Diane Lavallée, Noémie O’Farrell, Tammy Verge, Jean-Pierre Chartrand, Marcel Leboeuf et Martin Laroche dans une scène de Toc toc, présentée à la Maison des arts de Drummondville jusqu’au 25 août et en tournée québécoise de janvier à mai 2019.

Toc toc : Agréablement fou

CRITIQUE // Les Productions Monarque ne couraient pas un très grand risque en remettant Toc toc au menu théâtral de cet été. Peut-être le risque, petit, de la comparaison, la précédente version de la pièce par Juste pour rire s’étant terminée en 2010, en plus d’avoir tourné pendant trois ans. La mécanique de cette première mouture était donc bien huilée, par rapport à ce tout jeune spectacle qui a pris l’affiche il y a deux semaines à la Maison des arts de Drummondville. Mais la force du texte de Laurent Baffie et les épices particulières apportées par la nouvelle équipe font de cette soirée une nette réussite.

Il est même assez amusant, pour ceux et celles qui ont vu la première version, de juxtaposer les différences entre les deux spectacles et pointer les forces de chacun pour constater, à la fin, que les deux visions sur ces six personnes atteintes de troubles obsessionnels compulsifs (TOC) se valent amplement. Signe qu’elles s’appuient sur un texte solide, ouvrant la porte à plusieurs possibles dans l’adaptation québécoise, la mise en scène et le jeu des acteurs.

Cela étant, l’amusement sera autant, voire davantage au rendez-vous pour l’auditoire qui découvrira cette salle d’attente où une demi-douzaine de personnes vivant avec un TOC patientent pour un éminent psychiatre, espérant toutes que le Dr Stern les aidera à se débarrasser de leurs manies respectives. Il y a Fred (Jean-Pierre Chartrand), atteint du syndrome de Gilles de la Tourette et hurlant des vulgarités sans crier gare, Vincent (Marcel Leboeuf), pris d’arithmomanie et incapable de s’empêcher de tout compter, Blanche (Tammy Verge), la nosophobe aspergeant tout de Purell, Marie (Diane Lavallée), qui, avec son TOC de vérification, ne cesse de se demander si elle a oublié quelque chose, Lili (Noémie O’Farrell), qui ne peut s’empêcher de tout dire deux fois à cause de la palilalie, et Bob (Martin Laroche), obsédé de symétrie et incapable de marcher sur une ligne.

Devant le retard du médecin, nos six « toqués » en viennent à faire connaissance, apprivoisant les manies et sensibilités de chacun, s’offrant même une partie de Monopoly. Ils finiront par tenter une thérapie de groupe, où, à tour de rôle, ils mettront à l’épreuve leur capacité de résistance à leur TOC. Ce qui ne sera pas sans créer certains conflits... mais aussi une prise de conscience certaine sur leur façon de voir les choses. Jusqu’au punch final un peu prévisible, mais assez puissant pour qui ne l’a pas pressenti.

Côté lumineux

Alors qu’en 2007, Carl Béchard avait mis en scène une quasi-farce vive, rythmée et réglée à la seconde près, Pierre-François Legendre a préféré une comédie moins « compulsive », laissant respirer le spectacle, installant les situations, misant davantage sur la force des gags. Résultat : les blagues plus réussies frappent fort, les autres brisent légèrement l’élan.

En fait, on a un peu l’impression d’être dans la tête des patients, d’abord par le décor presque psychédélique, mais aussi par la manière plus décalée dont les « toqués » expriment leur manie. Ainsi, au lieu d’une répétition quasi identique, Lili varie souvent intonation et débit quand elle redit ses phrases, ce qui donne quelques moments tordants, notamment lorsqu’elle emprunte la voix d’une possédée digne de L’Exorciste.

Un sérieux travail de recherche a aussi été fait dans la transition québécoise des vulgarités de Fred, qui sortent souvent des sentiers battus (exemple : saperlipoplotte), parfois un peu trop pour garder l’effet. Mais d’autres adaptations sont de petits coups de génie, par exemple la réponse de Fred lorsque Bob propose de jouer à L’ostie d’jeu, ou Vincent qui trouve, dans un moment émouvant, qu’on se croirait dans un téléroman de Fabienne Larouche.

Si tous les acteurs livrent une performance très réussie, il faut lever son chapeau à Tammy Verge, qui excelle à faire ressortir un personnage de nature effacée. Sa Blanche est probablement celle qui combine le mieux le côté touchant et comique (car même si on rit, les personnes vraiment atteintes de TOC ne trouvent pas ça drôle tous les jours).

Marcel Leboeuf, qui joue Vincent pour la deuxième fois (cette fois avec une désopilante perruque en brosse), excelle autant dans la peau du fatiquant du groupe. Bravo également à Diane Lavallée, parfaite en rongeuse de balustre qui s’offusque au moindre écart mais se fait servir quelques leçons.

Du reste, la distribution de Toc toc dégage déjà beaucoup de complicité, permettant quelques dérapages contrôlés dont le public sera témoin. On ne sort pas avec un mal de ventre, mais avec le sentiment d’avoir passé une soirée avec le côté lumineux d’une belle gang de fous.