À travers une galerie de personnages colorés, Nos cœurs remplis d’uréthane remet en question nos mécanismes de protection. De g. à dr. : Jean-Philippe Perras, Clara Prévost, Anne Trudel, Fayolle Jean Jr et Joanie Guérin.

Soi en vitrine

André Gélineau a l’habitude d’instiller des traits d’humour à ses créations théâtrales, mais avec « Nos cœurs remplis d’uréthane », le dramaturge et directeur artistique du Théâtre du Double signe va un pas plus loin.

« Pendant un temps, je n’assumais pas complètement le fait que c’était une comédie. Évidemment, c’est assez acide, on est loin du théâtre d’été, mais cette production me donne envie d’écrire davantage dans ce créneau-là. J’aime le relief que l’humour permet de créer. En faisant rire le public, on peut aller plus loin ensuite dans le propos », exprime celui qui a déjà signé une quinzaine de textes dramaturgiques. 

Difficile de résumer très précisément ce que raconte sa nouvelle pièce. On comprend vite que c’est une mise en abîme, un ovni immersif dans lequel il frappe droit dans le myocarde en jouant avec les codes et en appuyant sur les travers humains. 

En franchissant le seuil de la salle, les spectateurs seront catapultés dans le ventre d’une galerie d’art où se déroule le vernissage des œuvres du sculpteur Léon, joué par Jean-Philippe Perras. Joanie Guérin, Fayolle Jean Jr, Clara Prévost et Anne Trudel lui donneront la réplique. 

Pour dévoiler ses plus récentes créations, le fantasque personnage imaginé par Gélineau a orchestré une soirée mondaine où les invités doivent se présenter vêtus... d’un costume médiéval. On peut s’attendre à une signature visuelle forte. 

« C’est assez frontal parce que, en un coup d’œil, on voit ce que chaque personnage représente. Un chevalier, c’est un chevalier, une reine, c’est une reine, et un gobelin, c’est un gobelin. L’utilisation de pareils costumes permet d’établir une hiérarchie franche et de donner une signature visuelle très théâtrale à la production. »  

L’idée de miser sur l’imaginaire moyenâgeux lui est venue d’une amie habituée aux grandeurs nature (ces fins de semaine de jeux de rôles où les participants se costument pour vivre d’épiques aventures), qui lui a raconté une série d’anecdotes survenues au cœur du renommé Duché de Bicoline. 

« C’est là où elle a vécu ses expériences les plus particulières et audacieuses, voire les plus trash. C’est comme si le fait de devenir Naëva l’elfe magique, le temps d’un week-end, faisait en sorte que c’était plus facile pour elle d’embrasser le grand guerrier joué par Jonathan, par exemple. Pour moi, c’était un moteur intéressant de voir les permissions qu’on s’octroie lorsqu’on enfile un costume. Je me suis demandé quels territoires on se donne alors le droit de fouler. J’ai du plaisir à explorer l’idée de la territorialité. C’est quelque chose qui a toujours beaucoup alimenté mon désir d’écrire. Cette fois-ci, je l’aborde sous un autre angle. La façon dont on se protège, dont on mousse son estime personnelle et la manière avec laquelle on essaie de faire bonne figure en enfilant un masque, tout ça me fascine. On a plein de réflexes de protection qui ne sont pas très sains pour soi ni pour les autres. »

L’inspiration Kijiji

L’idée d’écrire sur ce sujet est venue à la suite d’un épisode pas très glorieux qu’a vécu le dramaturge alors qu’il accompagnait un ami chez un inconnu pour récupérer un bien acheté via Kijiji. 

« La rencontre a été particulière. Il y avait de la pornographie qui défilait sur sa télé ouverte dans une pièce qui avait l’air d’être sa chambre, son salon et une salle de débarras tout à la fois. Il n’en faisait pas de cas, comme si c’était tout à fait normal. C’est quelqu’un qui était un peu perdu et manifestement très seul. Il cherchait à nous retenir plus longtemps sur place. » 

En quittant finalement les lieux et l’étrange propriétaire, les deux amis ont pouffé de rire. 

« On s’est mis à se moquer, à faire des blagues. Après coup, je me suis beaucoup questionné sur notre comportement, parce que c’était quelqu’un qui n’allait visiblement pas bien et notre réflexe, un peu bête, a été de rire de lui. Je me suis demandé pourquoi. Ce n’est pas la meilleure façon de réagir, mais c’est en même temps assez répandu, peut-être parce que c’est un mécanisme de protection universel. Par insécurité ou par désir de ne pas trop s’impliquer dans une situation inconfortable, on use d’humour, de sarcasme, parfois de méchanceté. Je me suis inspiré de situations que j’ai observées autour de moi pour construire une histoire. » 

L’artiste Léon prête flanc à toute une réflexion sur les masques sociaux. Ceci parce que le sculpteur en vitrine a un certain pouvoir. Face à son auditoire, il peut se présenter sous un certain jour, montrer ses œuvres sous un angle choisi.   

