Anne Trudel (Eugénie) dans une scène de Nos cœurs remplis d’uréthane d’André Gélineau, présentée par le Théâtre du Double Signe. Le spectacle est à l’affiche du Théâtre Léonard-Saint-Laurent, du mercredi au samedi, jusqu’au 22 février.

Sous le vernis…

CRITIQUE / Même si les rires sont souvent jaune foncé, Nos cœurs remplis d’uréthane, plus récente création du Théâtre du Double Signe, est une belle réussite. Du moins, si l’on prend la distance nécessaire. Parce qu’au premier degré, elle peut être vachement dérangeante.

Comprendre que, dans cette histoire-métaphore de nos mécanismes de protection en société et de l’image que nous tentons de projeter, il y a beaucoup de laideur de sentiments. Un peu comme si les personnages se donnaient ici le droit de lancer en pleine face ces horreurs qu’on se permet de dire ou de penser sur les réseaux sociaux (ou simplement lorsque les autres ont le dos tourné). Brutal pour ceux et celles qui ont l’empathie facile.

Mais au fur et à mesure que l’absurdité et le grotesque des situations s’accentuent et que les vilains du début se font servir la monnaie de leur pièce, tel un dîner de cons qui se renverse, le malaise finit par céder la place à un humour franc qui fait du bien.

Parce qu’il faut dire que le couple de départ, Léon (Jean-Philippe Perras) et sa conjointe Anna (Clara Prévost), est tout simplement imbuvable, archétype parfait des jeunes bobos ayant une haute opinion d’eux-mêmes. Nous sommes au vernissage du premier, qui explore justement dans ses nouvelles œuvres l’idée des masques que l’on porte devant les autres pour ne pas être blessé ni révéler ses véritables émotions. Pour symboliser ce thème, l’artiste et sa blonde sont tous deux vêtus de costumes de grandeurs nature, ces reconstitutions de mondes médiévaux et fantastiques, au cours desquels on enfile la peau d’un elfe, d’une sorcière ou d’un gobelin.

CORDONNIER MAL CHAUSSÉ

Le problème, c’est que Léon ne se rend pas compte qu’il est exactement le genre de personnes de qui n’importe qui voudrait se protéger. Idem pour Anna, dont la compassion envers plus petit ou moins favorisé est à moins 1000 degrés. Cette ouverture est la partie la moins réussie du spectacle, surtout à cause de l’abondance de texte et des effets humoristiques pas tous au point.

Le spectacle prend du coffre dès qu’entre en scène Eugénie (Anne Trudel), dont la détresse — que Léon et Anna ne perçoivent pas du tout, l’analysant comme un rat de laboratoire — est vraiment bouleversante. Heureusement, l’exercice de rendre comique le côté pathétique du personnage finit par payer et on assiste aux véritables premiers moments de drôlerie du spectacle.

On montre d’un autre cran lorsque Mimi (Joanie Guérin) et Martial (Fayolle Jean Jr) entrent en scène, surtout le second, qui commence à servir leur propre médecine à Léon et Anna. On se rend plus vite compte du manque d’empathie des autres envers soi que l’inverse…

CHÂSSE CENTRALE

Le génie de cette production réside à la fois dans le texte, la prestation des acteurs, la mise en scène de Jean-Simon Traversy et la scénographie, ces deux dernières se révélant très originales. À commencer par l’entrée des spectateurs, qui se fait par les coulisses. Ceux-ci sont accueillis sur la scène par les acteurs comme s’ils arrivaient dans une véritable galerie, avec sculptures, cartels, installations audio, etc.

L’autre élément est l’immense châsse centrale, assez grande pour que des scènes entières s’y déroulent, munie de vitres qui deviennent opaques lorsque les projecteurs intérieurs s’éteignent. Ce qui permet d’en changer complètement le décor… ou de faire apparaître ou disparaître les acteurs qui s’y trouvent. Impressionnant.

Comme la plupart de ses pièces, André Gélineau aime distiller le malaise et signe une partition imposante, d’autant plus dans cette histoire assez statique, où les protagonistes racontent leur vie plutôt que la vivre devant nos yeux. Cela donne des répliques aux détails méticuleux, assez pour s’égarer un peu, même s’il y a plusieurs bons flashs.

Nos cœurs remplis d’uréthane reste quand même une pièce assez verbeuse, qui pourrait respirer davantage, ne serait-ce que pour laisser aux interprètes le temps de bien asseoir leurs intentions. L’humour en ressortirait probablement mieux. Eugénie, Mimi et Martial s’avèrent quand même des rôles payants pour leurs interprètes, qui auraient pu tomber dans le piège de trop en faire, mais restent sur la bonne note.

Quant au retournement final, certes déroutant, il n’a pas tant d’impact, l’essentiel du propos se dégageant amplement du reste. Essayer de se mettre dans la peau des autres et de comprendre son point de vue ne reste-t-il pas la meilleure façon de lutter contre tous ces mauvais sentiments ambiants et d’avoir des cœurs remplis d’un peu de compassion… et de vérité?