L’équipe Beauce United, formée d’employés de l’usine Olymel de Vallée-Jonction

Autour d'un ballon, la suite

CHRONIQUE / Ça a commencé par un sourire, par un bonjour de Samuel à Francis, pendant leur quart de soir.

Le premier est de l’île Maurice, l’autre de Beauce.

Francis Guénette travaille à l’usine d’Olymel à Vallée-Jonction depuis huit ans, il venait tout juste d’avoir un poste de soir quand Samuel est débarqué avec une trentaine d’autres Mauriciens en plein mois de mars. Il manque tellement de main-d’œuvre que la compagnie est allée recruter directement là-bas.

Et à Madagascar aussi.

Toujours est-il que Samuel Riche saluait Francis et que Francis l’a salué en retour. Ils se sont parlé, Samuel a demandé à Francis s’il y avait une place où il pouvait jouer au soccer, Francis ne savait pas trop quoi répondre, il savait juste où on pouvait jouer au hockey. Ils se sont regardés, ont pensé à la même chose.

D’organiser eux-mêmes des matchs de soccer.

Je vous ai parlé d’eux il y a deux mois, c’est une lectrice qui m’avait refilé le tuyau. Elle avait rencontré Francis la veille au spectacle de Beck au Festival d’été, il lui avait parlé de son projet, elle a trouvé ça beau. Elle s’est dit que c’est le genre d’histoire qui m’intéresserait et elle avait raison.

J’ai contacté Francis cinq minutes plus tard.

Il m’a dit que les matchs avaient lieu le dimanche après-midi à Sainte-Marie, en arrière du casse-croûte Chez Dan. Les gens viennent jouer quand ils peuvent, pas besoin de s’annoncer, les équipes sont faites sur place avec ceux qui sont là. Les joueurs sont là pour s’amuser, et pour gagner aussi.

Ça se sent.

Pour ceux qui n’ont pas lu la première chronique, ou qui ont oublié, je disais que j’étais allée les voir, le match avait lieu samedi parce qu’il y avait un grand festin mauricien le lendemain. Mes deux gars ont joué avec eux pendant que je jasais dans les estrades. Même Marquis, le contremaître, est passé faire son tour.

Samuel et Francis travaillent dans son département, Samuel est «désosseur», Francis est «scieur».

J’ai raconté cette histoire et ça aurait pu en rester là, mais ils avaient d’autres projets pour l’équipe, ils voulaient être une vraie équipe pour s’inscrire à des tournois. Olymel leur a fourni les chandails, ils ont trouvé un nom. Beauce United. Ça résume bien, même si c’est en anglais.

Un clin d’œil au Manchester United, légendaire club britannique.

J’aime bien l’idée que ça sous-tend, une Beauce unie.

Je dis ça même si je sais qu’au début, quand on a annoncé l’arrivée de ces cohortes de travailleurs venus de très loin, tout le monde n’était pas chaud à l’idée. La Municipalité de Sainte-Marie avait organisé des rencontres avec les citoyens avant que les renforts débarquent pour qu’ils posent leurs questions.

Et exposent leurs peurs.

Je suis retournée à Sainte-Marie la semaine dernière, le maire était venu voir le match, il m’a dit que des choses comme ça, «ça aide».

Mes gars n’ont pas pu jouer cette fois-là, ce n’était pas un match comme les autres fins de semaine. Francis avait profité de l’occasion pour inviter l’équipe compétitive de Saint-Georges, les Ascalon. Beauce United les avait affrontés dans un tournoi. C’est vrai, j’ai oublié de vous dire qu’ils ont fait un tournoi.

Leur premier match était à 6h un samedi, le directeur de l’usine était venu les encourager. Il a assisté aux trois matchs.

Ils ont joué le premier match contre les Ascalon, ils ont tenu leur bout.

Les Ascalon ont remporté le tournoi.

Les entraîneurs de l’équipe de Saint-Georges ont même remarqué quatre ou cinq joueurs de Beauce United qui pourraient être recrutés. Le match amical de l’autre samedi avait justement comme but de permettre aux gars de l’île Maurice et de Madagascar de montrer de quel bois ils se chauffaient.

Ils ont tout donné.

Même ceux qui avaient travaillé de nuit.

Parmi ceux qui ont été remarqués, il y a Christopher Arthée, qui faisait partie de la sélection nationale de l’île Maurice. Quand il est parti pour ici, on a dû juste lui parler de la neige et du sirop d’érable, tellement qu’il a laissé derrière lui toutes ses choses de soccer. Il s’est dit qu’on ne joue pas au foot en bottes d’hiver.

Il ne pensait plus jouer.

Et voilà que maintenant, il renoue avec ce qui le passionnait là-bas, on ne le voit pas seulement comme un immigrant qui vient combler un quart de travail dans la production de charcuterie, mais comme un joueur de soccer. Lui non plus ne se voit plus juste comme un immigrant.

Il a l’impression de participer à quelque chose.

Je lui ai demandé par Messenger comment il se sentait : «Je vois que petit à petit je recommence à voir une lumière dans ma passion que je croyais avoir laissée chez moi. Je vivais et respirais pour le soccer, mettre un arrêt d’un coup, ça a été dur. À l’île Maurice, j’étais joueur professionnel pendant quatre années, et mon rêve c’était de jouer au plus haut niveau possible. Pourquoi pas l’Impact de Montréal? Dans la vie, il y a des sacrifices à faire si on veut atteindre son objectif et rêver plus haut. Je veux remercier les personnes qui m’ont aidé pour mon intégration au Canada.»

C’est la magie du ballon, qui continue d’opérer.