Simon Boulerice

Simon Boulerice : de Cédrika à Rosalie

Simon Boulerice traversait une rupture amoureuse lorsqu’il a vu dans l’œil de la télé la jeune Mégane McKenzie. Elle avait 18 ans et elle venait d’apprendre que sa meilleure amie d’enfance, sa Cédrika Provencher, ne reviendrait jamais dans le paysage. Neuf ans après sa disparition, on venait de retrouver ses ossements. Fin de l’espoir, début du deuil.

« Je tiens toujours pour acquis qu’un auteur est une éponge. J’absorbe beaucoup. Je puise dans ce que je vis autant que dans ce qui se passe dans l’actualité. Je suis à l’affût de tout. Et j’aime tresser des liens entre des choses qui, a priori, n’ont rien en commun. »

Le témoignage de Mégane est devenu le point de départ d’une nouvelle histoire. Un roman où peine d’amitié et peine d’amour s’entrelacent. Chacune avec ses vertiges, ses douleurs. 

« Ça m’a touché de voir l’adulte qu’elle était maintenant, à 18 ans, parler de cette amitié de gamines, de ce lien à jamais figé dans un carcan de pureté. De mon côté, je fermais la porte d’un amour. Quelques jours plus tôt, j’avais reçu des textos qui annonçaient la fin de ma relation amoureuse. Le dernier disait : "Je t’aime beaucoup cependant." Je savais bien que ça n’augurait rien de bon, mais comme j’aime les phrases dans lesquelles il y a un sourire cassé, je m’étais dit que ça ferait un beau titre. »

Le titre est resté. L’histoire, fictive, s’est tricotée avec des mailles empruntées à l’histoire de Mégane et des mailles rapatriées de la vie de Simon Boulerice.   

Le personnage de Rosalie est apparu à mi-chemin de leurs deux histoires imbriquées. Une fille amputée d’un pan de son enfance, qui vit d’une certaine façon avec le sentiment de culpabilité d’être celle qui reste, celle à qui rien n’est arrivé, ce jour-là de février où la vie de son amie a basculé. 

L’après-disparition

« J’ai parlé avec Mégane de ce qu’elle avait vécu après la disparition de Cédrika, des sentiments qu’elle avait ressentis. Je me suis inspiré de ce qu’elle m’a raconté lors de cette rencontre, mais j’ai aussi beaucoup inventé. J’ai toutefois gardé deux images fortes de son histoire. Celle où, lors des funérailles de son amie, elle s’est vue partout sur les photos, à ses côtés. Et cette anecdote qu’elle m’a racontée, une habitude qu’avait Cédrika de débarquer chez elle, un cinq dollars roulé comme une cigarette entre les doigts, en lui lançant cette phrase : "Je t’invite au dep." Je trouvais ça tellement percutant. »

La jeune femme a lu le roman avant tout le monde. En sachant que ce n’était pas son histoire, que les pages étaient remplies de bribes inventées. L’émotion était sans doute au rendez-vous. Le voyage littéraire a été heureux.

« Elle m’a dit que mon écriture l’avait transportée », résume l’écrivain.  

La plume de Boulerice, tout en couleurs et en références culturelles, promène le lecteur dans le vécu d’une jeune collégienne. Rosalie, narratrice et héroïne, file le parfait désamour avec Vincent. Ensemble depuis quelques mois, les deux Magogois partagent depuis peu un appartement dans la grande Montréal. Leur vie à deux n’est pas un long fleuve tranquille, ils peinent à accorder leur quotidien. Le partage des tâches n’est pas étranger au désenchantement. La fameuse charge mentale, qui a alimenté tant de statuts Facebook et de conversations, n’est manifestement pas répartie équitablement entre les tourtereaux. 

« J’avais envie de m’intéresser à ce qui perdure des rôles stéréotypés dans les relations hommes-femmes. Le carcan est plus lousse qu’avant, mais il est encore là. Quand j’avais 18 ans, on parlait très peu de féminisme. Maintenant, c’est un sujet vraiment actuel. Rosalie a 17 ou 18 ans, elle se construit. Elle n’est pas cynique, mais elle est certainement capable d’ironie et de mordant. Et elle constate qu’elle ne veut pas être cette femme-là qui nettoie derrière son chum, qui fait à manger, qui voit à tout. » 

Bref, le bateau du couple prend l’eau. La découverte des ossements d’Annie-Claude, amie très chère disparue à l’âge tendre de neuf ans, vient bouleverser le cœur de Rosalie et ajoute des épines sur le chemin des deux amoureux. 

Des livres, une amie, un peu de lumière

Rosalie trouve refuge et chaleur dans les livres. La poésie d’Anise Koltz est un baume autant que l’amitié neuve de Wendy, personnage déluré et empathique qui souffle comme un vent frais dans la vie de la jeune femme et qui cautérise un peu la blessure.

