Nathalie Plaat

« À la douleur que j’ai »

CHRONIQUE / Je ne suis plus certaine, mais par association libre, j’arrive à DJ Champion, qui, je crois, usait de cette image, pour parler de son cancer et de ses traitements : « C’est comme un train qui te passe sur le corps. Pis quand c’est fini, y’en a un autre qui arrive ».

Il y a eu Falardeau aussi, qui fait partie de ces gens qui me manqueront éternellement, sans que je ne les aie connus personnellement, seulement parce que leur parole unique me paraît toujours essentielle et irremplacée. Falardeau, donc, qui disait seulement : « Chus malade comme un chien ».  

Parfois, la poésie est impossible. L’expérience ne réclame, pour se mettre en images, que des mots crus, nus, bruts, sans dentelle ni baume.  

Cette semaine, la poésie s’est absentée de mon réel.

Étalés sur deux jours, les convois se sont succédé sur mon corps, qui, au bout de ce qu’il a cru supportable, a réuni l’ensemble de ses cellules au cœur de la nuit, pour adopter à l’unanimité la posture du renoncement. 

Alors, il fallait voir, en moi, tout un bataillon de soldats épuisés se coucher sur les rails et attendre, pour ne pas dire réclamer, la fin de tout. 

Jeudi, je suis morte. Vendredi, je suis morte un peu plus.  

Il y a toute une gradation de possibles, même quand il s’agit de mourir, semble-t-il. 

Les funérailles ont été célébrées à l’aube, entre moi et moi. 

On a peu pleuré.  

Il n’y avait plus rien à dire. 

Plus de lumière, plus de son, plus de lendemain.

Les limites avaient déjà été dépassées. Il n’y aurait pas de prochaine dose.  

Le cancer s’était trompé de personne. 

Je n’étais pas de la trempe des amazones ni de celle de tous les humains indestructibles qui y survivent. J’étais une trop petite femme, une chochotte de première, qui ne supportait même pas sa troisième dose de chimio... sur seize.  

Ma rage s’est repliée sur elle-même, en chien de fusil, pour se faire « découragée ».  

Ce carnage avait eu raison d’elle.

Moi qui croyais m’y connaître en douleur, l’ayant si souvent regardée dans les yeux. 

La douleur morale, la douleur de la perte, la merveilleuse petite douleur de l’absence dans nos vies. Moi qui savais si bien l’accueillir, lui dessiner des contours, en goûter les aspérités, supporter ce qu’elle imposait à nos consciences humaines.  

J’en avais tiré des conférences, des bouts de roman, des recueils, des courtepointes de sens cousues main, dans ma pièce rouge avec mes patients ou sur mon clavier d’ordinateur.  

Cette semaine, la vie avec le crabe m’a appris l’immense différence entre la douleur et la souffrance.    

En donnant naissance, j’avais connu la plus grande douleur physique de ma vie, certes, mais elle avait un sens, celui de pousser hors de moi un être humain tant attendu. Dans sa fulgurance, dans ce qu’elle tuait au passage, elle penchait du côté de la vie, et je portais ce savoir, tout du long de ma traversée.  

Jeudi et vendredi dernier, j’ai eu mal pour ne pas mourir, bien sûr. Mais, chemin faisant, j’ai échappé le sens, qui s’est envolé en même temps que le plancher, pour aller tourner au loin, me laissant échouée sur des draps qui avaient l’odeur et le goût du métal. Alors que le sens du mot « viscéral » s’incarnait dans mon corps, la douleur est devenue souffrance.  

La vie s’échappait de mes pores de peau à grandes coulées. 

Je ne pensais pas ça possible, mais on peut exsuder la vie, oui, et l’espoir. 

Au matin du samedi, j’ai regretté d’ouvrir les yeux, d’abord. 

Ceci ne devait pas arriver. On avait passé un pacte, mes cellules et moi.  

La lumière entrait par pleines pochetées dans la chambre. On avait remis le ciel en place.  

Prostrée quand même, dans la crainte seulement de réentendre les cliquetis des wagons, je suis demeurée longuement ainsi, laissant seulement mon regard courir du grand pin qui caressait la fenêtre, au petit cactus donné par Adèle, à la perruque qui reposait sur son socle, aux crayons de couleur sur le bureau, à la gourde d’eau de la Sépaq, à cette photo du phare Ar-Men au milieu d’un océan inamical, à cette autre photo de mon mari et moi, les yeux fondus dans l’amour.  

Graduellement, j’ai eu à constater que mon décès n’avait pas eu lieu. 

Je respirais sans souffrir.  

Et c’était si bon.

Mon corps a tenu la pose verticale, me portant même jusqu’au bois Beckett, qui m’a accueillie comme un nouveau-né.  

Seule avec le chien, moi qui avais si souvent snobé la fameuse « pleine conscience », moi qui l’accusais, dans nos sociétés néolibérales, de faire l’apologie du déni, moi qui recommandais à tous de lire cet ouvrage Mc Mindfulness : How Mindfulness became the new capitalist spirituality (Purser, Ronald, 2018. Repeater Books), moi qui préférais de loin les plongées dans ce qui écorche à n’importe quel exercice de centration, moi qui ridiculisais ceux qui se concentraient à manger leur raisin, au lieu de réfléchir à leur passé et leur destinée, moi, soudain désincarcérée de mon égo, ramenée au tout début des choses, au commencement du commencement, je me suis fait happer par la plus pleine des pleines consciences. 

La poésie était revenue, se jetant partout où les sens avaient réimplanté leur souveraineté.  

Jamais, depuis l’enfance, le printemps n’avait été aussi présent. 

Il montait dans mes racines, en même temps que revenaient en moi le courage, la certitude que je passerais au travers, et même, le goût de redonner une salve de poison à cette saleté de tumeur. 

Alors il fallait voir, en moi, un bataillon de nouveaux soldats, tous vêtus de blanc, se relever, et reprendre la route.