Mireille Racine a appris les rudiments du métier de chapelière, qu’elle enseigne aujourd’hui à la Maison des métiers d’art.

Autour d’une chapelière

CHRONIQUE / Il y a plus de 20 ans, Mireille Racine a organisé une exposition sur le monde de la chapellerie de Québec, elle a glané quelques informations sur la douzaine de chapelières de la ville. Toutes sauf une.

«Je n’avais rien trouvé sur Laurette Dulac.» 

Même pas un chapeau.

Elle avait inscrit son nom dans la liste de ces femmes qui «chapeautaient»  à une époque où le couvre-chef était une convention sociale. Certaines portaient le nom de leur époux, comme Éliane Cloutier qui signait ses chapeaux «madame Léopold Cloutier». Cette époque des femmes effacées.

D’où la difficulté, pour Mireille, de les retracer.

Laurette Dulac n’avait pas pris le nom de son mari, mais elle avait «usurpé» une autre identité.

Le père Noël.

Je vous ai raconté en juillet l’histoire du petit Jean-Louis Blouin, 10 ans, qui était tombé en décembre 1942 sur une page du Soleil où on invitait les enfants à envoyer une lettre au père Noël. Jean-Louis lui a écrit pour lui demander des cadeaux. Et pour savoir pourquoi il n’allait pas chez les pauvres.

Le père Noël a répondu.

Avec la lettre, une boîte remplie de bonbons.

Le généreux père Noël, c’était Laurette Dulac, dont le père, Edmond, travaillait comme traducteur au Soleil. On suppose qu’il a remis la lettre de Jean-Louis à sa fille. Laurette a pris sa famille sous son aile pendant plus de 10 ans, sa mère et ses neuf frères et sœurs. Elle a fini par dévoiler sa véritable identité.

La fille de Jean-Louis a gardé les lettres.

Lorsque Mireille a lu l’histoire, elle était à son bureau. «J’ai tourné la tête et j’ai vu le nom de Laurette Dulac sur un panneau qui faisait partie d’une exposition que j’ai réalisée sur la chapellerie à Québec. [...] Je m’amuse à croire qu’elle m’inspire de l’au-delà lointain ou de mon mur si près...» 

Mireille est chapelière.

Comme Laurette.

Enfant, Mireille portait des chapeaux pour le plaisir, chapeaux que sa mère faisait. Elle aimait la couture, a étudié en histoire de l’art. Elle a suivi un cours sur la mode, a été attirée par les outils de la chapellerie. «Je cherchais des chapelières plus âgées pour parler du métier. J’ai trouvé Émérentienne Dubé, je l’ai rencontrée, elle était devenue fonctionnaire au gouvernement. Elle ne voulait pas être payée, je lui donnais en échange des confitures, des cadeaux.» 

C’est ainsi que Mireille a appris les rudiments du métier de chapelière, qu’elle enseigne aujourd’hui à la Maison des métiers d’art. À son tour de transmettre cet art et cette tradition dont elle est l’héritière.

Une tradition qui tient à un fil.

Elle m’a invitée dans son univers, dans sa maison où elle continue à jouer avec les chapeaux, avec la matière. Elle ne fait plus de prêt-à-porter, le chapeau est devenu un objet de créativité. Elle en a «un millier», tous des témoins d’une autre époque. «Le chapeau est près de la personne, il y a un lien. Des fois, quand j’en reçois un, je sens encore son parfum. Qu’est-ce qui fait que cette personne a conservé son chapeau toute sa vie? Il y a une histoire dans chaque chapeau, comme un mystère.» 

Enfoui dans «le silence du chapeau» .

Elle aime marier les histoires aussi. Elle m’a montré un de ses projets, des phrases imprimées sur des tranches de moules ajustables, pratiques pour faire plusieurs grandeurs de chapeaux à partir d’un seul moule. Les phrases qu’elle a imprimées sont celles écrites par son père, dans le journal qu’il tenait chaque jour.

Janvier «1941. Congé fête du Roi. Sors avec Yvette. Froid. Premier essai de blackout, 10h à 10h25 PM.»  C’était la guerre, en cas d’attaque.

Mois d’août «1943. J’ai veillé chez Yvette. Roosevelt arrive à Québec pour rencontrer Churchill.» 

Il a marié Yvette.

C’est aussi pendant la guerre que Laurette Dulac est devenue le père Noël des Blouin de Saint-Louis-de-Blandford. Elle l’a fait comme elle a mené sa vie, discrètement. Et des années plus tard, grâce à la fille de Jean-Louis, des gens qui l’ont connue l’ont rappelée à leur mémoire.

De ceux-là, Adrienne Tremblay m’a écrit pour me parler de sa tante Laurette, qu’elle appelait Colette, qui «a appris son métier d’une Française, Madame Nicoulau — dont elle a racheté le commerce sur la rue Saint-Jean, non loin de la côte du Palais, dans les années 1948-1950» .

Elle m’a envoyé une photo.

Je l’ai fait parvenir à Mireille, elle était contente de mettre un visage sur ce nom dont elle avait tant cherché l’histoire.

Même si elle voit bien que la casquette a depuis longtemps détrôné le haut-de-forme, la chapelière ne baisse pas les bras. «Je trouve qu’on revient à une époque où on se questionne sur l’origine des choses. Il y a une sensibilité à ce qui est local, à l’importance de faire de bons produits qui vont durer longtemps. Il y a un espoir.» 

Laurette Dulac devant sa boutique sur la rue Saint-Jean, près de la côte du Palais, qu’elle avait rachetée de celle qui lui avait appris le métier de chapelière, Madame Nicoulau.