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Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>L’Atelier du peintre</em>, Gustave Courbet, 1855
<em>L’Atelier du peintre</em>, Gustave Courbet, 1855

Le regard de l’autre

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CHRONIQUE / En jouant au piano, dans un café, j’ai compris le regard de l’autre.

Le café était presque vide; personne ne me regardait, mais j’ai compris.

Je jouais comme si des milliers d’yeux étaient rivés sur moi, sur mes doigts, mes notes. À l’affût de comment bouge mon corps. Prêts à se braquer à la moindre erreur. À juger, critiquer, se désoler.

Je jouais en fonction de ça, d’une réaction. Mon corps se moulait complètement au regard de l’autre – invisible et puissant.

Regard pour lequel les gens changent et modifient leur vie. Regard craint et idéalisé, tel un roi tyrannique.

Miroirs

Chaque jour est un spectacle, où le corps est personnage. Corps et visages : des marionnettes jouant drame et comédie. Corps-surfaces d’où sont envoyés des dizaines d’indices sociaux par seconde.

Paroles, voix, vêtements, sourire, démarche, rides. Notre éducation nous a appris à analyser des codes pour comprendre notre monde immédiat. Il faut les tromper, jouer d’autant plus le jeu des impressions. Quelqu’un paraît petit et recourbé? Détrompez-vous: là se cache une grandeur.

« Quand j’étais petite, je me regardais souvent dans les miroirs, mais, étant trop petite, je ne me voyais pas tout de suite, je m’apparaissais peu à peu, seulement la tête parce que le reste du corps était inaccessible aux miroirs conçus pour les adultes [...]. » (Burqa de chair, Nelly Arcan, 2011)

Voile de chair

Le corps est un jeu de lumières et d’ombres, sous le joug du regard. Regard castrant, déformant. Un oeil de prison et de mensonges.

On s’y donne corps et âme, pour qu’il veuille bien nous aimer. On lui offre maquillage, bijoux et dorure, comme à une maîtresse. On croit le tromper, le manipuler, le déloger de son trône. On s’autoproclame humble; on clame notre authenticité sur le Web.

Le regard de l’autre tient la beauté du bout des doigts. Il la palpe, la module comme de la poterie. Les êtres deviennent des sculptures de chair et d’os, lisses et standards, pleines de textures subjectives. On se fait Pygmalion: on découpe les contours de l’aimé.

«C’est une fois devenue grande que les miroirs me sont arrivés en pleine face et que devant eux je me suis stationnée des heures durant, m’épluchant jusqu’à ce qu’apparaisse une charcuterie tellement creusée qu’elle en perdait son nom. À force de se regarder, on finit par voir son intérieur et il serait bien que tout le monde puisse le voir, son intérieur, son moi profond, sa véritable nature, on arrêterait peut-être de parler de son âge, de son coeur et de son esprit, on parlerait plutôt de poids et de masse, de texture et de couleur, on parlerait de la terre, on en finirait avec nos affinités avec le ciel et nos aptitudes à s’envoler, on cesserait peut-être de se croire immortels.» (Burqa de chair, Nelly Arcan)

Corps libre

Au piano du café, j’étais un pantin à qui on prêtait une vie, une intention, un son. Alors que je matérialisais une partition en musique, pour les gens du café, j’étais un sexe, des vêtements, une coiffure, une bouche, un âge.

Le regard de l’autre est un voile sur la réalité, habillée d’étiquettes. Alors qu’elle devrait être libre et transparente.

Sans artifices.

Sans fioritures.

Sans jugement ni supposition.

Libérez votre regard.