Wyclef Jean

Wyclef Jean: en fête et gravité

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Wyclef Jean a développé un lien vraiment particulier avec le Québec dans les dernières années. Surtout, en fait, depuis deux ans, alors qu’il est sorti de Montréal et Québec pour présenter son spectacle à Saguenay, Saint-Jean-sur-Richelieu et au BeachClub de Pointe-Calumet… En plus de faire des apparitions à Tout le monde en parle et à En direct de l’univers, il a été invité au grand concert symphonique soulignant les 375 ans de Montréal, sur le mont Royal, en août 2017. La veille, il avait même donné une prestation surprise à la plaza Saint-Hubert, en compagnie de Mélanie Renaud et de Marie-Josée Lord. Au tour de Sherbrooke d’accueillir l’Américain d’origine haïtienne en spectacle à la Fête du lac des Nations la semaine prochaine. La Tribune s’est entretenue avec lui de cette relation spéciale avec le public québécois, de l’album qu’il vient de lancer en collaboration avec de jeunes talents rencontrés dans les écoles américaines, de son engagement politique et de ce projet de son disque en français toujours dans sa besace.

D’où provient ce rapport privilégié que tu entretiens depuis maintenant plusieurs années avec le Québec?

Il y a très longtemps, quand j’avais 17 ou 18 ans, mes parents nous emmenaient régulièrement à Montréal et au Québec, car nous avions à l’époque un groupe musical qui chantait dans les églises. Il y a donc une sorte de relation naturelle entre le Québec et moi, un peu comme Bob Marley et la Suisse. C’est une histoire de vibration. Quand je viens ici, je me sens à la maison. La musique, c’est une affaire d’amour et d’émotions, et lorsque je donne un spectacle au Québec, j’ai l’impression que le public et moi, nous ne faisons qu’un.

À quoi peut-on s’attendre de ta prestation à Sherbrooke?

Ce sera une sorte d’« héritage ». Nous allons célébrer ensemble 30 ans de musique. C’est un moment très spécial pour moi, car j’aurai 50 ans le 17 octobre prochain. Ça veut dire beaucoup pour moi, parce que j’ai des cousins qui sont morts jeunes, victimes de la violence des rues. D’autres sont en prison. Dieu m’a aidé à me rendre aussi loin et m’a permis de soutenir ma famille. Nous allons fêter ça. Je n’aurai jamais plus 49 ans, alors ce sera le party des 49 ans de Wyclef Jean juste avant qu’il en ait 50 (rires). Tout le monde pourra me chanter bonne fête (rires)!

Wyclef Jean

J’imagine que le public d’ici devient un peu fou lorsque tu chantes en français, par exemple Ne me quitte pas de Jacques Brel…

Mon répertoire en français, ça me vient de ma mère, qui connaissait la chansonnette française. Ce que j’aime de ce répertoire, c’est qu’on ne peut échapper aux chansons d’amour. J’en mets souvent comme musique de fond, j’adore ça, et j’espère produire dans la prochaine année mon premier album complètement en français. J’estime que je dois en laisser au moins un en héritage, ne serait-ce que pour les personnes qui ne parlent pas anglais. La réalité des Afro-Américains doit aussi être entendue en français. J’aimerais un disque de sept ou huit chansons qui racontent mon histoire. J’ai déjà une petite idée pour certaines. Disons que je vois un album dont la moitié serait des interprétations de pièces avec lesquelles j’ai grandi et qui m’ont inspiré, dont Ne me quitte pas, et le reste se composerait de chansons originales que j’écrirais sur mon piano.

Pour ton plus récent opus paru en mars dernier, Wyclef Goes Back to School vol. 1, tu as visité plusieurs écoles américaines, rencontré des jeunes et réalisé les pièces du disque avec eux. Quel était ton objectif avec cette tournée des collèges et universités?