« Il évoque les personnes de son entourage qui l’ont inspiré dans sa création artistique en dépeignant les gens et les événements à sa façon et en se positionnant comme il l’entend. » 

Morceaux choisis

Le parallèle avec les réseaux sociaux, où on met des morceaux choisis de sa vie en vitrine, est assez évident. Et le pouvoir que s’octroie le sculpteur dans la pièce rappelle aussi celui du dramaturge, qui a toute liberté de partir du réel, de le travestir et de façonner ses créations comme ça lui chante.

« Je pense qu’il y a quelques liens entre ce personnage et moi. C’est très déformé, évidemment, je ne suis pas du tout comme Léon, mais je sais le pouvoir que j’ai de raconter, de narrer ce qui s’est passé selon ma vision à moi. Après ça, oui, son insécurité peut ressembler à la mienne et sa volonté de parfois tourner les éléments en dérision ou d’user de sarcasme au mauvais moment aussi. Il est hypocondriaque, comme je le suis également », dit l’homme de théâtre en riant.

« Tout ça se fait de façon inconsciente, on ne mesure jamais complètement la part de soi qu’on dépose dans une création », poursuit celui qui a commencé à plancher sur la pièce il y a trois ans, lors d’un labo d’improvisation auquel prenaient part une poignée de comédiens.

  « On travaillait autour de différents thèmes, l’exercice a vraiment nourri la rédaction. » 

Un an plus tard, le texte était sélectionné par Dramaturgies en dialogue, au Théâtre d’aujourd’hui. 

« C’est là que j’ai rencontré Jean-Simon Traversy, codirecteur artistique chez Duceppe, avec qui j’avais envie de travailler. C’est lui qui signe la mise en scène de la pièce. Le résultat est hyper effervescent. On ne propose pas un objet théâtral lent et contemplatif : c’est au contraire très pétillant. Et les acteurs sont vraiment solides. Il y a une très grande complicité entre eux. Ils ont un plaisir palpable à plonger dans l’univers de la pièce et je crois que ce plaisir est communicatif. On joue beaucoup avec l’engagement du public et j’aime le fait que les gens dans la salle ne sachent pas tout à fait à quel moment on bascule dans le théâtre. Ça nous ramène à ce qu’est vraiment cet art vivant, c’est-à-dire une rencontre, d’abord et avant tout. »

+ ENTRE VERTIGES ET MISE EN SCÈNE

Jean-Philippe Perras participe pour la première fois à une production du Double signe en prêtant ses traits au Léon de la pièce. 

Le comédien natif de Granby, qu’on peut voir dans L’heure bleue à TVA, parle du projet théâtral comme d’un heureux délire : « Après avoir lu 20 pages, je savais que ce serait formidable. On s’amuse avec les codes, on joue avec ce qui est prévu et avec ce qui ne l’est pas. C’est très interactif, on est en constante relation avec le public. Il faut donc être ouvert à tout ce qui peut se passer. J’ai eu la chance, dans le passé, de faire quelques shows professionnels où il fallait s’adresser directement à l’auditoire. J’aime beaucoup cet exercice, mais je suis conscient que c’est un très grand défi. Lorsqu’il y a un quatrième mur, on entend le spectateur, mais l’histoire se déroule sans lui. Là, c’est différent, on est toujours en lien avec l’auditoire. Oui, c’est un peu plus vertigineux, mais c’est tellement l’fun! »

Jean-Philippe Perras incarne Léon, le personnage principal de la pièce.

Dans l’éventail de personnages colorés qui sont mis en scène, le sien affiche un côté très TDAH, révèle-t-il. 

« Il représente bien cette mouvance où on est très stimulé par les réseaux sociaux, les nouvelles en continu, l’omniprésence des téléphones intelligents. Ce besoin d’exister devant les autres et d’avoir une opinion instantanée, encore plus lorsqu’on se sait observé, ça teinte vraiment notre époque. On est tous dans une certaine mise en scène. Dans la pièce, avec beaucoup d’humour, on rit du monde dans lequel on vit, on rit de nous et aussi un peu de vous, parce qu’on est au fond, on est tous assez semblables », expose le comédien. 

Le créateur qu’il incarne se fait d’ailleurs prendre à son propre jeu. 

« Léon se moque des gens qui font des grandeurs nature, il joue à être cet intellectuel qui se considère au-dessus de la masse, mais il réalise finalement qu’il est lui aussi coincé dans une représentation de lui-même. »

VOUS VOULEZ Y ALLER?

Nos cœurs remplis d’uréthane
Du mercredi au samedi, 20 h
Du 5 au 22 février
Théâtre Léonard-Saint-Laurent
Entrée : 23 $