leur photo, sur Facebook et Instagram.

«Ça enlève une couche de souffrances d’en parler. Les gens se sentent moins seuls». Elle croit aussi qu’il est plus facile d’aller chercher de l’aide psychologique lorsque l’on met la honte de côté. Certains lui ont d’ailleurs révélé que la lecture de témoignages les avait dissuadés d’une tentative de suicide. 

Quelque 15 000 personnes sont inscrites à Humain avant tout. Mme Hontoy signale que la campagne de financement participatif lancé par La Ruche jeudi dernier a atteint, en quatre jours, 40 % de l’objectif de 20 000 $. 

Avec cette somme, l’étudiante de l’Université de Montréal souhaite recueillir à travers le Québec des témoignages qui apaiseront la souffrance des uns et inciteront d’autres à demander de l’aide psychologique.

Chronique

Hausses salariales dans la fonction publique: diviser pour régner

CHRONIQUE / C’est une chose pour le gouvernement Legault de dire que des employés — notamment les préposés aux bénéficiaires, pourront toucher des augmentations de salaire plus substantielles alors que des milliers d’autres salariés du secteur public devront se contenter du taux d’inflation. C’en est une autre de le faire. «C’est pas mal plus difficile qu’il le laisse croire», estime Jean-Noël Grenier, professeur au département des relations industrielles de l’Université Laval.

Les négociations s’amorcent entre le gouvernement de François Legault et les syndicats des employés de la fonction publique, des réseaux de la santé, des services sociaux et de l’éducation, en vue du renouvellement des conventions collectives venant à échéance en mars.

C’est une première ronde de négociations pour un gouvernement caquiste. Et il semble bien aussi que ce soit la première fois que le gouvernement-employeur envisage des «augmentations de salaire différenciées».

Même si Québec a jusqu’au début de la prochaine année pour présenter ses offres aux salariés, M. Legault et le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, ont déjà indiqué que certains corps de métiers ou professions — ils ont identifié les préposés aux bénéficiaires et les enseignants — pourraient voir gonfler leur chèque de paye, alors qu’il changera bien peu pour d’autres salariés de l’État. 

Rien dans la loi fixant les règles de négociation dans le secteur public n’empêche une telle approche, précise le professeur Grenier. 

Il y voit cependant des embûches et doute de l’efficacité de procéder de la sorte pour contrer la rareté de main-d’œuvre et retenir le personnel en poste. 

Est-ce un autre dossier où le premier ministre Legault s’est avancé avant de connaître tous les tenants et aboutissants qu’une proposition implique? 

M. Grenier rappelle que gouvernement et syndicats travaillent depuis des décennies à bâtir une structure de rémunération plus juste dans le secteur public. Ils ont mis temps et énergie pour évaluer, ranger et classifier les emplois. Ils ont mené des travaux sur les relativités salariales et sur l’équité salariale. «Il faut maintenir tout ça. Avec des augmentations de salaire différenciées, c’est une autre vague de travaux qui s’annoncent.»

Faisable et efficace?

Évoquer des augmentations de salaire différentes pour les uns et les autres peut être une stratégie de négociation pour le gouvernement. «Diviser pour régner», c’est une vieille tactique.

Le spécialiste en relations industrielles voit toutefois un danger à semer la bisbille entre membres d’un même syndicat et entre les différentes organisations syndicales. «Il faut éviter d’éterniser les pourparlers. Un jour, il faut régler, arriver à signer des ententes». 

Il constate que dans le secteur privé syndiqué, les employeurs veillent à maintenir une équité dans leur politique salariale afin de maintenir un bon climat de travail. 

M. Grenier souligne que les gouvernements ne peuvent plus aussi facilement qu’avant imposer des conditions de travail par loi spéciale. Des gouvernements, dont celui du Québec récemment avec le dossier des juristes de l’État, ont connu des revers devant les tribunaux.

Des modifications récentes à la loi sur les services essentiels compliqueront aussi le travail de la partie patronale en cas de conflit avec les syndicats, ajoute le professeur.

Il n’est pas assuré que des augmentations de salaire plus élevées pour certains réduiront les pénuries de main-d’œuvre dans les hôpitaux, les CHSLD, les écoles, les ministères. 

«C’est très comptable de penser que le salaire va être un facteur d’attraction et de rétention. Si tu pleures chaque soir en revenant du travail, si ta charge de travail est trop lourde, si ton statut est précaire, si tu penses à changer d’emploi, ce n’est pas une augmentation de salaire qui va te retenir». 

