Christian Saint-Pierre et Colombe Grégoire en compagnie de Vladensdky Louis, Christos Gaudard, Vladimir Louis, Maline Abraham et Nabila Bastien.

Au-delà de la job

CHRONIQUE / À la résidence de Colombe Grégoire et de Christian Saint-Pierre, à Lac-Etchemin, il n’y a pas que des photographies de leurs cinq enfants — dont trois ont été adoptés à Haïti — et de leurs petits-enfants qui ornent les murs du salon. S’y trouvent également celles des nouveaux arrivants haïtiens qu’ils ont parrainés, hébergés, dépannés et initiés à la vie québécoise et rurale au cours des huit dernières années et qui vivent et travaillent toujours dans Bellechasse et en Beauce. (2e de 2)

Pour Mme Grégoire, copropriétaire avec son conjoint d’un centre jardin et professeur de yoga, il est clair qu’il est nécessaire d’aller «au-delà de la job» pour retenir les immigrants en région et réussir à les intégrer aux communautés rurales.

«Trois ans d’engagement et d’encadrement de la part d’une famille et c’est fait. Les nouveaux arrivants sont “biculturels” et “sécures” après un an et demi. L’autre année et demie, ils sont autonomes, acquièrent une sécurité financière et contribuent à la collectivité», estime la femme de 63 ans qui a parrainé trois Haïtiens en plus d’en épauler et d’en héberger d’autres. 

Il y a des limites, selon elle, à ce que peuvent faire un employeur, une commission scolaire et un organisme communautaire ouvert de 9 à 5. «Il faut être dans la quotidienneté et dans l’immédiateté avec les nouveaux arrivants. La communication directe est importante. Ils ont besoin de coach». 

Sinon, le découragement risque de prendre le dessus et la tentation de prendre le chemin de la ville et de s’installer dans un ghetto peut être grande.

Des exemples des actions et du coaching du couple Grégoire-Saint-Pierre formé lors d’un stage au Sénégal dans les années 70? 

Organiser un cours de conduite automobile pour 12 Haïtiens, parce qu’en région, faute de transport en commun, il faut savoir conduire et posséder une voiture.

Trouver au quotidien un transport aller-retour Lac-Etchemin-Saint-Georges pour leur «filleul», Vladimir Louis, en formation au Centre intégré de mécanique industrielle de la Chaudière, grâce à une bourse d’études. Encourager cet Haïtien à persévérer dans ses études malgré les difficultés. Celui-ci occupe depuis quelques années un emploi de mécanicien industriel chez Rotobec, à Sainte-Justine. Sa conjointe, Maline, a également un emploi. Le couple a fondé ici une famille et a acheté une maison. 

Aider les nouveaux arrivants à se retrouver dans toute la paperasse administrative, à cuisiner à la québécoise sur une cuisinière électrique et sans tout faire baigner dans l’huile, à chauffer en hiver, même au bois. Les guider aussi pour qu’ils obtiennent des soins de santé, à se défendre si un employeur contrevient aux normes du travail.

Veiller sur un poupon, le conduire ou le récupérer à la garderie pour donner un coup de main à une jeune maman qui retourne au travail, c’est également cela l’engagement d’une famille accompagnatrice.

C’est aussi conseiller l’immigrant dans l’achat d’une voiture usagée, voire lui avancer des fonds si son acquisition est nécessaire pour se rendre au travail. 

S’ajoute à la liste les préparatifs d’un mariage, y compris aider la mariée à dénicher une robe.

Selon Mme Grégoire, ce n’est pas dans une semaine ou après un cours de quelques heures que les immigrants peuvent «penser en québécois» et être au fait de la vie et des façons de faire au Québec. «Il y a trop à dire, trop à comprendre».

Colombe Grégoire n’insiste pas sur la lourdeur de la tâche et les difficultés rencontrées. Pour elle, cela va de soi. Le travail ne la rebute pas, mais elle souhaiterait cependant que des familles comme la sienne puissent «s’accoter» de temps en temps sur d’autres, sur un réseau d’aidants.

Elle insiste davantage sur la satisfaction ressentie à voir les nouveaux arrivants prendre de l’autonomie et voler de leurs propres ailes. «Aujourd’hui, je les vois recevoir leurs parents, fonder leur famille. On se fréquente, on se rassemble.» Pour les plus jeunes, elle est leur «grand-mère du Québec».

«On a ramé Christian et moi. J’ai débité bien du travail, mais si c’était à refaire, je recommencerais. Ce sont de très belles années riches d’échanges. Je fais une vie hors du commun. On ne s’appauvrit pas en faisant ça. Au contraire, c’est une richesse humaine extraordinaire.»

Elle aimerait que plus de gens, notamment les décideurs et ceux qui tiennent les cordons de la bourse, reconnaissent qu’une contribution comme celle de sa famille est efficace et profitable.

«C’est une très belle façon d’intégrer les nouveaux arrivants, de les rendre “biculturels” et de garnir notre ruralité», croit-elle. «C’est d’une grande simplicité, d’une grande efficacité et c’est faisable si du monde s’implique». 

Elle prend soin toutefois de souligner que «c’est une job qui se fait à deux et il faut que les deux dans le couple soient bons». 

Elle est prête à aider ceux qui voudraient faire comme elle et son conjoint, et accompagner de nouveaux arrivants «compatibles» avec eux. 

Une femme lui a déjà dit : «Mes journées sont longues. Les tiennes Colombe, sont pleines». Cela ne semble pas sur le point de changer. Mme Grégoire les préfère manifestement ainsi.

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