Sébastien Ricard présente « La Bibliothèque-interdite »

Tango théâtral

« La Bibliothèque-interdite », c’est une proposition inclassable. Un bel ovni théâtral. Une création atypique. Tout ça, Sébastien Ricard le précise d’emblée.

La singularité de ce spectacle qualifié d’opéra tango aurait pu avoir un effet rébarbatif. Mais non. C’est plutôt le contraire qui se produit.

« Des fois, trop d’étrangeté, ça rebute les gens, mais ce n’est vraiment pas l’impression que ça me donne avec cette proposition-là. Les spectateurs sont vraiment intéressés, curieux et happés par cet univers particulier, imaginé et écrit par le musicien Denis Plante. Il est le fondateur de l’ensemble Tango Boréal qui m’accompagne aussi sur scène. La proposition est très digeste parce qu’on alterne entre monologues théâtraux et chanson. On pourrait dire que le résultat est une incursion dans l’univers borgésien, étant donné que Denis s’est largement inspiré de l’œuvre de Jorge Luis Borges pour bâtir sa trame », explique le comédien et chanteur.

L’histoire mise en scène est celle d’un poète enfermé en raison de son travail artistique et qui se trouve aux mains d’un inspecteur de la police.

« Il y a une référence aux régimes dictatoriaux tels qu’ils ont existé en Argentine. Borges en a fait les frais, d’ailleurs. Mais ultimement, c’est une situation qu’on pourrait imaginer dans d’autres contextes que celui argentin. C’est un truc qui existe depuis toujours, la censure à l’endroit des artistes. Dans tout ça, il y a une mise en abyme. Est-ce qu’on a vraiment affaire à quelqu’un qui est aux prises avec la dictature ou bien est-ce qu’on assiste plutôt aux fantasmes d’un créateur dévoré par les personnages de ses œuvres? On est un peu dans ces délires-là. Œuvre, fiction et réalité sont toujours en perméabilité. »

Théâtre et chanson aussi. Ricard a l’habitude de faire l’un ou l’autre. Cette fois-ci, il se promène dans les deux disciplines, qui s’amalgament joliment grâce, entre autres, au doigté de Brigitte Haentjens, qui est venue donner un coup de pouce à la mise en scène en cours de route.

« C’est un beau défi, être toujours entre deux eaux, mais c’est ce qui fait le côté rare du spectacle. Et les chansons de Denis sont vraiment magnifiques. C’est de la belle grande chanson française. »

ÉCHOS CONTEMPORAINS
Si le récit est planté dans le décor des années 1940, il trouve néanmoins des échos contemporains.

« On regarde ce qui s’est passé en Catalogne la semaine dernière... On voit bien que la liberté d’expression demeure un enjeu même dans le monde dit démocratique. C’est une lutte qui n’est jamais finie. Les gens y sont sensibles. Et même si le sujet est grave, la facture n’est pas lourde. Il y a une lumière, là-dedans, que tout le monde apprécie. »

Une lumière qui a peut-être à voir avec le réalisme magique, celui-là même qui teinte souvent les écrits d’auteurs sud-américains.  

« Parce que le réalisme magique se prête bien à la littérature, oui, mais vraiment bien au théâtre également. Il y a un côté magique à tout ce qui se déploie sur une scène. On fait semblant, mais parfois, on se prend au jeu. Cette oscillation entre fiction et réalité est très présente, elle amène une couleur poétique. On est vraiment dans une forme de réalisme magique, probablement parce que Denis est profondément épris de la culture argentine. Il est marié avec une Argentine, il a appris le bandonéon là-bas. C’est quelqu’un qui a embrassé cette culture et ça se ressent dans le texte qu’il a écrit. Et il a vraiment réussi à traduire, dans le spectacle, quelque chose qui est propre à Borges », dit l’acteur, qu’on a vu récemment au petit écran dans la série Olivier, où il incarnait le détestable père Surprenant.

Son personnage, violent, ne lésinait pas sur les coups ni sur l’alcool.

« Je me suis beaucoup préparé pour ce rôle-là. J’ai essayé de comprendre c’était quoi, un homme de ces années-là, au Québec. Au fil de l’exercice, je me suis rendu compte que ce type d’homme n’existe à peu près plus, au Québec. On a beaucoup changé, et pour le mieux. C’est peut-être davantage un Canadien français qu’un Québécois, au fond, dans la mesure où c’est un homme d’avant la Révolution tranquille. Il incarne quelque chose du patriarcat triomphant de cette époque-là. »  

L’HISTOIRE SUR UN GRAND PLATEAU
Bientôt, on verra aussi Sébastien Ricard sur grand écran, dans Hochelaga, terre des âmes. L’attendu film de François Girard a été choisi pour représenter le Canada lorsque viendra le temps de déterminer les nominations dans la catégorie du meilleur film en langue étrangère pour les prochains Oscars.

« J’étais vraiment heureux de participer à ça. François Girard m’a appelé, il m’a offert le rôle. C’est une belle rencontre avec un créateur de talent. Je trouve que le regard qu’il jette sur l’histoire québécoise n’est pas très fréquent. Il laisse une large part à la présence autochtone, une présence encore trop largement absente au Québec, aujourd’hui. Richard Desjardins en parlait comme d’un peuple invisible et c’est vrai. Moi, je pense que le Québec est beaucoup plus métissé qu’il ne l’imagine et le film nous lance un peu là-dessus. C’est une série de tableaux, je suis dans celui qui se déroule en 1837. Je ne m’étais jamais retrouvé sur le plateau d’un film aussi imposant que ça. C’était une grosse entreprise. Les moyens étaient là et c’était impressionnant.»

Impressionnante était aussi la liste des collaborateurs.

« Ce qui ressort aussi du film, et on le voit au générique, c’est son côté collectif. Plein de monde d’ici a travaillé là-dessus, autant des techniciens que des comédiens. La communauté s’est mis derrière le film, beaucoup de Québécois ont mis la main à la pâte, des Amérindiens aussi. Tout le monde a œuvré ensemble. Je trouve ça rare, je trouve ça beau. Cette dimension sociale, politique et communautaire me plaît beaucoup. »

Sébastien Ricard dans une scène du film « Hochelaga, terre des âmes ».