 « Wendy, c’est un clin d’œil à une amie très chère, Élyse, qui a été une coloc sporadique pendant mes années de cégep. J’étais un peu néophyte quand je suis arrivé en littérature et elle m’a fait découvrir plein de grands écrivains. »

À travers ce personnage autant que dans les citations d’auteurs (Anise Koltz, on l’a dit, mais aussi Sylvia Plath, Ted Hugues), on devine le parti pris de l’auteur pour les livres. Ce qu’ils peuvent, ce qu’ils apportent. Les pages qu’on parcourt peuvent être des poutres sur lesquelles on s’appuie. Des réverbères qui éclairent le sentier. 

« La littérature aide à se construire », dit celui qui est porte-parole de la semaine Lis avec moi (du 1er au 8 octobre) et qui milite à sa façon pour que la lecture gagne en popularité. 

Commencer avec Archie

« Quand je fais des rencontres en classe, je donne en exemple mon propre vécu parce qu’il est évocateur : moi, je n’étais pas d’emblée un grand lecteur, j’ai commencé à m’intéresser aux livres très tard, en parcourant des Archie. Il n’y a pas plus simple! Ça montre qu’il n’est jamais trop tard pour commencer à lire. Il n’est jamais trop tard pour commencer à écrire non plus. J’essaie de défaire le fameux mythe du "je ne peux pas écrire parce que je ne suis pas bon en français". On peut avoir de la difficulté en grammaire et quand même avoir des tas d’histoires intéressantes à raconter. Je dis toujours aux groupes d’écoliers d’écrire avec leurs tripes. De raconter ce qui les passionne. De se révéler. Et d’oser aller puiser dans les trucs moins beaux, moins lisses. Parce que c’est dans ces zones-là, souvent, qu’on arrive à toucher les autres. L’humanité est faite de grandeurs, mais aussi de chutes. Et l’art, peu importe lequel, est une formidable façon d’exprimer ce qui nous habite, de canaliser tout ce qu’on a à dire », note le prolifique auteur dont le roman Jeanne Moreau a le sourire à l’envers a fait partie de la sélection The White Ravens 2014 de la Bibliothèque internationale pour la jeunesse. 

L’enfance, l’adolescence le fascinent. 

« C’est la raison pour laquelle j’écris autant pour la jeunesse. C’est une période charnière, un moment où on se définit. » 

Un moment où tous les possibles sont devant. Comme dans un roman.

Simon Boulerice
Je t’aime beaucoup cependant
roman jeunesse
Leméac
260 p.

Décor magogois

Lorsqu’il a amorcé l’écriture de Je t’aime beaucoup cependant, Simon Boulerice a pensé camper son action à Trois-Rivières. Et puis il y a renoncé.

« Je voulais sortir de l’histoire de Cédrika, sans ambiguïtés. »

Magog s’est imposée. L’auteur connaissait la région pour y avoir souvent visité ses cousines Patenaude. Il avait des repères, des références. L’école La Ruche. Le parc des Cerisiers où il n’y a pas de cerisiers. Le chemin vers la cour d’école. L’autoroute Montréal-Magog dans le bus Limocar. Tout ça est incarné parce que le paysage est connu de Boulerice.

« J’avais des assises. La maison dans laquelle j’ai imaginé Rosalie, enfant, c’est celle de mes cousines. J’ai vérifié auprès d’elles ce dont je n’étais pas certain. Pour le reste, il y a des thèmes qui sont universels. Peu importe quelle école tu fréquentes, il y a des choses qui ne changent pas. Les clans, les petits tracas de cour d’école, ça se ressemble passablement. »

C’est ce soir que sera diffusée la première de Cette année-là, avec Simon Boulerice, Marc Labrèche, Fred Savard et Émilie Perreault. Chaque émission s’attarde sur une année en particulier et fait le pont avec aujourd’hui. La saison s’amorce avec 1986, l’année de L’amour avec un grand A, de Bach et Bottine et des mémoires de René Lévesque. Martine St-Clair et Léane Labrèche-Dor participent à cette première.

À la télé avec Marc Labrèche

L’entretien s’achève, Simon Boulerice file en direction du plateau de la nouvelle émission Cette année-là, pour laquelle il est collaborateur régulier, avec Émilie Perreault et Fred Savard. Le rendez-vous hebdomadaire, dont la diffusion débute à Télé-Québec ce samedi 15 septembre à 20 h, est piloté par Marc Labrèche.  

« On tourne devant public au Club Soda. Marc est vraiment un super capitaine, un gars rassembleur qui sait mobiliser les gens autour de lui. Vraiment, c’est quelqu’un de précieux, avec qui c’est très agréable de travailler », dit l’auteur, comédien et dramaturge qu’on avait jusqu’ici davantage entendu à la radio que vu à la télé. 

« Chaque semaine, on va s’intéresser à ce qui a marqué l’actualité culturelle d’une année choisie, en faisant le pont avec notre époque. C’est un concept que j’aime, je fais toujours beaucoup de recherches pour mes romans. J’aime fouiller, faire des liens. Comme j’ai étudié en théâtre, je suis très à l’aise de prendre parole, ça me plaît d’avoir ce genre de tribune », dit celui qui avait une chronique de théâtre à l’émission Formule Diaz l’an dernier et qu’on peut régulièrement entendre comme collaborateur au micro de la quotidienne radiophonique Plus on est de fous, plus on lit.