Le cabinet de Christian Dubé ne pouvait lundi nous préciser comment les augmentations de salaire différenciées seraient appliquées et sur quelles bases. Un comité est au travail. 

Le gouvernement admet qu’il n’a pas choisi la voie la plus facile, mais il estime qu’il faut au moins en discuter avant de dire que ce n’est pas faisable. 

Il juge que des augmentations de salaire paramétriques, le mur-à- mur, la recette uniforme, ne permettent pas de répondre aux différents enjeux d’attraction et de rétention selon les catégories d’emploi. Il convient par ailleurs que des hausses salariales ne règlent pas tout et qu’il faudra examiner aussi les conditions de travail. 

Le président du Syndicat de la fonction publique, Christian Daigle, a hâte lui aussi de savoir comment le président du Conseil du Trésor va procéder. 

Il ne rejette pas du revers de la main l’idée de Québec puisqu’il faut trouver une façon d’attirer et de garder les employés en santé, en éducation, mais aussi, dans la fonction publique. 

M. Daigle signale lui aussi que l’approche gouvernementale, si elle se concrétise, viendra défaire la structure de rémunération cohérente établie depuis le début des années 2000 par les travaux sur l’équité salariale et les relativités salariales.

Des travaux qui ont laissé les membres de la Fédération des syndicats de l’enseignement sur leur appétit. D’où la majoration de traitement de 8 % que la présidente Josée Scalabrini réclame pour les enseignants, en plus de vouloir améliorer leurs conditions de travail. 

Qui mérite plus?

Comment va-t-on déterminer qu’un type d’emploi mérite une augmentation de salaire plus élevée qu’un autre? En regardant la tête du client ou sa cote de popularité auprès du public?

M. Daigle craint que des emplois aient davantage la sympathie du gouvernement et du public que d’autres. Or, les fonctionnaires ne sont pas populaires.

Le premier ministre se montre en effet déjà plus généreux à l’égard des préposés aux bénéficiaires et des enseignants au bas de l’échelle. 

«C’est vendeur, mais il y a aussi des pénuries dans la fonction publique», soutient le président du SFPQ. Il mentionne qu’il manque plus de 900 techniciens en informatique au gouvernement, que les techniciens en génie civil sont rares, que le ministère des Transports cherche de personnel pour conduire les camions de déneigement qu’il achète et que le ministère de l’Agriculture a besoin d’inspecteurs.

«On commence et on arrête où», se demande de son côté le président de la FTQ, Daniel Boyer qui n’a jamais vu ça en 30 ans de négociations dans le secteur public, ni dans le secteur privé syndiqué. 

«Il manque de monde un peu partout. On le voit avec la commission Laurent sur la protection de la jeunesse. La DPJ a elle aussi du mal à recruter, notamment des travailleurs sociaux».

Le président ne ferme la porte à rien mais se dit «hyper allergique» aux augmentations de salaire différenciées qui sont démotivantes pour ceux qui récoltent des miettes. «Toi, ce que tu fais, ça vaut moins, ça ne vaut pas la peine».

La FTQ est persuadée que les pénuries risquent de s’aggraver dans le secteur public si Québec mise uniquement sur les salaires et n’améliore pas les conditions de travail. «Il faut ajouter des bras, revoir l’organisation du travail, valoriser les emplois».

Le président de la FTQ n’a pas encore discuté avec le ministre Christian Dubé. C’est le premier ministre François Legault qui a parlé d’augmentations de salaire différenciées, lors de sa rencontre du 1er mai avec les différents chefs syndicaux. 

«On lui a demandé comment on pouvait intégrer ça dans le secteur public après tous les travaux sur les relativités salariales et l’équité salariale. On viendrait tout débalancer.» Il attend toujours la réponse. 

D’ici là, les organisations déposent leurs demandes l’une après l’autre, en vue de la prochaine ronde de négociations. 

Où sera le point de rencontre? Quelles solutions seront retenues? C’est à suivre.

Brigitte Breton

Ces enfants roulés en boule

CHRONIQUE / «Respire mon gars, prends le temps, tu vas te relever. La dernière fois ça a fonctionné, tu vas réussir, tu vas te relever.» Ces paroles sont celles d’un père à son fils roulé en boule sur le bord de l’autoroute, paralysé par une crise d’anxiété. Le fils est dans l’Ouest canadien, le père à Rimouski. Il est député péquiste de la circonscription.

Le plus souvent, Harold Lebel prend la parole à l’Assemblée nationale pour dénoncer le sort réservé aux aînés et aux proches aidants.

