Une relève déjà debout

Ils n’ont pas encore franchi le cap de la trentaine. Pourtant, ils se font déjà remarquer par leur musique, leurs écrits, leurs films, leurs pièces de théâtre, leurs interprétations... Reconnue comme un important creuset ayant légué plusieurs créateurs et créatrices au Québec, l’Estrie, notamment par son solide réseau d’enseignement des arts, s’est assuré une belle relève qui pousse avec force et promet un avenir plus qu’intéressant. La Tribune vous propose donc cette semaine de rencontrer une poignée de ces artistes qu’on disait « de demain » il n’y a pas si longtemps, mais qui peuvent très certainement porter maintenant le titre d’« artistes » tout court aujourd’hui. Surveillez-les : ils n’ont pas fini de faire parler d’elles et d’eux.

Orange O’Clock, bientôt un deuxième disque

Ils ont fondé Orange O’Clock aux belles heures de leur adolescence, il y a sept tours de calendrier. Raphael et Mickael Fortin ont aujourd’hui 19 et 22 ans. Plus que jamais, ils rêvent de faire rayonner leur musique à l’international. Les deux frères, qui font chemin musical en duo depuis le départ d’Anthony Simoneau-Dubuc, il y a quelques mois, sont sur une belle lancée.

Raphael et Mickael Fortin d’Orange O’Clock.

« On reconnecte avec nos influences de base. On enregistre présentement les chansons de notre deuxième album dans les studios d’Indica Records, maison de disques avec laquelle on est aussi en discussion. On a toujours caressé l’idée d’aller faire entendre nos chansons à l’extérieur et on a des plans de développement à l’étranger en 2018. »

La date de sortie de leur nouvel opus n’est pas connue encore, mais les deux Sherbrookois entendent propulser un premier extrait au printemps.

« On aime les concepts, on en a développé un pour ce disque-là », explique Mickael.  

Le groupe, qui a remporté Sherbrooklyn 2012 et le titre du Best Canadian Artist décerné par CBC Music en 2015, dit avoir renoué avec un certain feu musical au contact du réalisateur et ami Éloi Painchaud.

« Le piano a repris davantage de place dans nos chansons. On a aussi commencé à composer de la musique pour des compagnies comme North Face, Air Transat et le Cirque Éloize. C’est un autre défi à apprivoiser, un travail en studio qui nous rapproche peut-être un peu du rêve qu’on a de signer un jour de la musique pour un film ou de produire les chansons d’autres artistes. »

Des spectacles devraient s’ajouter à l’agenda des deux frères au cours des prochaines semaines, dont certains dans la région.

« On a hâte de présenter ce show aux gens d’ici. Puisqu’on est seulement deux maintenant, on a dû redéfinir notre rapport à la scène. C’est toujours aussi rock, mais les gens ont davantage l’occasion d’apprécier notre côté multi-instrumentiste. » Karine Tremblay

Kiev Renaud, écrire, toujours écrire

Lorsqu’elle jette un œil à l’horizon de la nouvelle année, Kiev Renaud voit de l’écriture. Beaucoup d’écriture.

Kiev Renaud

« Je suis en train de rédiger ma thèse, et j’ai aussi un roman en chemin. J’écris très lentement, je ne sais pas quand je le publierai, mais je pense bien avancer beaucoup cette année. »

Deux fois finaliste aux Prix de la nouvelle de Radio-Canada, et lauréate du Prix du Jeune écrivain de langue française, celle qui a publié Je n’ai jamais embrassé Laure (en 2016) est tombée dans la marmite des mots lorsqu’elle était toute petite.
« À sept, huit ans, j’écrivais déjà des histoires, j’avais même commencé la rédaction d’un dictionnaire. »

Elle rêvait alors de signer de grandes sagas d’aventures. Elle a depuis réalisé que sa voix littéraire préférait l’écrin doux de l’écriture intimiste.

« Je reviens toujours aux mêmes thèmes et au point de vue de l’enfance. C’est un riche filon, ce moment où on expérimente tout pour la première fois », dit celle qui passera les prochains mois en Europe. L’étudiante de 26 ans y complète un stage dans le cadre de son doctorat en littérature, qu’elle poursuit à l’Université McGill.

C’est le concours littéraire Sors de ta bulle, qu’elle a remporté en 2007, qui l’a fait connaître au public sherbrookois. Un moment pivot dans son parcours, qui lui a donné des ailes pour porter sa plume plus loin.

