Les journalistes d'enquête de La Presse, Katia Gagnon et Stéphanie Vallet, qui ont levé le voile sur les inconduites sexuelles d'Éric Salvail.

Tout le monde en parle, les victimes aussi

CHRONIQUE / Un moment historique, croit Dany Turcotte. Enfin, les victimes n’ont plus peur de parler. Même si plusieurs savaient, on se taisait. Si l’on en croit plusieurs invités d’un panel ému, mais confiant, dimanche à «Tout le monde en parle», ce temps-là est bel et bien révolu.

Toute la dernière portion de l’émission a été consacrée aux scandales Salvail et Rozon, avec celles qui ont permis qu’ils éclatent, et une brève mention du cas de Gilles Parent. Ma collègue de La Presse, Katia Gagnon, avait déjà entrepris une enquête, il y a trois ans, après avoir entendu des rumeurs sur Éric Salvail et d’autres personnes du milieu artistique. «Je me suis frappée à un mur», dit-elle. De son côté, Stéphanie Vallet connaissait quelques-unes des histoires dévoilées la semaine dernière, dont personne ne voulait parler ouvertement. L’affaire Harvey Weinstein a été la bougie d’allumage pour que les gens s’ouvrent enfin.

À ceux qui se portent à la défense d’Éric Salvail sur les réseaux sociaux, et qui accusent les journalistes d’avoir fomenté un complot, de mèche avec des gens qui voulaient le faire tomber, Katia Gagnon leur demande de se mettre à la place des parents, des proches des victimes. «Si c’était leur fils?» demande-t-elle, pensant à cet étudiant de 17 ans, qui rencontrait Salvail pour un travail scolaire. «Moi, je trouve ça grave.»

La journaliste comprend les victimes de ne pas en avoir parlé. «Tu vas te plaindre à qui exactement?» demande-t-elle. On parle ici de pigistes, sans sécurité d’emploi, souvent sans véritables ressources. La journaliste se dit attristée de voir plusieurs de ces personnes perdre leur emploi. «À cause de nous. Mais on ne pouvait pas faire l’économie de ce papier pour sauver les emplois des gens», dit-elle, souhaitant qu’on ne badine plus avec les commentaires de mononques, qui n’ont plus leur place dans aucun milieu de travail. Hier, il n’y avait plus de traces sur Facebook de la page professionnelle d'Éric Salvail.

C’est en prenant connaissance d’une publication de Lyne Charlebois sur Facebook que la journaliste Émilie Perreault a été interpellée. La réalisatrice y parlait d’une agression sans en nommer l’auteur. Après avoir identifié Gilbert Rozon et d’autres de ses victimes, sa collègue du 98,5, Monic Néron, et elle ont voulu réunir ces femmes, «un moment de grande émotion pour plusieurs». À plusieurs, elles se sentaient maintenant capables de parler.

Aucune de ces femmes n’a voulu être sur le plateau, mais on a entendu leurs témoignages, dont certains, très durs à entendre. Ceux de Sophie Moreau, prise au piège alors qu’elle n’avait que 15 ans, et de Salomé Corbo, à 14 ans, sont particulièrement bouleversants.

François Morency, qui a animé une dizaine de galas Juste pour rire, a très mal réagi en apprenant la nouvelle, pensant d’abord aux victimes. Sur les réseaux sociaux, on a reproché aux humoristes de se protéger entre eux en ne réagissant pas. Morency croit qu’il fallait prendre un minimum de recul avant de dire n’importe quoi.

Il devait prendre les commandes d’un gala hommage au festival l’été prochain. Aujourd’hui, il invite l’organisation en place à «faire une cassure violente» avec Rozon. «C’est terminé. Faut plus qu’il y ait de doutes dans la tête de personne qu’il pourrait tirer les ficelles. […] Je ne vois pas quel humoriste va aller se pointer là et qui va acheter un ticket à 150$ pour un gala», affirme l’humoriste. Le lendemain de l’enregistrement, Rozon annonçait finalement son intention de vendre ses actions de Juste pour rire.

L'humoriste François Morency ainsi que les journalistes Émilie Perreault et Monic Néron ont réagi aux révélations concernant Gilbert Rozon.

Guy A. Lepage, qui était convaincu que l’homme s’était réhabilité depuis l’affaire du Manoir Rouville-Campbell en 1998, est tombé «sur le cul». «Je suis dévasté cette semaine. Pis en même temps, je me dis: c’est ça qu’il fallait faire. Vous n’avez rien à vous reprocher», dit-il aux journalistes d’enquête, chaudement applaudies par l’assistance, et sans qui rien de tout ça n’aurait été dévoilé au grand jour.

