Christian Bégin a été subjugué par le rôle principal du nouveau film de Robert Morin, Le problème d'infiltration.

Un cadeau inattendu pour Christian Bégin

Quand Robert Morin lui a téléphoné, Christian Bégin en croyait à peine ses oreilles. Le réalisateur du Journal d'un coopérant a en effet l'habitude de travailler avec la même petite famille d'acteurs, et le grand prêtre de Y a du monde à messe n'en fait pas partie. Au départ, le cinéaste a d'ailleurs proposé le rôle du protagoniste de son nouveau film à quelques amis comédiens qui, pour une raison ou une autre, ont décliné l'invitation. Ce n'est qu'au moment où l'un des membres de son équipe a suggéré le nom de Christian Bégin que Robert Morin a été séduit par l'idée.
« Franchement, je ne comprenais pas ce qui était en train de se passer, a confié l'acteur. Je suis allé dîner avec Robert, il m'a parlé de son projet, m'a remis son scénario, et j'ai été subjugué à la lecture. J'accueille ce qu'on me propose et je suis reconnaissant de pouvoir vivre une telle expérience pour la première fois, à 54 ans. J'ai pu m'abandonner totalement. Si on m'avait offert ce genre de rôle en début de carrière, du haut de toute l'arrogance de ma jeunesse, je ne l'aurais sans doute pas vécu de la même façon! »
Dans Le problème d'infiltration, Christian Bégin se glisse dans la peau et l'âme de Louis, chirurgien émérite dont la vie toute lisse en apparence se fissure au gré des écueils quotidiens. Au point de se laisser infiltrer par la déraison et les pulsions les plus sombres de la nature humaine.
Même si le récit n'évoque pas directement l'histoire de Guy Turcotte, il est évident que cette tragique histoire a quand même nourri l'esprit d'un film construit essentiellement autour d'une descente aux enfers.
Les Guy Turcotte potentiels
« Dès notre première rencontre, nous avons évoqué son cas, mais on a tendance à oublier que ce type de pathologie n'est pas isolé, explique l'acteur. Des Guy Turcotte, il y en a potentiellement beaucoup au Québec. En nous, nous portons tous les aspects de la nature humaine, même les plus immondes. En tant qu'acteur, mon travail est de savoir comment aller frapper à la bonne porte pour accéder à ces zones-là, mais aussi de savoir comment la refermer une fois le travail fait. Plus jeune, j'avais tendance à traîner des personnages douloureux à la maison, et cela n'est pas vivable. Mon ami Normand D'Amour a toujours dit que nous exercions un métier où il fallait faire semblant tout en étant dans la vérité. Je comprends mieux ce concept aujourd'hui. »
En plus du thème, déjà très lourd, la forme du film de Robert Morin est aussi particulière. Découpé en longs plans-séquences parfois faussés par des raccords, le récit distille sans aucun effet grossier une atmosphère anxiogène, que vient amplifier une mise en scène serrée, entièrement construite autour d'un personnage souvent filmé en gros plans. Même s'il donne la réplique à quelques autres comédiens (parmi lesquels Sandra Dumaresq, l'interprète de la femme de Louis), Christian Bégin estime qu'en fin de compte, son principal partenaire de jeu a été... le cadreur!
« J'ai travaillé en très étroite collaboration avec le caméraman Jean-Sébastien Caron, car c'est avec lui que nous avons établi tous les déplacements et planifié toutes les chorégraphies, explique-t-il. Quand tu sais que le kodak est à ça de ta face, tu n'as plus qu'à te mettre dans la peau du personnage, car la caméra vient tout chercher. La bonne concentration consiste à t'imprégner de la scène, mais aussi à rester parfaitement conscient de tout ce qui se passe autour sur le plan technique. »
Un vide à combler
S'il n'a plus le même idéalisme qu'à ses débuts, Christian Bégin mesure de plus en plus le poids d'un geste de nature artistique et la valeur de la création.
« Cela m'apparaît encore plus important depuis que j'ai franchi la cinquantaine, confie-t-il. J'appréhende la vie davantage en fonction du temps qu'il me reste et ça confère au temps une tout autre valeur. Cela m'oblige à faire des choix et à réfléchir au sens que je veux donner aux choses. Je n'ai plus l'envie d'avoir quelque chose à prouver, seulement celle de bien faire mon métier. »
«Et puis, poursuit-il, il reste toujours un vide à combler. Plus je vieillis, plus j'essaie de me convaincre que j'ai moins besoin du regard de l'autre pour pouvoir vivre pleinement ma vie, mais il s'agit d'une bataille incessante.»
L'acteur reconnaît vivre actuellement une période très féconde sur le plan professionnel. Y a du monde à messe est un vrai succès (l'émission devrait en principe être reconduite l'an prochain, mais rien n'est encore confirmé à cet égard), et ce rôle de premier plan dans Le problème d'infiltration a constitué une expérience marquante.
«J'avoue que ce qui m'arrive présentement me réconcilie un peu avec le fait de vieillir, un concept avec lequel je ne suis pas en paix du tout. Je suis cependant conscient de mon privilège. Un acteur de 50 ans entre dans une autre phase de sa carrière, habituellement très riche. Pour nous, ce sont de belles années, alors que pour les actrices, c'est beaucoup plus difficile. Il n'y a pas d'équité dans ce métier, ni sur le plan salarial ni sur le plan de la réalité du travail. Des gens m'arrêtent souvent dans la rue pour me dire que je vieillis bien. Cela me fait plaisir, mais je ne suis pas certain que les femmes de mon âge aient aussi droit à ce genre de compliment. Je trouve cela profondément injuste. Ça me fait réfléchir à la réalité à laquelle mes consoeurs doivent faire face. »
Le problème d'infiltration prendra l'affiche le 25 août.