Dans Un journaliste au front, le documentariste Santiago Bertolino a accompagné le journaliste indépendant Jesse Rosenfeld (à gauche) et son équipe en zone de guerre.

Un journaliste (et un documentariste) au front

Santiago Bertolino est tombé dans le documentaire quand il était tout petit, et il n'a aucune envie d'en sortir. Ni de là ni des situations parfois angoissantes et dangereuses qui se multiplient dans Un journaliste au front, son tout dernier film qu'il vient présenter au Festival Cinéma du monde de Sherbrooke.
On retiendra son souffle à quelques reprises en parcourant le Moyen-Orient aux côtés de Bertolino et du journaliste indépendant Jesse Rosenfeld. Arrivés en Égypte pour assister aux élections qui allaient porter al-Sissi au pouvoir, le journaliste torontois et le documentariste montréalais se retrouvent rapidement en Israël, en Palestine, en Turquie et en Irak, parfois en zones de tensions extrêmes, parfois en zones de guerre, toujours face à la menace et à la violence.
« On s'était donné rendez-vous à Ramallah en pensant surtout travailler en Palestine et en Égypte, raconte Santiago Bertolino. Puis tranquillement, avec la désillusion du Printemps arabe, on a été obligés de se retrouver en zones de guerre. Jesse avait l'expérience du Moyen-Orient, mais n'avait jamais travaillé en situation de guerre ou de conflit. On suit donc un reporter qui apprend la guerre. »
Un reporter aussi qui, à titre de pigiste indépendant, doit trouver preneurs pour ses histoires et son financement, dans un monde où l'on doit monnayer les pisteurs qui vous mèneront au front en toute sécurité. « Jesse, c'est un gars qui fait attention, il connaît les façons de rester sécuritaire tout en faisant son travail, contrairement à d'autres, souvent plus jeunes, qui sont prêts à tout pour la bonne histoire », remarque le documentariste.
Rosenfeld fait aussi partie de ces reporters sur le terrain qui aiment bien raconter les choses exactement comme elles se passent, sans soupeser indéfiniment l'objectivité journalistique et le réflexe de donner la parole à tous les camps en présence, note encore Bertolino.
« Jesse le dit dans le documentaire : ce qu'il souhaite, c'est que les gens comprennent vraiment ce qui se passe là-bas et qu'ils décident de faire quelque chose. Sinon, il aura l'impression d'avoir fait tout ça en vain. »
Tout ça, ça inclut regarder la mort en face en Palestine ou se mettre en danger dans le nord de l'Irak à 150 mètres des tireurs de l'État islamique. Quand il invective le documentariste pour savoir s'il revêt ou non la veste pare-balles pour s'approcher avec lui, on ne peut s'empêcher de se demander quelle aurait été notre propre réponse.
« Je le referais sans hésiter, déclare Bertolino. Et j'y ai beaucoup appris sur la vision du journalisme, mais aussi sur les différences entre le travail de reporter et celui de documentariste. Tandis que j'aime prendre mon temps pour m'imprégner des lieux et des gens, le journaliste travaille beaucoup plus rapidement, il a une vision très rapide de ce qui se passe, il questionne les gens pour obtenir ses réponses et doit s'empresser de livrer son article. »
« C'est la somme de tous ses articles qui fait que Jesse va en profondeur dans ses sujets, note encore Bertolino. Mais c'est un combat pour publier. Quand c'est la guerre, les éditeurs veulent acheter, mais sinon, c'est plus difficile à vendre. Il doit trouver des angles. »
Les dédales du financement
Bertolino, lui, doit débusquer des sujets qui attireront éventuellement du financement, comme ce fut le cas avec Un journaliste au front auprès de l'ONF. Comme son père Daniel avant lui, Santiago a envie de braquer sa caméra sur ces gens qui, sur le terrain, vont changer les choses. Il l'avait fait avec Carré rouge sur fond noir en s'incrustant auprès de la jeunesse étudiante, il s'y est remis depuis un an en suivant pas à pas l'artiste et militante Natasha Kanapé Fontaine.
« J'essaie d'enchaîner les films un après l'autre, mais c'est très long, l'obtention de financement, note-t-il. Pour celui sur Natasha, on était une bonne centaine à demander du financement à la SODEC alors que c'est la même enveloppe depuis des années qui ne peut répondre qu'à une dizaine de projets. Pourtant, il y a un public grandissant pour le documentaire. En temps de crise, afin d'obtenir l'information en concentré, les gens se tournent vers les documentaires. »
Raison de plus pour aller au front.