Sept cent cinquante personnes ont cru Clémence DesRochers lorsqu'elle a annoncé qu'elle donnerait sa dernière prestation sherbrookoise samedi soir au Granada. En compagnie de Marie-Michèle Desrosiers et d'un trio de musiciens, la fille d'Alfred a ainsi offert le premier de ses cinq derniers spectacles avant son retrait de la scène.

Tendresse au cube pour la dernière de Clémence

CRITIQUE / C'était ma deuxième dernière de Clémence samedi soir. La première, c'était aussi au Granada, le 26 novembre 2008. J'avais alors raconté « un dernier moment fou et touchant » avec l'artiste, qui avait annoncé (encore une fois), qu'à 75 ans, ça commençait à faire. Pourquoi alors croire, comme les quelque 750 autres personnes qui ont rempli la salle aux trois quarts samedi soir, qu'à 83 ans, ce serait la vraie de vraie der des ders de Clémence ?
Probablement parce que cet adieu s'est fait dans une manifeste sérénité. La fille d'Alfred dégageait une forme de paix, de plaisir dans le calme, laissant transparaître une décision réfléchie et entière. Dans son aura planait l'assurance de quelqu'un persuadé d'avoir fait le bon choix.
Mais il y avait aussi la forme et le contenu de ce spectacle, qui emprunte davantage l'allure d'un point d'orgue, d'un épilogue au précédent. Avec Mes classiques en public, il y avait le souci de n'oublier aucun grand succès, autant les chansons que les monologues, parce que ce serait vraiment l'ultime chance de les faire entendre sur scène.
Cette fois, on était davantage dans un dernier petit plaisir qu'on s'offre entre amis, comme si Clémence nous avait dit : « Vous en voulez encore ? Ok, je vais vous en refaire quelques-unes, mais vous allez quand même me laisser m'asseoir. Moi aussi je veux m'amuser, alors on va diminuer un peu la dose de stress. »
La présence de Marie-Michèle Desrosiers, qui fait à elle seule pas loin d'une demi-heure du spectacle, renforçait cette atmosphère de gâterie sans complexité. On n'a pas réentendu tous les grands classiques de Clémence (il manquait Le lac en septembre, Les jeudis du groupe, Gérard, Gérard, La topless et plusieurs autres), mais on a eu, en revanche, Marie-Michèle qui a chanté J'ai oublié le jour et Harmonie du soir à Châteauguay, pendant que Clémence, assise en retrait, semblait fière de son coup, savourant autant que l'auditoire les interprétations de son amie.
Monologues en duo
La valeur ajoutée de cette ultime prestation résidait surtout dans les numéros que les deux femmes ont livrés ensemble, à commencer par Le doux vent d'été en ouverture, chanson qu'elles avaient déjà immortalisée en duo sur l'album De la factrie au jardin.
La présence de Marie-Michèle, également actrice de profession, a aussi permis d'offrir des monologues en duo, alors que Clémence a coutume de jouer elle-même tous ses personnages. La prise de bec entre la femme ronde et la femme maigre a donc pu prendre vie devant les yeux du public, la chanteuse livrant une interprétation zozotante de la plus gourmande des deux.
Dans cet ultime tour de piste, Clémence a aussi intégré une nouveauté, Maman, poème récent mis en musique par Ariane Moffatt et rendant hommage à cette mère trop tôt disparue. La Sherbrookoise d'origine a d'ailleurs avoué le défi pour elle d'offrir cette chanson sans se laisser submerger par l'émotion. C'est avec les deux mains bien agrippées au micro qu'elle y est parvenue.
Clémence étant Clémence, il y a eu plusieurs de ces moments de mélancolie, mais, comme d'habitude, sa folie a eu tôt fait d'assécher la pluie, avec des immortelles comme Je vis ma ménopause, La danseuse espagnole, Un sujet délicat, La jaquette en papier ou Le centre d'écueil.
Des trous de mémoire, oui, il y en a eu, mais on a envie de lui dire qu'ils ne sont pas un argument valable pour se retirer : Clémence a si bien appris comment les récupérer ou les tourner en dérision qu'ils sont devenus un élément incontournable de ses prestations.
Garage payé
À saluer également le travail du trio de musiciens, surtout Nadine Turbide, qui maîtrise aussi bien le piano que l'accordéon, qui peut aussi chanter et improviser un solo jazz quand Marie-Michèle décide de chanter Ella ou Gershwin, et qui devient même parfois souffleuse lorsque Clémence oublie où elle était rendue.
Avec d'autres classiques comme Deux vieilles, L'homme de ma vie, La vie d'factrie et l'incontournable Je ferai un jardin en guise de rappel, Clémence a pu remercier, émue, ce public sherbrookois qui l'a vue grandir et « a rempli cette belle salle » pour ce dernier rendez-vous.
« J'espère que vous continuerez de la remplir même si je ne suis plus là. Merci spécial à ceux qui m'ont suivie pendant toute leur vie. Et d'avoir payé le garage. »
Même après 60 ans de carrière, Clémence ne pouvait laisser son public sans le faire sourire une dernière fois.