Dans un montage vidéo réalisé sur ce qu’on appelle une «interpellation» parlementaire dans le jargon de l’Assemblée nationale, on y voit et entend la députée de Taschereau déplorer que la ministre de la Culture et des Communications ait passé son temps à éluder ses questions lors d’un tel exercice tenu récemment.

À propos de la perte de temps au Parlement...

CHRONIQUE / Une vidéo de la solidaire Catherine Dorion agite une partie du système politico-médiatique québécois depuis quelques jours. On est ici devant un arbre cachant une forêt.

Dans un montage vidéo réalisé sur ce qu’on appelle une «interpellation» parlementaire dans le jargon de l’Assemblée nationale, on y voit et entend la députée de Taschereau déplorer que la ministre de la Culture et des Communications ait passé son temps à éluder ses questions lors d’un tel exercice tenu récemment.

Ce que Catherine Dorion voulait savoir était tout simple. Pourquoi la presse écrite québécoise devrait-elle bénéficier de l’aide gouvernementale de Québec non seulement pour les journalistes à proprement parler, pour ceux qui rapportent les faits, mais aussi pour les «chroniqueurs d’opinion», pour ceux qui les commentent?

Le problème avec la vidéo mise en ligne par la députée est que la ministre Nathalie Roy a bel et bien répondu à sa question à un moment pendant la séance, contrairement à ce qu’elle déplore. Malheureusement, son montage ne le montre pas, ne le donne pas à entendre.

Une interpellation parlementaire dure toujours deux longues heures, deux heures lors desquelles les élus devraient pouvoir débattre et véritablement aller au fond des choses. En réalité, on y apprend rarement quoi que ce soit. En général, on y tourne même très en rond.

Si la ministre Nathalie Roy a répondu à Catherine Dorion, il est cependant vrai qu’il n’y a pas eu de débat comme tel sur le sujet, puisque sa réponse la plus directe à la question est tombée à la toute fin de la séance.

Le vrai sujet derrière cette petite polémique est ailleurs. Il est dans le temps perdu par les parlementaires à l’Assemblée nationale et les non-réponses trop souvent fournies par les membres d’un gouvernement, quel qu’il soit. Et le vrai problème n’est pas et ne sera jamais l’exercice d’interpellation parlementaire, qui se déroule une fois par semaine lorsque les députés siègent. Non.

À côté de l’essentiel

C’est une marotte, mais je ne peux m’empêcher de revenir une fois de plus sur la perte de temps et l’inefficacité d’un autre exercice parlementaire — beaucoup plus important à mes yeux —, celui dit de «l’étude des crédits budgétaires». Il se déroule généralement en mars ou en avril et dure pas moins de 200 heures. Les élus sont censés y passer au tamis le budget annuel de quelque 100 milliards $ de l’État québécois.

Ils passent surtout à côté de l’essentiel.

Elle est là l’immense et dense forêt que cache l’arbre de l’interpellation.

L’opération d’étude des crédits est pourtant colossale. En amont, des centaines et des centaines de fonctionnaires passent au total des milliers d’heures à préparer cet exercice.

Pendant qu’il se déroule, les députés se penchent certes sur des dépenses, mais la vérité est qu’ils les effleurent la plupart du temps. En fait, ils y transposent bien souvent les querelles des périodes des questions.

Les partis d’opposition cherchent à «faire mal paraître» le gouvernement. Les députés du gouvernement, lorsqu’ils interrogent les ministres lors de ces séances, cherchent, eux, à «faire bien paraître» leur groupe. Tout le monde avance sans boussole. On y perd du temps qui pourrait être tellement mieux employé.

Et c’est ainsi que chaque année, les élus passent à côté d’une fonction essentielle au bon fonctionnement de notre démocratie, celle de la reddition de comptes — cette opération par laquelle l’«exécutif» (le gouvernement) rend des comptes au «législatif» (représenté par les députés).

Au bout du compte, les députés approuvent et votent des milliards de dollars de crédits à l’aveugle. Et vogue la galère…

Pour que cet exercice produise de bons fruits, il faudrait que les parlementaires puissent s’appuyer sur des éléments de base comme des analyses de performance des missions et des programmes de l’État. Combien tel programme devait-il soutenir de personnes à l’origine, par exemple? Combien en aide-t-il finalement? Les aide-t-il vraiment? Les outils mis en place sont-ils les bons? Doit-on en chercher d’autres?

Lueur d’espoir?

Récemment, les ministres du gouvernement Legault ont tous «déposé» à l’Assemblée nationale les «plans stratégiques» des ministères dont ils sont responsables — plans que le Conseil du trésor a supervisés. Passons sur le fait que le ministre Christian Dubé ait indiqué que des collègues à lui pourraient perdre leur poste s’ils sortent des clous, car cela n’arrivera pas. Pas sur la seule base de manquements à la réalisation de ces plans, en tout cas.

Cela étant, ces plans stratégiques sont plus complets que ceux qui existaient jusqu’à présent. Tant mieux!

Avec le temps, il faut souhaiter qu’ils soient toujours de plus en plus précis, de sorte que tous ceux qui le voudront pourront connaître les objectifs poursuivis par les ministères et les organismes de l’État québécois. Souhaitons-le aussi pour que leurs responsables puissent être eux-mêmes interrogés tant sur la pertinence des buts poursuivis que sur les moyens mis en place pour les atteindre, ainsi que sur les résultats réellement atteints année après année.

Avec le temps, ces documents pourraient enfin faire en sorte que l’exercice annuel d’étude des crédits budgétaires serve mieux ce pour quoi il existe — car les députés auraient devant leurs yeux le tableau de bord gouvernemental. Et des feuilles de route sur lesquelles s’appuyer. Ils verraient un peu mieux la forêt.