Avec Stallone, le metteur en scène et directeur artistique du Théâtre du Double signe André Gélineau (au centre) propose une création théâtrale qui s’intéresse à la quête identitaire et à notre rapport aux mythes, en adaptant le roman du même nom d’Emmanuèle Bernheim. Il est ici entouré des comédiens Nicolas Drolet (à gauche), Gabriel Cloutier Tremblay et Monika Pilon (à droite).

Stallone : Mythes et bibitte [VIDÉO]

Premier projet porté par André Gélineau depuis qu’il est à la barre artistique du Théâtre du Double signe, Stallone est une création qui pique l’intérêt et attise la curiosité. Le titre, déjà, met la table. L’icône des années 1980 Sylvester Stallone est en quelque sorte le moteur de l’intrigante proposition que le metteur en scène qualifie lui-même de « jolie bibitte théâtrale ».

« J’avais envie de marier deux morceaux très contrastés, précise-t-il. Un peu comme lorsqu’on va au restaurant et qu’on commence le repas par un potage. Ça ouvre l’appétit avec douceur. Après ça, même si le plat principal est chargé différemment, autant dans la texture que dans le goût, ça fonctionne quand même. Notre nouvelle création, c’est un peu ça. »

La soirée commence par une conférence où vérité et fiction s’entremêlent. Puis on enchaîne avec la pièce Stallone, adaptée du roman du même nom d’Emmanuèle Bernheim. 

« Le pont, le trait commun entre ces deux parties, c’est la quête identitaire. On parle de notre américanité, du pouvoir qu’on a, ou pas, sur notre destinée. De notre finitude, aussi. L’histoire de Stallone, c’est un prétexte. Il est question de l’acteur, mais surtout du regard qu’on pose sur lui. On pourrait évoquer Miley Cyrus ou Justin Bieber, ce serait pareil. Au fond, c’est une pièce dans laquelle on parle de nous et de notre fort rapport aux mythes. Ceux-ci émanaient auparavant de la religion. Aujourd’hui, ils naissent et s’effacent très vite, parce qu’ils viennent beaucoup de la culture hollywoodienne, du culte de la célébrité, de la façon qu’on a de s’accrocher à des figures emblématiques qui nous font rêver. Tous ces gens qu’on ne connaît pas de près et qui, pour des raisons qu’on ignore, ont une influence sur notre vie », note l’homme de théâtre.

Le rôle des idoles

André Gélineau a travaillé avec Gabriel Cloutier Tremblay pour écrire et bâtir la première demie du spectacle. La conférence théâtralisée qu’ils ont tissée ensemble permet d’approcher le personnage de Stallone tout en interrogeant notre besoin d’idoles. 

« On joue sur les frontières en mariant le vrai et le faux », expliquent les deux hommes de théâtre. 

Gabriel Cloutier Tremblay a cocréé la conférence théâtrale qui précède la pièce Stallone. Il interprète son propre rôle dans celle-ci, en plus d’incarner le narrateur qui tisse le fil et noue les liens dans la seconde partie du spectacle monté par le Théâtre du Double signe.

« J’incarne mon propre personnage, précise Gabriel. J’aborde Stallone en faisant des liens avec ma famille, avec ma propre histoire, avec la ressemblance que mon père pouvait avoir avec l’acteur. »

Dans la foulée, le duo creuse l’idée du moteur souterrain qu’activent ces idoles dans nos vies. De ce qu’elles insufflent comme élan. 

« L’affaire, c’est qu’on ne parle généralement pas de ces figures extérieures qui nous poussent vers l’avant et qui ont un important impact sur notre parcours, même si elles sont des ancrages avec lesquels on a très peu de liens directs. Si je prends mon propre exemple, je me souviens qu’au début des années 2000, j’écoutais en boucle la musique de Radiohead et Thom Yorke. »

Les chansons devenaient en quelque sorte des hymnes personnels, des repères du quotidien. Et personne n’en savait rien. 

Se reconnaître dans Stallone

« Que nos modèles soient des célébrités ou des personnages fictifs de Walt Disney, ils trouvent un écho dans nos vies. Ils nous influencent et nous forgent, d’une certaine manière, mais on est souvent très cyniques par rapport à l’impact qu’ils ont eu lorsqu’on prend du recul », remarque Gabriel. 

Pour bâtir sa partition, André Gélineau et lui ont beaucoup discuté de notre collective relation aux mythes. 

« On s’est intéressé à la façon dont Stallone a marqué notre culture populaire américaine, résume Gabriel. Plein de choses que je connaissais moins de sa vie personnelle ont émergé pendant nos recherches. »

Cette façon de construire et de déconstruire l’histoire de l’acteur fait qu’on s’y attache. Qu’on l’ait connu... ou pas. C’est l’évidence : il ne représente plus celui qu’il a déjà été. Depuis l’époque de ses belles années, d’autres figures ont fleuri dans le paysage de la culture pop. 