Mes projets qui s’intitulent Wyclef Goes Back to... sont des projets de valorisation. L’intention cette fois-ci était musicale. J’ai choisi des étudiants provenant de différents programmes de musique, des jeunes dont on n’aurait probablement jamais entendu parler autrement, parce que les compagnies de disques sont devenues paresseuses. Tout est régi par les données maintenant (data-driven). On fait signer des contrats aux artistes qui ont déjà 50 millions de visionnements en ligne. Mais il y a des talents à découvrir qui n’auront jamais ces 50 millions de visionnements. Et cela met de côté le rôle du producteur. Sur Wyclef Goes Back to School, 90 pour cent de ce que tu entends vient de ces étudiants de partout au pays. J’ai seulement créé un concept de base musical, je leur ai envoyé et ils ont écrit à partir de ça (pour moi, l’écriture de chansons, c’est ça, l’avenir). Mon pari, c’était qu’en trois jours, nous atteignions un million d’écoutes avec ces jeunes que personne n’avait jamais entendus auparavant. En fait, ce sont trois millions d’écoutes que nous avons eues en trois jours sur Spotify. Prends la pièce Demons Enjoy, avec Moira Mack et Jeremy Torres. Aujourd’hui, Jeremy a été remarqué par le producteur Clive Davis. Dans le fond, j’ai essayé de créer une liste de lecture du point de vue d’un producteur.

Wyclef Jean

Il y a aussi sur cet album une chanson intitulée Baba, dans laquelle tu relates notamment le test d’ADN que tu as passé pour connaître tes origines et qui a révélé que tu étais à 100 pour cent de racines nigérianes. En avril dernier, tu disais dans une entrevue qu’il est temps d’avoir une véritable conversation sur la race. Où en est ta réflexion par rapport à la situation des Afro-Américains?

C’est toujours la même chose, c’est-à-dire la situation des réfugiés. La raison pour laquelle j’ai appelé mon groupe Fugees (diminutif de refugees), c’est pour tourner en positif un état considéré d’emblée comme négatif. J’ai de la parenté qui a tenté de partir d’Haïti et qui est morte sur les plages de Cuba. Aujourd’hui, en 2019, les politiques que nous avons aux États-Unis ne protègent plus les personnes noires ou latino-américaines. Oui, nous avons obtenu une certaine égalité des droits, mais la nouvelle forme d’esclavage moderne est le système carcéral. Alors oui, il est toujours important de s’en parler. Le président Obama a d’ailleurs amorcé cette conversation, mais les politiques judiciaires et carcérales restent très dures.

Lors de ton passage à Tout le monde en parle, tu as dit que tu laissais 100 jours au nouveau président d’Haïti Jovenel Moïse pour faire ses preuves. Qu’en est-il deux ans et demi plus tard?

Je trouve que ses politiques sont faibles. Pour qu’un pays puisse avancer, il faut une liberté économique, donc des échanges commerciaux. Il faut montrer au reste du monde que Haïti a les capacités et la discipline pour y arriver. C’est ce que j’attendais de lui. Ce président est pourtant un homme d’affaires. Je lui ai donné 100 jours parce qu’aujourd’hui, un président n’a guère plus que quatre années pour espérer changer les choses. C’est très peu de temps pour léguer quelque chose. Quand on me demande ce qu’Obama a réussi à faire, je pense tout de suite à l’Obamacare. C’est une réalisation pour laquelle il était vraiment sensible et passionné.

Peux-tu nous parler du film d’animation qui sera réalisé par Netflix sur ton enfance à Haïti?

Lorsque Netflix m’a proposé ça, je me suis demandé quelle était la partie la plus intéressante de ma vie, et j’ai pensé à mes dix premières années, parce que, justement, elles ne sont pas seulement la mienne, mais celles de n’importe quel enfant né à Haïti. Je voulais montrer comment on pouvait s’extirper de la pauvreté grâce à l’imagination. Je suis très excité par l’idée de faire voir mon pays d’origine sous un éclairage positif, mais aussi par la place que la musique y tiendra, depuis celle de mon village, avec bien sûr toutes les émotions vécues quand je suis arrivé aux États-Unis, puis lorsque je suis retourné à Haïti. Tout le monde, surveillez donc la sortie du Prince de Port-au-Prince!

Le lien particulier qu’entretient Wyclef Jean avec le Québec ne date pas d’hier, comme le prouve cette photo d’un de ses spectacles au Centre Bell, en 2008.

Vous voulez y aller?

Wyclef Jean
Mercredi 17 juillet, 22 h 30
Grande Scène Loto-Québec
Fête du lac des Nations
Entrée : 20 $ (adolescents : 15 $) ou passeport