Claude Prégent, Marcel Leboeuf, Sonia Cordeau et Pierrette Robitaille dans une scène de Sylvia, présentée tout l'été à Drummondville.

Sylvia : Moins d'humour que de tendresse

Critique / Comparativement aux productions des deux dernières années (Boeing Boeing en 2015 et L'emmerdeur en 2016), de pures bouffonneries qui n'avaient d'autre but que de faire rire et divertir, Sylvia, la nouvelle offrande estivale des Projets de la Meute à la Maison des arts de Drummondville, penche plutôt du côté de la comédie dramatique. Résultat : on rit moins, mais on est davantage touché. Et avec sa distribution en or, la pertinence de son propos et son originalité de confier à une actrice le rôle d'un chien, le spectacle en vaut amplement le détour.
Mais attention! Sylvia n'est pas de ces films hollywoodiens ratés où un zigoto jappe, lèche le visage des humains et fait vous savez quoi au pied d'un poteau. Albert Ramsdell Gurney, l'auteur de cette comédie broadwéenne pas musicale du tout (et malheureusement décédé le mois dernier), a pris le chemin inverse, en « humanisant » le comportement canin, utilisant majoritairement la parole pour exprimer les états d'âme du toutou. Une queue qui s'agite devient « je t'aime », un aboiement intempestif se transforme en « heille! heille! heille! » On n'a pas tout gommé l'animalité de Sylvia (il faut quand même un minimum de jeu physique, c'est une comédie d'été après tout), mais on reste à un niveau un peu plus « classe ».
Donc, Pierrette Robitaille et Marcel Leboeuf incarnent Catherine et Greg, un couple de Montréalais au seuil de la retraite. Catherine a encore des défis emballants à son travail, mais Greg s'ennuie de plus en plus à son boulot, devenant un employé à l'indiscipline croissante. Jusqu'au jour où il revient avec une chienne errante (Sonia Cordeau) trouvée dans un parc, avec le nom Sylvia sur son collier. Pour Greg, c'est une véritable renaissance : Sylvia est sa nouvelle priorité. Alors que, pour Catherine, c'est l'équivalent d'un coup de tonnerre dans sa vie professionnelle et mondaine. Le fossé créé par l'arrivée du chien ne cessera de se creuser, jusqu'à ce que les deux sexagénaires prennent une décision quant à leur avenir commun... et celui de Sylvia.
Étonnamment, le principal élément de curiosité du spectacle, soit la personnification d'un chien par une actrice, n'est pas la source majeure de rires. Oui, on y croit tout de suite, et c'est très amusant de voir Sonia Cordeau, dès l'ouverture, courir partout dans un état de grande excitation, puis se coucher la tête sur les genoux de Marcel Leboeuf ou, plus tard, renifler l'entrejambe de Claude Prégent. En fait, la scène où Sylvia, tenue en laisse, aperçoit un chat et se met à lui crier les pires insanités est assurément une des plus drôles.
Mais Sylvia est tellement humanisée, notamment lors des dialogues où la rivalité avec Catherine devient équivalente à celle entre deux femmes, que la caricature canine ne s'avère finalement pas l'élément le plus drôle.
C'est plutôt de Catherine, ou plutôt de sa désopilante détresse, que viendra l'essentiel de l'humour, surtout en fin de premier acte, lorsque le personnage noie son désespoir dans l'alcool, ce qui donnera quelques passages d'ivresse physiquement burlesque. Ajoutez l'inattendue interprétation, par Claude Prégent, de Liliane, une amie du couple, et vous tenez le principal moment de pure folie dans cette soirée parfois poignante.
Élément perturbateur
Parce qu'à la fin, Sylvia pose quand même des questions sérieuses : comment éviter le naufrage lorsque, à la fin de la vie professionnelle, un couple s'aperçoit qu'il ne regarde plus dans la même direction, peu importe l'élément perturbateur (ici, un chien)? On ne peut pas parler de lourdeur, mais les déchirements vécus par les personnages (signe que la pièce est réussie) nous atteignent.
C'est aussi le choix du metteur en scène André Robitaille, qui, tenant un texte différent des précédents, n'a pas tenté de créer de l'humour pour l'humour, respectant celui qui se dégage de la situation, évitant (c'est le cas de le dire) le cabotinage, principal piège dans le contexte. La première partie se révèle plus intéressante que la deuxième, la séance d'hypnothérapie manquant de réalisme par rapport au reste de la pièce.
Sylvia demeure une oeuvre qui repose en grande partie sur ses acteurs. Si Pierrette Robitaille brille assurément, tant dans le registre comique que sérieux, Marcel Leboeuf, un peu pris par un personnage de nature plus beige, parvient à attirer la nécessaire sympathie envers son Greg en manque de vie épicée. Quant à Sonia Cordeau, son interprétation d'une Sylvia ado, souvent têtue et insupportable, suscite autant le rire que l'exaspération... Ce qui est également un signe de réussite, car le personnage arrive à rallier aussi bien les cynophiles que les cynophobes.