« J’avais 15 ans et c’était un grand rêve qui se réalisait. Après ça, il y a eu les cabarets Lis ta rature et l’Association des auteures et auteurs de l’Estrie, pour laquelle je me suis impliquée. J’ai notamment participé à la revue Jet d’encre avant de joindre l’équipe de Contre-jour. J’ai donné mon premier cours à l’Université McGill l’automne dernier. C’est la première fois que j’enseignais et j’ai beaucoup aimé. Les projets s’emboîtent agréablement les uns aux autres. »

Et à travers tout ça, bien sûr, elle écrit. Karine Tremblay

Rose Adam, un rôle marquant

La sortie du film Charlotte a du fun marquera-t-elle un tournant dans la carrière de Rose Adam? La Magogoise d’origine, découverte alors qu’elle était encore enfant dans la série télé La galère, puis revue dans les films Noémie, 1981, 1987 et Le journal d’Aurélie Laflamme, affirme n’avoir aucune attente en ce sens, mais force est d’admettre que son rôle dans ce long métrage est l’un des plus importants qu’elle a interprétés à ce jour.

La comédienne et chanteuse Rose Adam.

Réalisé par Sophie Lorain, Charlotte a du fun arrivera sur les écrans en mars. Rose incarne le personnage d’Aube dans ce film principalement destiné à un jeune public, qui traite de l’amour et de l’éveil sexuel chez les adolescents.

« Je constate l’ampleur de ce projet depuis quelque temps, indique la jeune comédienne et chanteuse. Beaucoup de monde ira sûrement voir ce film. J’ose espérer que ça aura un impact sur ma carrière, mais je ne m’attends à rien. »

Rose Adam admet avoir pris les bouchées doubles et même plus encore pour participer au tournage de Charlotte a du fun, qui met également en vedette Marguerite Bouchard et Romane Denis.

« Ça a été l’enfer de faire ce film en même temps que mes cours au cégep, reconnaît-elle. Je ne dormais pas. C’est un peu pour ça que j’ai décidé de ne pas prendre de nouveau contrat pendant un moment. Je veux me consacrer à mes études. »

Charlotte a du fun l’a par surcroît forcée à se surpasser en tant qu’actrice, car le personnage qu’on lui a demandé de jouer ne ressemblait pas du tout à ceux qu’on lui avait confiés jusque-là. « C’est le rôle le plus loin de moi. Aube est très gênée et garde tout en dedans. »

Âgée de 18 ans, Rose Adam étudie en technique de musique professionnelle au Cégep Saint-Laurent, à Montréal. Son objectif est de gagner sa vie en tant que chanteuse, mais elle n’a pas l’intention de tourner le dos au cinéma ni à la télé.

En parallèle, elle continue à grimper sur scène pour présenter le spectacle Les 4 haïssables en compagnie de trois autres jeunes comédiens. Elle prépare par ailleurs, sans se presser, un premier album de musique. Jean-François Gagnon

Antonin Marquis, changé par le printemps érable

On peut dire d’Antonin Marquis qu’il a de qui tenir : son père André Marquis est romancier, poète, professeur de littérature et de création littéraire à l’Université de Sherbrooke depuis une trentaine d’années. Le Sherbrookois de 29 ans emprunte d’ailleurs des sentiers similaires aujourd’hui.

Antonin Marquis

« Quand j’étais plus jeune, je voulais devenir écrivain (il y avait des livres partout dans la maison). Mais je m’aperçois aujourd’hui que de communiquer sa passion à un groupe de jeunes, c’est aussi très l’fun! Alors oui, j’aimerais bien continuer d’écrire tout en enseignant », confie celui qui est en pleine thèse de doctorat en création littéraire, qui a même une charge de cours cet hiver, en philosophie de la littérature, et qui a publié, l’automne dernier, son premier roman, Les cigales, aux éditions XYZ.

Il faut dire qu’Antonin, bachelier d’études littéraires à l’UdeS, commençait sa maîtrise à l’UQAM lors des événements du printemps érable. « J’étais à l’épicentre », dit-il. Son histoire de road trip raté, qu’il avait en tête depuis longtemps, s’est donc retrouvée avec la grève étudiante en toile de fond. Écrit pour la maîtrise, Les cigales a été retravaillé par son auteur, qui a fait passer la centaine de pages à plus de deux cents. Son portrait d’une jeunesse en constante remise en question de ses choix de vie et de ses aspirations a été salué plusieurs fois.

