6760, St-Vallier, Montréal

CHRONIQUE / Pourquoi entend-on parfois des «soixante et six» et jamais des «cinquante et sept» ni des «trente et deux»? (Jean-Marc Pagé, Saguenay)

Votre question me permet de rafraîchir ma chronique du 4 novembre 2011, au profit des lecteurs et lectrices qui n’ont pu en prendre connaissance à l’époque.

Robert Léger a-t-il commis une grosse faute de français en faisant chanter «soixante et sept, soixante, Saint-Vallier, Montréal» par Pierre Bertrand dans «Tous les palmiers»?

Il ne serait pas le premier! Bon nombre de nos concitoyens sont toujours accrochés aux «soixante et deux», «soixante et neuf», «soixante et seize» (au lieu de «soixante-deux», etc.). Le plus particulier, c’est que cette surutilisation de la conjonction «et» ne se produit qu’avec «soixante». Personne n’est tenté de lancer un «quarante et trois» ni un «cinquante et quatre».

La linguiste Sophie Piron explique que cette manie de mettre des «et» avec «soixante» est le résidu d’une ancienne façon de compter qui a eu cours jusqu’au Moyen Âge. Les «et» régnaient partout pour unir les dizaines et les unités. Nos ancêtres médiévaux disaient couramment «vingt et deux», «trente et huit», «cinquante et six».

Aujourd’hui, les derniers vestiges de cette parlure sont les nombres qui se terminent par 1, de 21 à 71 (11 dans ce dernier cas), et les «Mille et une nuits» (car on devrait dire «mille une nuits»). Même 81 et 91 se sont ralliés à la règle générale et ont foutu leur «et» à la porte.

Par contre, 80 et 90 sont des artefacts de l’époque où l’on comptait par vingt. Le système vicésimal, apparu au temps des Gaulois, allait comme suit: «vint», «deux vins» (40), «trois vins» (60), «quatre vins» (80), «cinq vins» (100), «six vins» (120), etc. À 200, c’était «dis vins»!

Qu’en était-il alors de 30, 50, 70 et 90? On disait «vint et dis», «deux vins et dis», «trois vins et dis» et... «quatre vins et dis»!


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«Est-ce qu’on dit "j’ai été " ou "je suis allé à la pharmacie"? Quelle est la nuance?» (Richard Gaudreau, Magog)


Souvenirs de ma chronique du 19 décembre 2003. Je sais, ça commence à dater...

Une phrase tirée du «Dictionnaire des difficultés du français» des éditions Le Robert résume bien le dilemme: «Nous écrivons "je suis allé", mais nous disons plus volontiers "j’ai été". »

Les ouvrages que j’ai consultés ne s’entendent pas sur le sujet. Péchoin et Dauphin considèrent comme populaire l’utilisation du verbe «être» à la place du verbe «aller». Ils la tolèrent à l’oral mais la proscrivent à l’écrit.

Mais d’autres dictionnaires n’y voient rien de répréhensible. Le Petit Robert mentionne l’usage aux temps composés («il a, avait, aura été à Londres»), sans préciser qu’il est familier. Joseph Hanse ajoute que, dans le cas où «aller» est synonyme de «se porter», il faut utiliser «avoir été». Exemple: «Mon fils va bien aujourd’hui, mais hier, il a mal été.»

Pourtant, tous acceptent la substitution d’«aller» par «être» au passé simple, dans un style littéraire («il s’en fut aussitôt»).

Alors, que faire? Recourir à «aller» vous vaccine contre les puristes. Mais si quelqu’un vous reprend, armez-vous d’un Petit Robert et rendez-vous à la définition du verbe «être», article III, section 3.


Perles de la semaine


Les Français aussi ont leurs «Star Académie» et autres téléréalités pleines de perles...


«Tout le monde a mis les mouchées doubles.»

«J’t’aimais à la folie à en devenir folle.»

«Les paroles de la chanson sont un peu tirées du nez.»

«Je passe du coq à l’homme.»

«C’est celle que j’ai le plus d’affinités en commun.»


Source : «L’intégrale des perles», Sébastien Lebrun, City Editions, 2007.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.