Alexis Brien-Fontaine était un Monsieur Canada presque parfait, coupé au couteau, le sourire radieux, la vie qui allait de soi. Sauf que dans sa tête, dans tout son être, Alexie savait que ce corps-là, aussi parfait soit-il, ce n’était pas le sien. Pas celui qui fittait avec ce qu’elle était derrière toute sa masculinité de façade, une fille jusqu’au fond de l’âme.

Alexie avec un e

Coiffeuse, esthéticienne, quelques courses. Alexie s’offre une petite virée sherbrookoise de temps en temps, un genre de retour aux sources, mais de façon assez sélective. Pas nécessairement de visite nostalgique à l’université où elle a étudié en kinésiologie ou au gym où elle a travaillé et s’est entraînée pendant des années.

L’entraînement, c’était pas mal toute sa vie. Elle voulait aider ses clients à atteindre leurs buts de remise en forme, cherchait de son côté à développer un corps parfaitement et naturellement musclé. Le corps qui allait lui permettre de remporter plusieurs prix de culturisme entre la première place chez les novices du Québec de l’International Drug Free International en 2007 jusqu’à la première place toutes catégories en 2013 et 2015.

Alexis Brien-Fontaine était un Monsieur Canada presque parfait, coupé au couteau, le sourire radieux, la vie qui allait de soi.

Sauf que dans sa tête, dans tout son être, Alexie savait que ce corps-là, aussi parfait soit-il, ce n’était pas le sien. Pas celui qui fittait avec ce qu’elle était derrière toute sa masculinité de façade, une fille jusqu’au fond de l’âme.

On appelle ça une dysphorie de genre, lui a confirmé une spécialiste il y a deux ans.

« Je l’ai toujours su, je crois. J’ai souvenir, vraiment toute petite, d’une blague d'un proche qui me dit ‘Viens ici ma petite fille’ et que j’avais aimé ça, ça collait à ma peau », me racontait Alexie il y a un mois.

C’était quelques jours à peine avant de subir une vaginoplastie au Centre métropolitain de chirurgie, pas très loin de chez elle, dans le nord de Montréal, là où elle s’est installée pour reprendre des études, cette fois en sciences infirmières à Bois-de-Boulogne.

Chaque semaine, le docteur Pierre Brassard effectue une dizaine de vaginoplasties, pour environ une phalloplastie pendant la même période. Les patients viennent des quatre coins de la planète.

Que dire de la vaginoplastie? Techniquement, que seuls les testicules et le corps caverneux sont retirés, que le reste du pénis est métamorphosé pour la construction du néo-vagin, permettant de conserver à la fois les fonctions de l’organe et de recréer l’univers féminin avec toutes ses zones érogènes.

On peut aussi en dire que des soins de dilatation sont nécessaires pendant des mois après l’opération afin d’éviter une cicatrisation naturelle que cherche à effectuer le corps.

Qu’en dire de plus? « Pour moi, ç’a été vraiment très douloureux dans les heures et les jours qui ont suivi. Ça n’a pas été facile. J’en ai braillé », racontait Alexie quelques jours après l’intervention.

Qu’est-ce qui était le pire, Alexie, la vaginoplastie ou l’acceptation de cette transidentité?

« Clairement l’acceptation, répond-elle sans hésiter. Tu vis ta vie, tu fais tout pour qu’elle soit ‘normale’, mais un moment donné, tu penses juste à ça, ça te paralyse, ça vient fucker tes relations avec les gens autour de toi, t’es obsédée, tu n’es plus fonctionnelle. »

Alexie a fini par en parler. Avec une professionnelle, avec ses proches aussi, progressivement. 

Vivre la vie d’Alexie avec un e, c’était une question de vie ou de mort.

Alexie a commencé l’hormonothérapie il y a un an et demi, a quitté Sherbrooke pour Montréal. La première fois qu’elle s’est présentée à ses cours à Bois-de-Boulogne, c’est aussi la première fois qu’elle sortait « en elle-même ». Ses cheveux avaient poussé, elle avait pris grand soin à son maquillage, avait choisi ses vêtements dans sa nouvelle garde-robe toute féminine.

« C’est sûr qu’il y a eu des réactions, il y en avait qui n’étaient pas sûrs, mais j’ai fini par gagner leur respect avec le temps et ma personnalité de feu », lance-t-elle dans un grand rire.

Vrai qu’elle a une personnalité de feu, Alexie. Début trentaine, talentueuse, brillante, une maîtrise en kinésiologie et des études en sciences infirmières qui lui permettent de ne rien échapper de sa métamorphose, solide dans sa tête, sens de l’humour incroyable, capable d’exprimer ses idées et son cheminement, elle a commencé à donner des conférences dans les écoles et les organismes l’hiver dernier.

« Si l’acceptation des trans est plus grande qu’elle l’était auparavant, il y a encore bien du chemin à faire quand même. Si je peux faire ma part pour aider à démystifier cette réalité, je vais le faire », explique-t-elle.

C’est pour cette raison également qu’elle a accepté d’être le sujet d’un film documentaire mené par une équipe estrienne, dont fait partie l’auteure de ces lignes, et dont le tournage se poursuivra pendant une année complète.

« Il reste encore plusieurs étapes, mais la vaginoplastie, c’en était une grande, confie Alexie. Quand tu as accepté le fait que tu es une femme, que tu décides d’avancer dans le processus, ton pénis devient une barrière, une chose qui n’a pas d’affaire là. »

Au sortir de la salle d’opération, les parents d’Alexie étaient là tous les deux. Ils avaient fait le trajet depuis Valcourt, où ils ont élevé leurs trois garçons, pour accueillir la fille qui prend le relais de l’un d’entre eux.

« C’est important pour moi que ce soit eux qui soient là à mon retour de l’opération. Ils étaient là à ma naissance, c’est symbolique qu’ils soient là aussi pour cette renaissance. »

Une fille qui vit désormais sa vie de fille, hormonothérapie à l’appui, famille et amis à portée de clics, projets plein la tête.

« Ma vie commence, j’ai hâte de voir comment tout ça va aller. Mais je le sais que ça va bien aller. »