Pour son nouveau roman Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion s’est notamment inspirée de la vie de sa mère, qui, dans la vingtaine, a perdu son fiancé dans un accident de voilier.
Pour son nouveau roman Pas même le bruit d’un fleuve, Hélène Dorion s’est notamment inspirée de la vie de sa mère, qui, dans la vingtaine, a perdu son fiancé dans un accident de voilier.

Vague de fond

C’est un petit fragment de réel qui a entraîné l’écriture du nouveau roman d’Hélène Dorion. L’écrivaine a ancré Pas même le bruit d’un fleuve à un épisode de la vie de sa mère : cette dernière, alors qu’elle amorçait sa vingtaine, a perdu son fiancé dans un accident de voilier.

« Ça résonnait en moi, d’autant plus qu’il y avait un écho entre cette perte et celle qu’a vécue ma grand-mère, des décennies plus tôt, alors qu’elle a aussi perdu son amoureux parti à la guerre. Ce sont les deux seuls éléments véridiques. Tout le reste est inventé. La Simone de mon roman n’est pas calquée sur ma mère et aucun des autres personnages ne ressemble à mes proches. Mais j’avais envie d’imaginer ce qu’un deuil pareil, à l’aube de la vie adulte, pouvait déposer en soi. À partir de là, j’ai imaginé, parce que ce n’est pas quelque chose dont nous avons parlé, ma mère et moi. Ça a été une expérience d’écriture assez extraordinaire. La fiction vient un peu combler les manques du réel », raconte l’auteure estrienne.

Celle-ci avait couché plusieurs idées dans ses carnets, mais c’est lorsqu’on lui a rappelé le naufrage de l’Empress of Ireland, au hasard d’une conversation, que tout s’est imbriqué. La grande histoire est venue frôler les personnages qu’elle avait commencé à esquisser. « Mais là encore, c’est une œuvre fictive. Même si je me suis beaucoup documentée sur l’Empress, je ne suis pas archiviste. J’ai laissé toute cette histoire macérer en moi », précise-t-elle.

Un récit dans lequel souffle l’air salin du fleuve a commencé à prendre forme. Les naufrages, au sens propre et au figuré, traversent les pages de la plaquette publiée chez Alto.

À la recherche des morceaux manquants

On y suit la quête d’Hanna, qui découvre d’intrigants cahiers, des photographies et des coupures de journaux, en faisant le tri dans les affaires de sa mère, récemment décédée. Sa curiosité est piquée : elle part à la recherche des morceaux manquants. Constituée d’allers-retours dans le temps, l’histoire se déploie à Montréal autant qu’à Kamouraska et nous fait avancer dans les pas de la mère, puis de sa fille.

« Hanna a l’impression de marcher avec une patte manquante depuis l’enfance. Découvrir des pans inconnus de l’histoire de sa mère l’aide à comprendre ce qu’elle porte elle-même », explique Hélène Dorion.

En filigrane de cette histoire filiale, d’autres thèmes se dessinent, des questions universelles se posent. Que connaît-on vraiment de la vie de nos parents, de ceux qui nous sont très proches?

« Nous sommes parfois les survivants de naufrages qu’on ignore », souligne celle qui a remporté en 2019 le prix Athanase-David, lequel reconnaît sa contribution remarquable à la littérature québécoise.

Dans ce nouveau roman, comme dans les nombreux recueils poétiques qu’elle a auparavant publiés, sa plume se révèle riche d’images. Les marées intérieures qui nous remuent le cœur, les ressacs qui freinent notre nage, les lames de fond qui nous happent, les vagues qui nous portent, tout ça teinte le récit.

« L’enchaînement de l’écriture s’est fait sur une lancée assez magique. Les phrases sont liantes, enveloppantes. Comme des vagues qui nous amènent d’un lieu à un autre, au lieu de nous engouffrer », souligne celle qui est allée humer l’air maritime pour nourrir son inspiration.

Lumière réparatrice

« Je connaissais beaucoup la rive nord, mais j’ai exploré un autre territoire. J’ai découvert de nouveaux paysages dans le bas du fleuve, où j’ai trouvé une lumière différente, particulièrement réconciliatrice, réparatrice. C’est une lumière de crépuscule qui ressemble tant à l’aube. Probablement que tout ça s’est imprégné dans mon imaginaire. Parce qu’il est aussi question des chemins empruntés pour éclairer la route lorsque nous sommes plongés dans le chaos intérieur et émotionnel, lorsque les tragédies nous renversent. C’est une question très contemporaine, parce que nous vivons dans une époque chaotique. »

La force des liens, ce que peuvent les poèmes, et ces puits de lumière qu’amène l’art dans nos existences sont quelques clés, des idées précieuses et chères au cœur de l’artiste, qui les imbriquent dans ses chapitres.

« L’impact de l’art dans nos vies, j’y crois profondément. Je pense que l’art nous aide à voir ce que nous sommes et qu’il nous rappelle notre capacité à être liés. »

Comme le fleuve mène à la mer, le roman s’achève en ouvrant une porte sur un horizon autre. Vaste comme l’Atlantique. Il appelle peut-être une suite.

« Je n’ai pas commencé encore à y travailler, mais j’y réfléchis. L’écriture de ce roman a été un tel bonheur, j’ai envie de replonger dans cette histoire, de voir ce que j’ai encore à raconter. »