Martin Francoeur
Jean Boulet
Jean Boulet

Boulet, Blanchet et la PCU

ÉDITORIAL / Il serait peut-être grand temps de revoir un peu les modalités de versement de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) parce qu’elle commence à faire mal à plusieurs entreprises qui peinent à combler leurs besoins de main-d’œuvre.

L’intention initiale de verser cette prestation d’urgence aux personnes qui ont perdu leur emploi en raison de la pandémie de COVID-19 était certes louable. La rapidité avec laquelle le gouvernement fédéral a réagi doit aussi être saluée. Mais après un peu plus de trois mois d’existence, force est de constater que la PCU est un bâton dans les roues de la reprise économique dans plusieurs secteurs d’activité.

Le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Jean Boulet, a soulevé cette préoccupation il y a quelques jours. Ses propos ont rapidement trouvé écho du côté du chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet. Dans le milieu des affaires, des voix s’élèvent aussi pour réclamer une révision de cette mesure exceptionnelle.

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Jean Boulet n’y est pas allé avec le dos de la cuillère pour critiquer la décision du gouvernement de Justin Trudeau de prolonger la Prestation canadienne d’urgence de 2000 $ par mois jusqu’à la fin août. «Ça m’apparaît vraiment particulier que des entreprises soient freinées dans leur développement en raison de cette prestation-là. [...] On est en période de déconfinement graduel et de relance économique, ça ne respecte plus nécessairement la finalité de la PCU d’aider les personnes qui avaient perdu leur emploi en raison de la pandémie», a fait valoir le ministre.

La PCU semble faire mal dans certains secteurs aux prises avec d’importants besoins de main-d’œuvre comme l’industrie manufacturière, la construction, la santé, l’industrie alimentaire ou les technologies de l’information. Dans plusieurs cas, la prestation est vue comme une mesure «désincitative» au travail.

Il arrive même que la PCU soit utilisée comme levier pour augmenter considérablement les revenus d’une personne qui a perdu son emploi. Des travailleurs se font embaucher à temps partiel, par exemple dans un commerce de détail, pour ne pas que leurs gains mensuels dépassent 1000 $ et avoir ainsi droit à la PCU.

Le chroniqueur économique Pierre-Yves McSween l’avait d’ailleurs démontré récemment: si quelqu’un occupe un emploi au salaire minimum de 13,10 $ l’heure et que cette personne travaille 19 heures par semaine, cela donne un revenu total de 2996,50 $ par mois, incluant la PCU. Dans les faits, le salaire effectif de cette personne est de 39,42 $ l’heure. De même, si une personne au salaire minimum retourne travailler 40 heures par semaine, cela lui donnerait un salaire total de 2096 $, soit moins de 100 $ de plus que ce que donne la PCU chaque mois.

Les employeurs, même avec la meilleure volonté du monde, peuvent difficilement attirer des travailleurs dans de telles circonstances. On ne peut pas blâmer des travailleurs qui préféreraient réduire leur disponibilité ou retarder leur retour au travail pour bénéficier de la PCU tout l’été. L’outil est là, il existe, il est accessible et la manœuvre serait parfaitement légale. Ça peut soulever un malaise sur le plan moral, mais ça, c’est une tout autre histoire.

Évidemment, on peut penser qu’un tel contexte peut causer bien des maux de tête pour les employeurs qui doivent combler leurs besoins de main-d’œuvre et gérer les horaires de leurs employés.

Le pire dans tout ça, c’est que la PCU avait été présentée comme une mesure incitative pour le retour au travail. Le chef bloquiste n’a pas manqué de souligner, avec raison, cette contradiction. La mesure demeure toutefois, selon lui, un outil essentiel dans des secteurs d’activité plus durement touchés, notamment les emplois saisonniers dans le tourisme, les loisirs, la culture et l’hébergement. Dans ces sphères d’activités, la PCU devrait être prolongée pour plusieurs mois compte tenu des dommages déjà causés à la saison touristique actuelle.

Il serait donc pertinent non pas de mettre fin à la PCU, mais d’en revoir les paramètres d’application. Cette mesure doit, plus que jamais avec le déconfinement progressif en cours, demeurer une mesure d’urgence. Et il appartient au gouvernement de remettre en place les conditions pour encourager et faciliter le retour au travail du plus grand nombre possible de travailleurs.