La chanteuse d'origine allemande Ute Lemper sera à Orford Musique vendredi soir pour donner un concert à l'occasion de la Saint-Valentin.

Ute Lemper survole sa vie en musique

On pourrait dire d'Ute Lemper qu'elle a pratiquement suivi le même chemin qu'une de ses grandes idoles, le compositeur allemand Kurt Weill. Évidemment dans un contexte différent : elle n'a pas eu à fuir le régime nazi comme a dû le faire le musicien aux origines juives dans les années 1930. Mais elle aussi a quitté l'Allemagne pour s'installer un temps à Paris. Elle aussi a traversé l'Atlantique pour s'établir à New York, où elle vit toujours.
« Mais lui, il a terminé à Los Angeles », précise en riant la chanteuse et actrice, dont les albums consacrés au répertoire de Kurt Weill, parus à la fin des années 1980 chez Decca, ont non seulement « déclenché un revival » de ce compositeur malheureusement oublié, mais sont même devenus une référence.
« Cela m'a été confirmé par mon fils, lorsqu'il a commencé à étudier la théorie musicale à l'Université de Philadelphie : il s'est fait dire par son professeur que mon premier album sur Kurt Weill, presque uniquement en allemand, s'est retrouvé dans toutes les universités américaines à l'époque, pour redécouvrir la période Weimar [1918-1933]. J'ai eu cette chance d'être une protagoniste de ça, mais cela m'a aussi donné la grande responsabilité de très bien connaître mon sujet, d'oser parler du passé comme jeune Allemande, de remplir ma mission de ramener de cette page d'histoire... et de chanter cette musique internationalement. »
Ute Lemper a quand même été récompensée pour son audace et sa curiosité, car dans les années 1980, très peu d'Allemands avaient osé retoucher à l'oeuvre de Kurt Weill (dont la plus célèbre reste la musique de L'opéra de Quat'sous de Bertolt Brecht). Il y avait une sorte de honte collective, les nazis ayant qualifié de « dégénérée » toute musique émanant d'un compositeur juif. Il a fallu, en 1984, qu'une jeune chanteuse de 21 ans offre un premier spectacle à Berlin pour que ses compatriotes recommencent à prêter l'oreille.
« J'ai étudié Kurt Weill avec un ami pianiste, Jurgen Knieper, qui était le compositeur des films de Wim Wenders. Il était fana de cette musique. J'étudiais les partitions jusqu'à tard dans la nuit, mais j'écoutais Weill depuis l'âge de 18 ans. Avec mon premier spectacle, j'ai voulu le faire découvrir aux jeunes de mon âge et rouvrir le dialogue sur cette page de l'histoire allemande qui m'a fait beaucoup de peine. Cet héritage insupportable, je trouvais qu'on ne l'avait pas réfléchi profondément au sein de ma génération. C'était quelque chose qu'on préférait fuir. »
Un voyage dans sa vie
Il y aura donc assurément du Kurt Weill dans la prestation qu'Ute Lemper donnera le 10 février à Orford Musique, mais aussi bien davantage. Baptisé Dernier tango à Berlin, ce spectacle créé en 2012, qu'elle livre avec piano et bandonéon, survole les grands répertoires dans lesquels cette polyvalente artiste a mordu à pleines dents au fil de ses 35 ans de carrière, c'est-à-dire la chanson française, le jazz et la comédie musicale américaine et le tango argentin.
« C'est un spectacle qui change souvent de forme. En fait, je l'adapte généralement en fonction de mes envies et de celles du public, étant donné que je chante dans tellement de pays différents. Le répertoire est très varié. Certains soirs, c'est très, très allemand, d'autres soirs, très francophone, avec un accent sur la chanson parisienne », précise celle qui, au fil de sa carrière, a joué dans Cats, Cabaret et The Wall Live in Berlin de Roger Waters, en plus d'incarner Marie-Antoinette dans L'Autrichienne de Pierre Granier-Deferre (1989).
« Le titre, Dernier tango à Berlin, peut aussi bien symboliser le dernier répertoire juste avant l'exode qui a suivi l'arrivée des nazis que quelque chose de très sensuel rappelant le Dernier tango à Paris », explique Ute Lemper, qui a aussi trois autres tours de chant qu'elle promène en parallèle.
Mais l'artiste a toujours été attirée par la langue française. Elle a d'ailleurs passé son baccalauréat en français en Allemagne. « J'avais donc déjà une très bonne base lorsque je suis déménagée à Paris en 1985 pour jouer dans Cabaret au Théâtre Mogador. Mon apprentissage de la chanson française s'est surtout fait avec le pianiste Bruno Fontaine. C'est lui qui m'a enseigné Kosma et Prévert. J'ai adoré cette époque. Et aujourd'hui, ma fille fait un semestre d'études à la Sorbonne, elle parle français couramment elle aussi et elle habite la même rue que moi (la rue des Martyrs) il y a 30 ans. Elle fréquente les mêmes magasins, les mêmes cafés... C'est incroyable de voir la boucle se fermer ainsi! »
Une scène inoubliable
C'est une scène assez inoubliable dans l'histoire du septième art : à la fin du film Prêt-à-porter de Robert Altman (1994), au moment du défilé le plus attendu de la Semaine de la mode à Paris, les mannequins (toutes des femmes) arrivent sur scène complètement nus. Une seule tient un bouquet et porte un voile de mariée : celle qui est enceinte de huit mois. C'est Albertine, jouée par... Ute Lemper.
« J'étais jeune, j'avais un esprit très libre, alors la proposition de Robert Altman ne m'a pas attristée. Au contraire, je me trouvais très couverte : tout ce qu'on voyait, c'était un énorme ventre. Je ne me sentais pas nue du tout. Le film devait être tourné six mois plus tôt et je devais jouer un autre personnage, celui d'une agente de mannequins, mais comme j'étais enceinte, le rôle a changé... » se rappelle-t-elle en riant.
Et qu'en a pensé celui qui a joué dans cette scène malgré lui? « Mon fils a 22 ans maintenant et il trouve ça amusant!
Vous voulez y aller?
Ute Lemper
Dernier tango à Berlin
Vendredi 10 février, 20 h
Orford Musique
Entrée : 38 $