Jeudi, il a parlé de façon toute personnelle des troubles anxieux de l’un de ses fils, en compagnie de Patrice Coquereau, le comédien, auteur et conférencier qui a marché cet été 570 km, de Longueuil à Rimouski, au profit de Phobies-Zéro. 

«Je suis un père de famille, j’ai un fils qui, comme beaucoup de jeunes au Québec, a des problèmes d’anxiété. Ça veut dire que des fois, ton fils t’appelle, qu’il est roulé en boule, qu’il ne peut plus bouger, qu’il dit qu’il va mourir, qu’il ne s’en sort pas. Sa mère va le chercher, l’amène à l’urgence, et, après 10-15 minutes, il se calme et il sort de là tout heureux, puis c’est fini, sa crise est finie», a raconté le député en conférence de presse. 

Plus tard, M. Lebel a fait adopter une motion pour souligner l’exploit de Patrice Coquereau, mais aussi, pour que «l’Assemblée nationale enjoigne au gouvernement de bonifier les ressources en santé mentale et d’octroyer une aide financière supplémentaire aux organismes en place, dans les meilleurs délais, pour rendre les traitements des troubles anxieux accessibles à tous». 

Péquistes, caquistes, libéraux et solidaires sont tous d’accord. 

À la mine de ses confrères et consœurs parlementaires durant le court débat précédent le vote, M. Lebel a senti qu’il n’était pas seul à être touché par cette problématique. Sa motion s’en voulait une de sensibilisation. «Ce n’était pas une motion agressive.»

Vaincre l’anxiété

Sur la route de retour pour Rimouski, en entrevue téléphonique, M. Lebel souligne que c’est la première fois qu’il expose publiquement les difficultés de son fils Joseph-Étienne, âgé de 23 ans.

Vers 12-13 ans, ce dernier a reçu un diagnostic de déficit de l’attention. «À son entrée au cégep, il s’est mis à souffrir d’angoisse et d’anxiété. À chercher des repères.»

Joseph-Étienne a décroché du cégep. Il a débuté plus tard des cours en ébénisterie, qu’il a également abandonnés. «Quand la pression monte, l’anxiété revient et devient difficile à gérer.» Le papa, qui a lui aussi lâché le cégep avant d’avoir un diplôme, demeure cependant confiant que son fils va s’en sortir. 

Joseph-Étienne lutte contre l’anxiété, témoigne son père. Ses voyages, comme celui dans l’Ouest canadien ou celui au Laos, sont des défis pour lui. «Il se met en danger pour vaincre son anxiété.» Une anxiété qui évidemment entraîne son lot de stress pour les parents. 

Mais si ceux-ci paniquent à leur tour, Joseph-Étienne est là pour eux. C’est arrivé l’an dernier. Harold Lebel s’est retrouvé seul au Mexique après avoir passé une campagne électorale intense et entourée de dizaines de personnes. Seul, l’anxiété l’a envahie. «Respire, ça va aller», lui a dit à son tour son fils aîné. 

Lors de cette campagne électorale, le député péquiste s’est engagé à améliorer l’accès à des services pour les personnes souffrant de troubles d’anxiété.

Il juge intéressant le projet «Aire ouverte» pour les 12-25 ans lancé par les libéraux et poursuivi par le gouvernement Legault. «C’est par là qu’il faut aller et non vers les hôpitaux.»

Harold Lebel trouve épouvantable que tant de jeunes soient aux prises avec des problèmes d’anxiété. Dans sa circonscription, au Cégep de Rimouski, 300 des quelque 3000 étudiants ont des suivis particuliers, notamment pour des troubles d’anxiété. «Un cours de gestion de stress a affiché un record de 500 inscriptions.»

Il s’étonne et s’inquiète que la santé mentale, la gestion du stress ou de l’anxiété soient devenues une des priorités des associations étudiantes.

Lorsque le jeune Harold Lebel militait dans le mouvement étudiant dans les années 80, ces thèmes n’étaient pas à l’ordre du jour. 

Ils sont aujourd’hui incontournables pour les jeunes, pour leurs parents, pour les parlementaires, pour toute la société. 

Chronique

«Tripoter» les notes en toute légalité

CHRONIQUE / Peut-on vraiment parler d’avancée, de valorisation de la profession enseignante et prétendre mettre fin au «tripotage» de notes lorsqu’on permet à un directeur d’école de majorer le résultat d’un élève après avoir consulté son enseignant?

