Véronique Grenier, qui vient tout juste de lancer un nouveau roman (Carnet de parc), sera autrice à l’honneur au Salon du livre de l’Estrie le vendredi 18 octobre. Ce jour-là, elle participera à une lecture à 16 h 45, puis à une discussion intime à 17 h, et finalement à une soirée de lectures de taverne au Refuge des Brasseurs (21 h). Tous les détails sur ses autres interventions se trouvent dans la programmation du SLE.

Séjour en Crise-istan pour Véronique Grenier

Véronique Grenier a un « fantasme » de parc. Un endroit où il serait possible de se retirer chaque fois qu’une crise nous frappe, quelle que soit sa nature (amoureuse, professionnelle, affective, existentielle...). Un lieu exempt de la frénésie du quotidien, permettant de se concentrer entièrement sur la source de perturbation, afin de la résoudre… ou simplement la vivre pleinement au lieu de tenter de l’éviter.

Son nouveau livre Carnet de parc, l’écrivaine le décrit donc comme une quest poétique. Pas une quête comme la quête du héros dans un roman, le schéma actanciel, l’axe du désir, adjuvants, opposants, etc. Une quest comme dans un jeu vidéo, avec un personnage principal placé dans un monde particulier et qui, pour parvenir à en sortir, doit réussir un certain nombre de tableaux, niveaux, épreuves...

« J’ai quand même beaucoup joué aux jeux vidéos moi-même. En ce moment, c’est plutôt avec mon fils. Sans dire que Fortnite est la source d’inspiration du livre, c’est lorsque j’étais en train de faire une partie avec mon garçon que j’ai eu un flash : "Mon Dieu! c’est exactement ce que je suis en train d’écrire, en format poésie!" »

Cette analogie se détecte notamment dans la structure de ce bouquin de 100 pages, découpé en courts chapitres, lesquels peuvent être perçus comme des « tableaux », chacun abordant un ou des aspects particuliers d’une crise personnelle. C’est là où s’exprime toute la poésie de l’autrice, avec force images, symboles et allégories. 

Mais, encore une fois comme un jeu vidéo qui passe par des introductions identiques ou semblables à chaque tableau, tous les chapitres s’amorcent de la même façon : avec un extrait de journal intime et un court paragraphe (toujours le même) décrivant le parc. Sauf qu’à chaque section, le paragraphe répété est amputé de la dernière phrase, se rétrécissant jusqu’à n’en compter qu’une seule.

« C’est une forme qui s’est imposée de soi-même. Le paragraphe répétitif m’apparaissait comme super nécessaire au début pour comprendre clairement où l’on est. La répétition fait ressortir l’aspect circulaire et clos du lieu, et de le raccourcir ajoute l’idée d’une spirale, où des choses sont en train de s’ébrécher. Ensuite sont arrivés les Cher journal. J’aimais l’effet créé (je lis beaucoup à voix haute quand j’écris) et la coupure qu’ils apportaient avec le récit. Tout ça permet des pauses, de ne pas rester dans une densité continue. »

Condensé d’émotions

Parce qu’une fois que l’on plonge dans les méandres de ce fameux parc, on y plonge pour de vrai. Véronique Grenier y a condensé tous les éventuels doutes, dilemmes, fausses pistes, désirs d’échappatoire, pressions internes et externes, désorientations, désabusements, douleurs, colères et tristesses d’une crise personnelle. Avec l’idée d’accepter et de vivre ce moment pour ce qu’il est, d’aller jusqu’au bout, plutôt que juste « attendre que ça passe ».

« Surtout que c’est un lieu qu’on visite généralement plus d’une fois dans une vie, lors d’un deuil, une rupture, une perte d’emploi… À la différence que, dans un livre, on peut recourir à l’absurde, effacer ses souvenirs, refaire sa mémoire, essayer la vie des autres… »

Et s’apercevoir qu’il est impossible d’échapper à toutes les pressions, celles qu’on s’impose soi-même comme celles venant des autres. Le parc est d’ailleurs habité par un personnage baptisé On, qui semble vouloir autant aider qu’éprouver l’héroïne.

« C’est une sorte de guide de camp de vacances un peu sadique qui est là pour faire passer des épreuves, emmener les gens au bout d’eux-mêmes, voire au-delà. Parce qu’on ne se le cachera pas : souvent, on sait ce qu’on doit faire ou changer pour résoudre une crise. Mais on préfère faire le tour de la chose, souffrir deux ou trois fois de plus avant d’arriver au bout. »

Regard chirurgical

L’état de crise, Véronique Grenier connaît bien. Celle qui parle ouvertement de son anxiété et de sa bipolarité, qui tient même à prendre la parole justement pour déboulonner tous les mythes, a visité cette contrée sans doute plus souvent qu’elle l’aurait souhaité.

« J’ai beaucoup appris à gérer différents états, à vivre et à travailler pour ne pas être dominée par ça, à en tirer des choses, à en ressortir de moins en moins troublée. C’est probablement pour ça que j’ai un regard presque chirurgical aujourd’hui », commente l’enseignante de philosophie au Cégep de Sherbrooke, qui n’a pas la prétention d’avoir couché en poésie une analyse psychologique et universelle du processus de résolution de crise.

« Mais, du point de vue de mon expérience humaine, ça ressemble pas mal à ce que je vois autour de moi : on se revisite, on essaie de faire la part des choses entre nos émotions, nos vouloirs, nos aspirations, on identifie ce qui nous tire par en arrière. Oui, il y a probablement des gens pour qui le processus est moins long ou moins douloureux, mais je pense qu’ils sont l’exception... et on a de quoi les envier! » dit-elle en riant.

Le pouce pour le loup

Les philosophes avertis détecteront quelques références, la plus explicite étant le moment où Thomas Hobbes lève le pouce en l’air lorsque plusieurs individus trouvent le bonheur, se l’arrachent et finissent par le tuer.

Ceux qui savent que Hobbes est l’auteur du célèbre aphorisme L’homme est un loup pour l’homme saisiront rapidement. « Il y a quelques blagues de philo comme ça, des clins d’œil un peu partout dans le livre. Je suis le genre de professeure qui lasse ses étudiants à force de jokes qu’elle est la seule à rire », raconte Véronique Grenier, moqueuse d’elle-même. « Mais j’ai eu beaucoup de plaisir à faire toutes ces références, qui n’entravent pas la lecture chez ceux qui n’ont pas ces clefs », précise-t-elle.

Le récit comporte quand même sa part de critiques, comme ces gens qui s’appuient sur des phrases toutes faites, du type coach de vie, ou qui débarquent avec des solutions prétendument universelles. 

« Et qui souvent essaient de nous les vendre, qui capitalisent sur notre vulnérabilité, qui invalident le ressenti. Sans taper sur les personnes que ça aide, c’est quelque chose qui me fâche beaucoup. Je comprends la recherche de consolation. Tout le monde espère que ce soit rapide, que la douleur disparaisse grâce à une belle citation, mais 2500 ans d’histoire de philo nous disent que non. Parce que les êtres humains sont complexes. Je préfère les personnes qui nous répondent que ça va faire mal, mais qu’elles seront là pour nous aider. Nos meilleurs amis sont souvent ceux qui nous traînent dans la lucidité. »