« On peut dire du printemps érable qu’il a changé ma trajectoire de vie. Pas seulement parce qu’il se retrouve dans mon premier roman — et même au cœur de mon deuxième, que je suis en train d’écrire —, mais parce qu’il m’a révélé tout un pan de la pensée politique. Avant, je n’étais pas vraiment politisé ni engagé. C’est devenu un de mes sujets favoris. Le militantisme, la réponse des élites politiques et médiatiques en 2012, tout ça m’a inspiré. Autrement, j’aurais des idées et des intérêts différents aujourd’hui. Pour moi, ce fut un moment de grand cynisme, mais aussi de grand idéalisme. »
Steve Bergeron

Félix-Antoine Boutin, créateur tout théâtre

Féru de théâtre, Félix-Antoine Boutin a d’abord complété une formation en interprétation à l’École nationale de théâtre. Mais voilà : le jeu n’avait pas sa préférence. Il avait davantage d’affinité avec l’écriture et la mise en scène. Avec la scénographe Odile Gamache et l’éclairagiste Julie Basse, le créateur natif de Sherbrooke a donc fondé la compagnie Création Dans la Chambre. En cinq ans d’existence, celle-ci a produit pas moins de dix œuvres théâtrales qui ont laissé leur empreinte dans le panorama des arts de la scène. Koalas et Un animal (mort) sont deux des créations qui portent sa griffe.

Félix-Antoine Boutin

« Cette année nous amène vers un horizon nouveau. Avec l’arrivée d’un nouveau codirecteur artistique, Gabriel Plante, on a choisi de se tourner vers des œuvres de répertoire et on va rayonner dans des institutions », explique le dramaturge et metteur en scène, qui ne peut rien annoncer encore mais qui souligne que les textes de Bergman sont entre autres au menu.

La création d’œuvres originales n’est pas, pour autant, reléguée aux oubliettes.

Les artisans de la petite compagnie mettront le cap sur Marseille en février pour jeter les bases d’un spectacle jeune public avec le collectif franco-belge Ersatz. Une belle première.

« Ce sera notre tout premier spectacle jeunesse. On l’a pensé comme une initiation à la performance et au langage scénique contemporain, pour les enfants. C’est un projet qui cadre bien avec notre univers créatif, nous avons l’habitude de présenter des spectacles assez abstraits et poétiques », souligne le créateur de 29 ans, qui aime aborder les notions de transmission et de sacré à travers ses œuvres.

Son amour des planches est né en grande partie grâce au Théâtre du Double Signe.

« Lorsque j’étais adolescent, j’ai fait du théâtre pendant cinq ans avec eux. Ma passion est née à ce moment-là. Et grâce à la série des Mordus du théâtre, je voyais toutes les pièces qui passaient à Sherbrooke. C’était très inspirant. Le théâtre, pour moi, c’est un moment de rencontre véritable entre artistes et public. » Karine Tremblay

Tristan Longval-Gagné, des débuts à la Place des Arts

L’année 2017 avait déjà été bien remplie pour le pianiste sherbrookois Tristan Longval-Gagné, qui est non seulement devenu copropriétaire de l’école de musique Pianissimo (fondée par ses parents), mais a aussi terminé deuxième au Tremplin du Concours de musique du Canada et s’est produit quelques jours plus tard avec l’Orchestre de la Francophonie, à Gatineau.

Tristan Longval-Gagné

Mais voilà que le musicien de 29 ans, qui vient d’entrer dans l’agence d’artistes St-André Management, donnera en 2018 ses deux premiers récitals solos à la Place des Arts, soit les 31 janvier et 1er février, dans l’intime écrin de la salle Claude-Léveillée. Un concert qui, annonce-t-on, sera le prélude d’une tournée canadienne devant mener le pianiste jusqu’en 2020.

L’ancien lauréat du Prix d’Europe 2010 aura donc l’occasion de faire davantage connaître sa virtuosité au public montréalais, dans un programme consacré à des transcriptions d’œuvres célèbres par de grands pianistes. Il y aura d’abord une relecture d’un Prélude de Bach par Rachmaninoff, puis une transcription du Beau Danube bleu de Strauss réalisée par Adolf Schülz-Evler. L’Embraceable You de Gershwin réinventé par Earl Wild, la Danza de Rossini telle que revue par Marc-André Hamelin ainsi que des extraits de West Side Story de Bernstein, transcrits par Tristan lui-même, seront au programme du concert, que compléteront Scriabine (Sonate no 5) et Ravel (La valse). Steve Bergeron

Marie-Lou Béland, cinéaste engagée

Colombie, Argentine, Italie, Espagne, États-Unis, Taiwan, Brésil, Afrique, Angleterre, Chili : les deux courts-métrages de Marie-Lou Béland ont du millage derrière la bobine. De festival en festival, La grosse classe et 24 h ont tous les deux fait le tour de la planète, raflant des prix ici et là. La cinéaste sherbrookoise se pince un peu. Et se réjouit beaucoup.