Les deux fédérations syndicales représentant les enseignants sont catégoriques : non.

Le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, est convaincu du contraire. 

Serait-il du même avis s’il était toujours enseignant et que le directeur de son école — qui n’est pas dans sa classe, qui ne connaît pas en détail le cheminement, les forces et les difficultés de Léa ou de Louis-Philippe, modifie son évaluation après l’avoir consulté?

Lorsqu’il était dans l’opposition, M. Roberge s’offusquait de la manipulation des notes et prenait parti pour les enseignants qui se plaignaient de subir les pressions des commissions scolaires ou des directions d’école pour revoir une note à la hausse ou de voir leurs évaluations falsifiées.

Il déplorait que des commissions scolaires imposent des façons de faire aux enseignants. «Qu’on laisse les enseignants donner la note qu’ils jugent que l’élève mérite», disait-il au printemps 2017.

Ce Jean-François Roberge semble loin. Consulter l’enseignant avant de modifier une note rend aujourd’hui acceptable l’opération «gonflage». 

Certes, l’enseignant devenu ministre de l’Éducation a émis une directive pour mettre fin au gonflement automatique des notes aux examens ministériels. Des 58 % et 59 % ne deviennent plus par magie des 60 % qui marquent le succès plutôt que l’échec aux épreuves du ministère de l’Éducation. 

Mais, syndicats d’enseignants et opposition soutiennent cependant qu’avec son projet de loi 40, le ministre Roberge vient «légaliser» la manipulation des notes dans les écoles.

«Unanimement dénoncé, le tripotage de notes par les directions d’école sera désormais parfaitement légal, moyennant une simple consultation des enseignants et des enseignantes concernés», a rappelé mercredi la députée libérale Marwah Rizqy, à l’Assemblée nationale, reprenant les propos de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

Celle-ci organise d’ailleurs ce jeudi, à Montréal, une manifestation pour exiger le retrait du projet de loi 40 qu’elle juge comme l’une des pires attaques contre la profession enseignante et contre l’école publique. 

La présidente de la Fédération des syndicats de l’enseignement, Josée Scalabrini, y voit également une attaque à l’autonomie professionnelle. 

En entrevue, Mme Scalabrini convient qu’un directeur peut demander à un enseignant des explications sur le cheminement et l’évaluation d’un élève. Mais, elle juge inacceptable que le directeur change la note de passage d’un élève après cet échange, après cette consultation.

Les syndicats se demandent aussi quels seront les «motifs raisonnables» donnés pour justifier cette démarche exceptionnelle. 

Un fossé sépare le ministre et les représentants syndicaux des enseignants. Leur interprétation du projet de loi diffère.

Si le changement législatif proposé est si positif pour les enseignants, s’il vient augmenter leur autonomie professionnelle et consacrer leur expertise comme le prétend le ministre, pourquoi les syndicats s’y opposent-ils?

Josée Scalabrini aimerait bien avoir des explications de la part du ministre Roberge et échanger avec lui. La Fédération des syndicats de l’enseignement n’a cependant pas été invitée en commission parlementaire pour l’étude du projet de loi 40. 

Mercredi, à la période des questions à l’Assemblée nationale, le ministre s’est dit ouvert à bonifier son projet de loi, notamment l’article 34 décrié.

Manifestement, cela s’impose. Sinon, certains lui reprocheront avec raison de vouloir embellir la réalité et d’atteindre des cibles de réussite en trichant.

Chronique

L’antidote aux dérives du capitalisme

CHRONIQUE / Ne comptez pas sur Alban D’Amours pour jouer le rôle de «belle-mère» au Mouvement Desjardins. Selon lui, l’institution québécoise n’a pas perdu son âme, n’est pas dénaturée. Son expérience chez Desjardins et du coopératisme international l’amène même à conclure que le coopératisme est un antidote aux dérives du capitalisme. C’est d’ailleurs le titre du livre qu’il lance cette semaine.

Des économistes se portent cet automne au chevet du capitalisme malade, incapable ou peu enclin à trouver des solutions aux inégalités sociales, aux enjeux climatiques et de développement durable.

Jeremy Rifkin propose Le New Deal vert mondial. Thomas Piketty, Capital et idéologie.

À la petite échelle du Québec, Alban d’Amours, qui a présidé le Mouvement Desjardins de 2000 à 2008, suggère pour sa part de miser davantage sur le coopératisme pour faire contrepoids au capitalisme et créer un nouvel ordre économique et social. Son ouvrage : Le coopératisme, un antidote aux dérives du capitalisme. Réflexions ancrées dans mon parcours chez Desjardins.

