Wouf Wouf d'Yves Sauvageau (1978).

Souvenirs de Petite Salle

CHRONIQUE / J'ai appris deux choses à la Petite Salle du Centre culturel de l'Université de Sherbrooke : un, que je ne deviendrais pas acteur, et deux, qu'à défaut d'avoir ce talent, j'essaierais d'être le meilleur pont possible vers les arts.
En fait, c'est à moitié faux. Certes, j'ai dû me rendre à l'évidence, en regardant sur vidéo ma prestation artistique dans Lysistrata d'Aristophane (la pièce montée en 1991 par l'option théâtre, dans une mise en scène de Patrick Quintal), que, bon, j'avais plus d'avenir dans d'autres domaines. Mais si on m'avait dit alors que j'amorcerais un jour une carrière de journaliste culturel à Sherbrooke et que le Centre culturel serait aussi étroitement lié à ma vie et mon métier, je ne l'aurais évidemment pas cru.
Ils sont nombreux à avoir des souvenirs de Petite Salle plus amples que les miens. Mais pour moi, qui remettais alors en question mes études en sciences à l'université, m'être inscrit à un cours de théâtre pour essayer quelque chose de neuf a été une véritable bouée. Au milieu des longues semaines à ne plus être capable de voir un manuel de chimie en peinture, les heures de répétition à la Petite Salle ont été une soupape de sûreté, qui a très certainement contribué à ce que, l'année suivante, j'entre en lettres et communications.
Bref, j'ai été marqué, à ma façon, par ce lieu. Je ne suis pas devenu comédien, mais j'ai quand même goûté à l'ivresse de la création. Assez pour avoir une petite idée de ce qui anime les artistes que je rencontre en entrevue.
J'ai aussi souvenir qu'après la dernière représentation de Lysistrata, lors du party qui a suivi dans la Petite Salle, je me suis éloigné momentanément du groupe, pour explorer les coulisses. Je suis tombé sur une petite échelle menant à une trappe. J'y suis monté. Quelques secondes plus tard, j'étais en plein milieu de la scène de la salle Maurice-O'Bready, plongée dans la pénombre et dans un silence total.
C'est très beau, une salle de spectacles endormie. C'est comme une promesse de lumières, de rires, de cris et de musique.
Dans un film, je me serais imaginé applaudi par une salle comble en délire. J'ai plutôt éprouvé la vague inquiétude d'être à un endroit où je ne devais pas être (c'était avant les détecteurs de mouvements). Mais j'ai surtout ressenti une paix immense. Le genre de paix qui s'invite quand on tourne une belle page de vie.
Non, je n'ai pas deviné ce soir-là que je deviendrais journaliste affecté à la culture : j'ai juste eu la forte impression d'être à la maison.
La réouverture de la Petite Salle n'est évidemment pas un retour vers le passé. D'ailleurs, il ne le faut pas. Mais c'est parce qu'il y a eu, un jour, la Petite Salle qu'il y a aujourd'hui le Double Signe, le Petit Théâtre, le Centre Jean-
Besré, et qu'il y aura bientôt, l'espère-t-on, la salle intermédiaire.
C'est à ça que ça sert, les souvenirs : se rappeler pourquoi on fait les choses.
Avec l'espoir que, dans 30 ans, quelqu'un vous racontera comment il a été marqué par... la salle intermédiaire de Sherbrooke.