Marie-Lou Béland

« Le fait que mes films rayonnent ainsi à l’étranger, moi, ça me confirme que leur portée est universelle. Et ça, c’est très gratifiant », dit la réalisatrice de 29 ans.

Ce sont cependant les prix remportés ici, chez elle en Estrie, qui lui font le plus doux des velours.  

On pense ici à 24 h, qui a été sacré Coup de cœur de la Course des régions en 2016 et qui a remporté le Cercle d’or de la compétition régionale du Festival cinéma du monde de Sherbrooke, l’an dernier.

« Être reconnue par des gens de ma région, c’est très touchant, parce que c’est là que j’ai tourné mes premiers films », dit celle qui essaie d’intégrer une dimension sociale à chacune de ses productions.  

Éducatrice spécialisée de formation, photographe de presse à La Tribune, la vidéaste et cinéaste engagée a commencé tôt à s’intéresser à l’image.

« Lorsque j’étais jeune, j’avais toujours une caméra à la main. Je filmais tout, tout le temps. »

Ce feu-là ne s’est jamais éteint. Il génère mille projets pour la talentueuse croqueuse d’images, qui participait en décembre dernier au Lab/Kino Room, au Mexique, événement pendant lequel elle devait tourner un court-métrage en espagnol.

« C’était un tout autre contexte de tournage, les moyens ne sont pas les mêmes, là-bas... Et pour moi qui ne parle absolument pas espagnol, il y avait là un beau défi. Heureusement, ma preneuse de son, une Mexicaine, était aussi professeure de français », exprime celle qui a en main le scénario d’un autre court-métrage qu’elle aimerait réaliser prochainement.

« J’ai aussi un projet de documentaire en tête. Et une idée de série télé. J’espère tourner le plus possible. Et je souhaite le faire à Sherbrooke. » Karine Tremblay

Jérémy Comte, le cinéma dans le sang

On a beaucoup parlé de Jérémy Comte en 2010 et 2011. À cette époque, le jeune cinéaste originaire de Sherbrooke avait remporté la Course des régions, mais, surtout, un de ses courts métrages documentaires, Feel the Hill, qu’il a réalisé à 18 ans, s’était retrouvé dans la sélection du Festival de films de montagne de Banff, pour la tournée internationale.

Jérémy Comte a vu Fauve, son plus récent court métrage, être retenu parmi les 9000 inscriptions pour le Festival de Sundance 2018.

Sept ans plus tard, Jérémy apparaît dans une autre prestigieuse programmation : celle du Festival de Sundance, où son plus récent court métrage, Fauve (tourné dans la région de Thetford Mines), a été présenté en première mondiale hier. Trois autres projections sont prévues, deux aujourd’hui et une vendredi. En compétition officielle, Jérémy est en Utah depuis mercredi et le sera jusqu’à la fin de l’événement, le 28 janvier.

« J’étais tellement heureux et excité quand j’ai appris la nouvelle! Surtout que j’avais soumis une version incomplète du film. J’étais persuadé de ne pas être pris. Sundance, c’est un très gros marché. Y participer te fait gagner beaucoup de crédibilité. J’ai d’ailleurs reçu plusieurs appels d’agents et de producteurs américains qui veulent me rencontrer là-bas », raconte le jeune homme de 27 ans, qui a bien failli rater l’événement : le mois dernier, un accident de moto au Ghana, où il faisait du repérage pour son premier long métrage, l’a cloué au lit plusieurs semaines. C’est d’ailleurs avec une canne qu’il s’est envolé pour Park City.

Diplômé du Triolet, du Collège Champlain et de l’Université Concordia, et aujourd’hui établi à Montréal, Jérémy gagne surtout sa vie en publicité (peut-être avez-vous vu celle du Barreau du Québec ou celle des centres d’optométrie Visique, sur la chanson These Eyes de The Guess Who). Joindre la bannière de production Mile Inn lui a ouvert des portes à des contrats jusqu’à l’étranger.

Mais pour 2018, il espère pouvoir glisser de plus en plus vers le cinéma de fiction, avec un nouveau projet de court métrage... 

« J’avoue toutefois que j’aimerais surtout mettre beaucoup d’énergie sur mon long métrage. C’est mon gros bébé! » confie celui qui veut devenir réalisateur depuis l’âge de 11 ans. Steve Bergeron