Selon M. D’Amours, la logique d’affaires fondée uniquement sur le profit de l’actionnaire a montré ses limites. En entrevue mardi au Soleil, il souligne que les dirigeants des 180 plus grandes entreprises américaines arrivent au même constat.

Économiste de formation, il prône un autre modèle d’affaires, celui des coopératives avec leur modèle de propriété collective, leur gouvernance démocratique et leur logique d’affaires qui en est une de service.

Il rappelle que certains ont sourcillé lorsqu’il a commencé à utiliser la notion de modèle d’affaires pour parler des coopératives. Pour lui, celles-ci sont de «véritables entreprises, soumises à la concurrence et fortes de leur logique de service».

L’homme, qui a été professeur à l’Université de Sherbrooke et sous-ministre au gouvernement du Québec avant de faire son entrée chez Desjardins en 1988, est inquiet de la montée du populisme et des inégalités sociales.

Il croit que le désordre économique met en péril nos démocraties. 

Il déplore la tyrannie des objectifs trimestriels qui rend difficile, voire impossible, la prise en compte d’enjeux sociaux et environnementaux majeurs.

«La culture financière du court terme a envahi l’espace gouvernemental, l’ignorance a pris le pas sur la science, les inégalités croissantes nourrissent la grogne, la mondialisation n’a pas répondu aux espoirs qu’elle suscitait, les directions politiques perdent leurs repères et les démocraties se fragilisent alors qu’on voit poindre des relents de totalitarisme», écrit-il dans son livre de 189 pages qu’il considère comme un héritage.

L’ouvrage, publié aux Presses de l’Université Laval, a été lancé mercredi à l’Université Laval où sa fille Sophie est rectrice. M. D’Amours est aussi diplômé de l’Université Laval. La préface du livre est signée par Guy Cormier, président et chef de la direction du Mouvement Desjardins. 

L’auteur estime que le coopératisme peut contribuer à rééquilibrer l’économie mondiale parce que sa logique d’affaires est plus inclusive. «Elle tient compte du social, des employés, des dirigeants, des enjeux climatiques et du développement durable». 

Philanthrope, M. D’Amours a contribué l’an dernier à la création de la Chaire de leadership en enseignement Alban-D’Amours en sociologie de la coopération, à l’Université Laval. «Pas en affaires, pas en économie, mais bien en sociologie. Pour moi, c’était important».

M. D’Amours souligne également que performance, rentabilité et productivité vont de pair avec le coopératisme. Un modèle qu’il juge d’ailleurs bien adapté pour l’économie circulaire et l’économie de partage. «La vraie économie de partage. Pas celle d’Uber comme le prétend le gouvernement», précise-t-il. Il voit dans l’économie de partage à la Uber, «une sorte de prolétarisation de la propriété privée».

Il préconise trois axes de performance globale et durable : la satisfaction des membres, des clients, des contribuables (du temps qu’il était sous-ministre), la productivité par l’efficacité et l’innovation, et la mobilisation des ressources humaines par le développement des compétences, la responsabilisation et la satisfaction du travail bien fait.

L’âme de Desjardins 

L’ancien président de Desjardins entend bien les critiques dont fait l’objet l’organisation lors de la fermeture de guichets automatiques ou de regroupement de caisses populaires.

Pas question pour lui de sortir sur la place publique pour critiquer le Mouvement, comme le fait parfois un autre ancien dirigeant, Claude Béland. M. D’Amours dit préférer les liens directs avec la haute direction. «C’est plus efficace et plus constructif.» Il précise qu’il a participé à tous les congrès et n’a raté qu’une seule assemblée générale en 40 ans. 

Des conseils aux dirigeants de Desjardins : se laisser guider par les éléments immuables de son modèle d’affaires, réinventer la proximité, revitaliser sa gouvernance démocratique en misant sur le numérique et accroître sa productivité. 

«Les arbitrages doivent protéger la primauté de l’intérêt des membres dans un contexte de rentabilité suffisante et rassurante. Notamment, la modification des modes d’accès aux services devrait être accompagnée de modes compatibles avec sa logique d’affaires, même s’il faut assumer temporairement des coûts additionnels nécessaires à la mutation et à son acceptabilité par les membres.»

Selon M. D’Amours, «l’âme de Desjardins» a évolué depuis les 120 dernières années, mais les membres, les dirigeants et les employés ont toujours soif d’humanisme.