Sur le profil des harceleurs, le Dr Gilles Chamberland, psychiatre, parle de personnalités narcissiques, qui commencent par cibler des personnes fragiles. «Quand ils s’aperçoivent qu’il n’y a pas de conséquences, ils vont pousser la limite plus loin, ils vont étendre ça à des victimes qui sont moins fragiles», explique-t-il. Selon lui, les thérapies s’annoncent très longues pour les deux hommes, parce qu’il est «difficile de changer de personnalité».

Il explique le mutisme des victimes par la honte, la culpabilité qu’elles ressentent. «En reparler, c’est le revivre.» Monic Néron rappelle que les procédures judiciaires sont souvent laborieuses et que les victimes craignent de ne pas être prises au sérieux, mais salue l’initiative de la police de Montréal et de la Sûreté du Québec de les inciter à dénoncer leurs agresseurs.

Dans «Claude Legault Improvisations libres», signé Pierre Cayouette, le comédien revient sur des moments sombres de son enfance. Comme à cinq ans, lorsqu’il a vu son meilleur ami, heurté à mort par un camion. «Ça a façonné un peu ce que je suis», dit-il, ayant traîné longtemps la culpabilité d’être encore en vie. À l’adolescence, il sniffait de la colle à modèles d’avion que lui achetait sa mère, sans savoir. Puis, il a consommé d’autres drogues, jusqu’à vouloir mourir. Il s’est même rendu sur le pont Jacques-Cartier, avant de sa raviser. Son premier amour à 16 ans, la comédienne Martine Francke, a été déterminant. Puis ces mots de Michel Rivard, à une finale de la LNI: «Les jeunes, lâchez la drogue et improvisez!» Assez pour le réveiller, et en faire un jour un des meilleurs joueurs de la ligue.

On a vu un extrait de «Dieu reçoit», un échec à TQS, où il personnifiait Dieu lui-même. Son plan B avec Pierre-Yves Bernard, «Dans une galaxie près de chez vous», a eu le succès qu’on connaît. À un moment, il en a eu assez qu’on lui parle de ses scènes de nu, nombreuses dans «Minuit le soir». «À chaque entrevue que je faisais, je me retrouvais avec mon cul à l’écran», dit-il. «Minuit le soir, c’était autre chose qu’une paire de fesses.» Il admet que «19-2» a été une succession de problèmes, mais une œuvre majeure. On connaît ses frictions avec Réal Bossé, mais il ne veut pas en parler. «J’ai eu pas mal plus de fun avec ce gars-là que le contraire.»

L’approche de la cinquantaine l’a beaucoup angoissé. «Quand tu te fais dire depuis 10 ans que tu es le sex symbol du Québec, c’est drôle, mais à un moment donné, tu te dis: “Estie, j’ai pas le droit de vieillir.”»

Les gens ne se souviennent pas de Tim Raines comme un joueur des Yankees ou des White Sox, mais bien des Expos, avec qui il a passé 13 ans. C’est la casquette de l’équipe montréalaise qu’il portait lorsqu’il a été intronisé au Temple de la renommée du baseball. «J’ai l’impression d’avoir grandi à Montréal», dit cette légende.

Venu promouvoir un documentaire de RDS, intitulé «ROCK – L’histoire de Tim Raines», il est revenu sur ses années de cocaïne, en début de carrière. Il pouvait passer de quatre à cinq jours sans dormir, être témoin d’hallucinations. Jusqu’à ce soir où il ne s’est pas réveillé, et qu’un médecin a informé l’équipe de ses problèmes. La cure de désintoxication qu’il allait suivre l’a remis sur le droit chemin.

Il aimait Montréal, mais se voyait pas son équipe remporter la Série mondiale, de là son départ à Chicago, puis à New York, où il remportera deux fois l’ultime championnat. L’homme croit-il au retour des Expos à Montréal? «Je ne sais pas quand ça arrivera, mais ça arrivera», dit-il, convaincu, invitant les amateurs à être patients.

Robin Aubert a tourné son film de zombies, «Les affamés», dans son patelin, à Ham-Nord. On peut y voir son frère, ses sœurs, cousins, amis d’enfance. «Il y a de quoi de très familial là-dedans», affirme le réalisateur, qui ne croyait pas possible de tourner un film de zombies au Québec. Il ne voulait pas de figurants dont on décèle les masques en latex, les présentant plutôt comme «des humains qui ont perdu la boule».

Parce qu’il croit que les femmes affrontent mieux les difficultés, son œuvre est menée par des personnages féminins très forts. «Dans les films d’horreur, les filles sont nounounes souvent», déplore-t-il. Accompagné sur le plateau de Monia Chokri et Marc-André Grondin, deux vedettes du film, Robin Aubert a affirmé que le sujet de son nouveau long métrage est très actuel. «On s’en va vers un mur, on le sait, mais on ne fait rien.»