Institution parmi l’institution, Renelle a travaillé pendant 27 au Magog, à la taverne du Magog, aux Beaux Dimanches et au Duplessis. Elle y a pris soin d’une clientèle dont certains sont devenus des amis.

Belles années et beaux dimanches

CHRONIQUE / Elles étaient impressionnantes toutes ces photos de nos photographes et lecteurs qui circulaient, mercredi, du tout petit matin aux petites heures du lendemain. Ce feu qui ne démordait pas, les pompiers qui le contrôlaient avec aplomb, les murs de pierres rouges qui ont tenu tant qu’ils ont pu, et toute cette fumée qui s’élevait dans le ciel sherbrookois en faisant virevolter un paquet de souvenirs partout sur la ville.

Mercredi, j’étais en congé à la maison, je regardais périodiquement l’écran de mon téléphone, les amis se rappelaient le bon vieux temps, pas tous la même époque, mais presque tous le même bar, figé un brin dans le temps, justement.

Ouais, c’est ça. Il régnait au Duplessis étrangement nommé ainsi en 2008, aux Beaux Dimanches qui l’avaient précédé, à la taverne du Magog avant ça, une ambiance un peu hors du temps.

Renelle a ainsi vécu hors du temps pendant 27 ans, derrière le bar tout de bois vernis, entre les murs et sous les hauts plafonds où s’échangeaient secrets, confessions, envolées lyriques, jams de musique et discussions un brin philosophiques.

C’est beaucoup à elle que je pensais d’ailleurs pendant que s’envolaient en fumée les relents de quelques soirées bien arrosées et mille reconstructions du monde en joyeuse compagnie. Renelle qui venait s’assurer que tout roulait bien à notre table quand on brainstormait avec les amis de La Nouvelle il y a quelques années.

Renelle, la force tranquille du bar mythique pendant près de trois décennies, a compris en août dernier, quatre mois après le premier incendie d’avril, qu’elle n’allait pas retrouver sa deuxième maison avec ses clients et amis.

« Mon cœur a été là jusqu’à mon dernier shift », lance celle qui officiait les mercredis, jeudis et vendredis. L’incendie d’avril est survenu un mardi. Le lendemain, elle ne le savait pas encore, mais sa carrière là-bas était terminée. Vers la fin de l’été, les histoires d’assurances ne semblaient pas en voie de se régler, le proprio du Duplessis a décidé de mettre la clé dans la porte.

Là, on est attablées chez Renelle, dans sa campagne d’où la vue est magnifique. Elle a empilé ses livres d’école sur le coin de la table, l’occasion est belle de se recycler en agente de bureau, pourvu que ça lui permette quand même d’entrer en contact avec le monde qu’elle sait si bien faire sien.

À côté de sa pile de livres, sa tablette est à portée de main, elle me montre des photos de certains clients devenus des amis au fil du temps.

« J’ai travaillé comme serveuse pendant 35 ans, on en crée des liens avec les gens, fait valoir Renelle. Il y avait beaucoup de solitaires qui venaient aux Beaux Dimanches, beaucoup de réguliers. Je les connais, mais je connais aussi leur famille, leurs histoires, leurs secrets, leur fond de cœur en fait. C’est triste et un peu fou, mais il y a des gens à qui on ne demande jamais comment ils vont. Il n’y a personne pour leur demander. Moi, j’étais là, je leur demandais. »

Renelle avait déjà cinq ans de métier dans le cœur quand elle a fait son entrée au Magog en 1990. Elle y a vu Shawn Philipps, Offenbach, entre autres, et appris quelques règles de base au côté de Daniel Paré avant de transiter vers la taverne du Magog que Christian Rozycki allait convertir en Beaux Dimanches.

« Il y avait là une clientèle très particulière, des profs, des notaires et des avocats, des médecins, des journalistes, beaucoup d’artistes, se rappellent bien Renelle. Ça se mixait bien, c’était ouvert, accueillant, je m’arrangeais aussi pour éviter que le ton monte et qu’il y ait de la chicane après quelques consommations. C’était un bel endroit, avec un bel esprit de famille. »

Tellement. Le genre d’endroit où on peut entrer quand on a envie de boire un café ou une bière froide, s’asseoir au bar, jaser avec ses voisins de coudes, tout simplement.

Un endroit indispensable. Renelle le sait bien.

D’ailleurs, elle devra revoir ses plans. Parce qu’elle a toujours envie de retrouver un endroit où accueillir sa clientèle, Renelle. « J’avais même prévu aller donner mon nom à l’Otre Zone à côté pour faire quelques shifts de jour, lance-t-elle. Je suis sûre que ça aurait pu être intéressant, c’était aussi un très bel endroit. J’étais entrée dans le bâtiment par la porte d’en arrière (Le Magog), sortie par la porte d’en avant (Le Duplessis), alors je me disais que c’était une belle façon de boucler la boucle que de revenir par la porte de côté (L’Otre Zone). Finalement, ça ne se fera pas. »

Tiens. Je me dis que ce serait bien qu’une autre porte s’ouvre pour Renelle, et du même coup, pour les piliers perdus du centre-ville. Une porte qu’on pourrait franchir et se sentir comme à la maison, pour y retrouver une partie de sa famille. Quelqu’un a ce genre de clé dans son trousseau?