800 blessés et une morte

« Il n’y a pas de meilleur gendarme que celui qui a été bandit. » - Proverbe catalan

CHRONIQUE / La démocratie est morte. Encore. Un peu plus. Elle meurt souvent la démocratie, quand on frappe ou torture en son nom; quand on éviscère le sens du mot pour justifier la barbarie; quand on laisse le peuple voter seulement quand ils votent dans le bon sens. Dimanche dernier, dans un pays comme le nôtre, bon élève occidental, siégeant à toutes les tables de toutes les organisations où les pays civilisés ont le droit de se pavaner, on a battu des citoyens pour leurs idées. 

Des centaines de Catalans ont goûté à la matraque espagnole. Leur volonté d’expression démocratique s’est heurtée à la violence de l’État. On a demandé, encouragé ou laissé se déployer une violence calculée, organisée. On ne compte plus le nombre de photos et de vidéos exposant des personnes âgées ensanglantées, des hommes et des femmes pacifiques battus à coups de pieds, à coups de bâtons, tirés par les cheveux dans la rue. Le bras armé du gouvernement a frappé. Souvent. Partout où se trouvaient les séparatistes. Les policiers tabassaient ferme, même à visage découvert, devant les caméras. Imaginez comme ils devaient s’en donner à cœur joie au fond des ruelles ou à la gendarmerie…

Ce référendum sur l’autodétermination n’aurait pas été reconnu par l’administration de Mariano Rajoy, de toute façon. Mais le gouvernement a préféré miner les efforts des séparatistes, confisquer les bulletins de vote et les urnes, faire planter les systèmes informatiques et, ultimement, violenter ses propres citoyens. Les policiers envoyés de Madrid ont d’abord annoncé aux militants catalans qu’aucune violence ne serait utilisée. Puis ils ont enchaîné les descentes, les arrestations arbitraires, les coups de matraque dans le dos, les coups de poing sur la gueule et les coups de pied dans le ventre, entre autres saloperies. Au bout de ces nombreuses et laborieuses démarches, le chef du gouvernement espagnol s’est permis d’affirmer laconiquement : « Aujourd’hui, il n’y a pas eu de référendum d’autodétermination en Catalogne. » Rien à voir, circulez!

Plus de deux millions de personnes ont réussi à voter et ont exprimé, à 90 %, leur désir d’indépendance. Leur route sera longue et on peut parier que le gouvernement espagnol, sans égard à la démocratie ni aux droits des individus et des peuples à l’autodétermination, s’affaire déjà à saboter leurs efforts. L’indépendance des Catalans reste à conquérir, mais ils ont déjà gagné beaucoup : la légitimité d’un peuple debout face à l’État voyou, la solidarité internationale de tous les humanistes préoccupés par les droits des humains, la démonstration patente que certains élus n’hésitent pas à réprimer les actions démocratiques par la force. Et la dignité. Au-delà de l’indépendance et de la liberté, les Catalans ont acquis un siège permanent à la table des peuples dignes. Debout et droit, le peuple a réclamé le droit d’être, d’être à part, à part entière, et de s’affirmer.

Entre l’interminable silence de Justin Trudeau et le refus du parlement canadien de condamner les violences espagnoles, des millions d’individus, aux quatre coins du monde, ont vu, relayé, partagé et condamné la brutalité dont se sont rendus responsables les élus de Madrid.

Fascinant et inquiétant constat; l’histoire n’immunise pas contre le fascisme. L’extrême-droite fait une percée historique en Allemagne. La plus significative depuis le régime nazi. Partout en Europe, le racisme a le vent dans les voiles. Et l’Espagne renoue avec un certain autoritarisme qui n’aurait pas déplu aux franquistes. Pendant ce temps, les pays alliés, ces bons bergers de la démocratie conquérante, gardent le silence. Tout va bien, madame la marquise!

N’oublions pas que nous avons dégusté de la matraque au poivre de cayenne au Québec aussi, il y a quelques printemps à peine. Et que le papa de Justin a imposé les mesures de guerre pour faire arrêter des dizaines d’intellectuels québécois dans le plus pur déni de leurs droits fondamentaux. Et qu’on mandatait des policiers pour aller battre des grévistes peu de temps avant. Et qu’encore aujourd’hui, un policier condamné pour meurtre se fait plus rare qu’un palmier au Nunavik. Entre autres injustices bien de chez nous.

La violence n’est jamais loin. La peur non plus, elle sert nos politiciens. La peur des référendums, du changement, de l’étranger, de la crise financière, etc. La démocratie est une excellente raison de se battre et de se faire mal, pas d’avoir peur. Les Catalans nous ont servi une grande leçon cette semaine. Plus de mal que de peur. En occupant les urnes et la rue, ils ont fait marcher la démocratie. J’aurais honte d’être Espagnol aujourd’hui; je serais fier d’être Catalan. Mais je suis Québécois. Et je prends des notes.