« Mais il a marqué son temps et la portion conférence permet qu’on le raconte. Pendant l’exercice d’écriture, j’étais fasciné de voir à quel point notre rapport aux idoles était malléable et comment on pouvait aisément tisser des liens entre notre propre vie et celle des autres, un peu comme, lorsqu’on lit notre horoscope dans le journal, on trouve facilement des échos avec notre propre vie. On se psychanalyse, d’une certaine façon, on trouve nous-mêmes des liens », commente Gabriel Cloutier Tremblay.

Le spectaculaire de l’affaire

Au fil du projet, le comédien natif de Sherbrooke mais aujourd’hui établi à Québec s’est prêté au jeu. Il a tressé des ponts entre son parcours et celui de l’emblématique interprète de Balboa.  

« J’ai plongé dans mon passé, dans mon enfance, dans mon rapport avec mon père qui était plutôt absent pour finalement me rendre compte que je pouvais me reconnaître bien davantage que je ne l’aurais cru dans le personnage de Stallone. »

Un personnage qui en a bavé avant de connaître gloire et reconnaissance grâce aux films Rocky. L’archétype du héros qui a vécu une enfance difficile, mais qui, à force d’entêtement et de détermination, a réussi à se défricher un chemin jusqu’aux hautes sphères du cinéma hollywoodien, ajoute à la dimension spectaculaire de l’affaire. Avant de devenir une icône de son époque, Stallone était un gars ordinaire. Il s’est construit une vie extraordinaire, à l’image du héros qu’il incarne dans la brochette de films où il enchaîne les victoires dans le ring. 

La portion pièce de théâtre, en seconde partie, met en exergue la fascination que Stallone exerce sur le personnage de Lise. Au cœur des années 1980, celle-ci voit Rocky III au cinéma. Révélation avec un grand R. Séisme intérieur. La jeune femme décide de s’inspirer du parcours du boxeur (et de celui qui l’incarne) pour donner un coup de barre à sa propre vie. Elle recentre son existence et se fixe de nouveaux buts, en phase avec ses désirs profonds. 

15 ans en une heure

C’est Monika Pilon qui a hérité du rôle de Lise. 

« Lise est motivée par sa passion pour Stallone, une passion qui teinte tout ce qu’elle entreprend », explique Monika Pilon.

« Étant donné le rythme où les événements s’enchaînent, c’est un personnage difficile à intérioriser, explique-t-elle. Lise est motivée par sa passion pour Stallone, une passion qui teinte tout ce qu’elle entreprend. Mon ancrage est là. Je me laisse porter par les vagues du texte. » 

André Gélineau image en évoquant la vitesse d’un manège : « C’est une grosse commande parce que, en une heure, on dessine 15 ans de la vie de Lise. »

L’acteur Nicolas Drolet incarne « l’autre ». 

« Je suis tantôt la mère, le mari, le frère, le collègue, l’amoureux. Je fais tous les autres personnages qui gravitent autour de Lise, finalement », mentionne-t-il.  

« Si cette histoire était un long match de boxe, le personnage de l’autre serait quelquefois le coach qui donne une tape dans le dos à Lise, et quelquefois l’adversaire qui vient la ralentir dans ses élans et ses envies », précise André Gélineau.  

De héros à vieux ridé

Celui-ci avait cette histoire dans sa mire depuis longtemps. 

« J’ai lu ce texte lors de sa publication au début des années 2000 et il m’a habité longtemps. C’est très court et c’est somme toute assez banal, finalement. Le récit est raconté dans un souffle et bascule rapidement. C’est fulgurant. L’auteure est très habile dans son approche. L’écriture est très concise et punchée, elle rappelle le rythme d’un film d’action. En deux pages, il peut y avoir un diplôme, un bébé, un mariage et une grande déception. On est vraiment dans l’effet plutôt que dans l’affect. »

Même si elle prend racine dans le terreau pop d’il y a 35 ans, la pièce a des échos contemporains. 

« Ce show me touche en ce qu’il parle de notre volonté de contrôler ce qu’il y a autour de nous, poursuit André Gélineau. Même si on fait partie d’une collectivité, on évolue dans une société qui glorifie beaucoup la construction personnelle, l’individualisme et le pouvoir qu’on a sur notre destinée. On entend souvent dire : "Deviens qui tu es." Mais ce n’est pas vrai qu’on devient toujours ce qu’on souhaite. On prend un chemin un peu malgré soi, quelquefois. À cause de nos conditionnements, par exemple. Et même quand on a l’impression d’avoir pris les choses en main, la vie nous surprend parfois avec des revirements, des points de bascule. Stallone, par exemple, était dans les années 1980 un méga-héros. Aujourd’hui, c’est le vieux ridé qui suscite la controverse. »

Vous voulez y aller? 

Stallone

Théâtre du Double signe

Du mercredi au samedi, du 20 février au 9 mars

Centre Jean-Besré, 20 h

Entrée : 27 $ (prévente : 22 $; 35 ans et moins : 20 $)