Hervé Gagnon présente « Chemin de croix », première aventure du détective Patrick Kelly, toujours à Montréal, mais... en 2016.

Se libérer (en partie) de l’histoire

Muséologue et historien de formation, Hervé Gagnon avait toujours situé ses intrigues dans le passé. Même lorsque son éditrice lui avait suggéré de délaisser le suspense historique et fantastique (« Le talisman de Nergal », Damné, Malefica) pour le roman policier, il avait tenu mordicus à ce qu’aucune action ne se déroule après 1900. Ainsi est née, en 2014, la série des Joseph Laflamme, dont les enquêtes se passaient dans le Montréal de la décennie 1890. Cinq tomes sont déjà parus chez Libre Expression.

Mais comme il ne faut jamais dire jamais et que l’auteur est lui-même très soucieux de ne pas se complaire dans ses pantoufles, voici que paraît Chemin de croix, première aventure du détective Patrick Kelly, toujours à Montréal, mais… en 2016.

« Le jour où j’ai annoncé à mon éditrice que j’étais mûr pour un changement, elle m’a répondu qu’elle voulait justement m’en parler. J’aime aller voir ailleurs, me mettre en danger et trouver un nouveau terrain de jeu. Ça me tuerait qu’on me dise que mes livres sont tous pareils. »

« Situer l’action en 2016 m’a débarrassé d’une grande partie des contraintes imposées par la recherche historique », poursuit celui qui vérifiait toujours le moindre détail. « Même si je savais que la majorité de mes lecteurs n’y verraient que du feu, ça m’aurait trop heurté si un amateur d’histoire m’avait dit que mon personnage utilisait un pistolet qui, dans la réalité, n’était arrivé sur le marché que deux ans plus tard. »

Crucifix outragé

Mais on ne pourra jamais complètement soustraire l’historien de l’écrivain chez Hervé Gagnon. La mission de Patrick Kelly, celle de retrouver un crucifix qui aurait servi à un invoquer Satan dans la Nouvelle-France du XVIIIe siècle, s’appuie sur un fait réel.

« J’étais déjà au courant de l’histoire du crucifix outragé de 1742. L’évêque de l’époque avait ordonné une procession expiatoire dans les rues de Montréal, parce qu’un cordonnier avait payé un soldat pour invoquer le diable, dans l’espoir de retrouver l’argent qu’on lui avait volé. 

Évidemment, ça n’a pas marché. L’imbécile s’est alors plaint aux autorités d’avoir été arnaqué. Le soldat a été condamné aux galères, banni à vie de la Nouvelle-France. Quant au cordonnier, il s’en est sorti en faisant amende honorable. La rumeur veut qu’une fois par année, ses descendants se rendent chez les Augustines de l’Hôtel-Dieu de Québec, où se trouve toujours le crucifix, pour demander pardon. Autrement, il faut une permission du Vatican pour sortir le crucifix de sa monstrance. »

Patrick Kelly devra donc retrouver cet objet diabolisé à la demande d’une jeune religieuse, Claire Black. Le détective privé sans ambition, habitué d’espionner les maris infidèles et les mauvais payeurs, finira cette fois par rencontrer des satanistes qui entraînent des adolescentes dans des rites noirs. Pendant ce temps, des corps écorchés sont retrouvés dans les églises de la ville et la police ne sait plus où donner de la tête.

Google et les conspirationnistes

Comme d’habitude, Hervé Gagnon prend les faits comme point d’appui, mais se sert ensuite de tout ce qui n’est pas dit pour inventer le reste. Il s’inspire beaucoup des sites conspirationnistes, lesquels pullulent sur la toile. « Et je ne sais pas comment ils font, mais ce sont toujours eux qui sortent en premier quand je fais une recherche avec Google. »

Une partie de l’énergie consacrée précédemment à la fidélité historique, l’écrivain l’a cette fois investie dans la construction de ses personnages… en y mettant beaucoup du sien.

« L’élément historique dans mes romans m’a toujours permis de me cacher un peu. Il y avait quelque chose de rassurant dans ça. Mais là, j’étais complètement exposé. Et comme on écrit à partir de ce qu’on est et de ce qu’on sait... Donc, si tu te demandes pourquoi Patrick 

Kelly aime le vieux blues, le scotch et maltraite un peu sa guitare quand il en a le temps, je peux te montrer mon bar, ma discothèque, et viens chez nous, j’ai cinq guitares, on peut jouer toute la soirée. »

Hervé Gagnon a poussé l’exercice jusqu’à publier à la fin du livre une liste de lecture (playlist) des blues préférés de Patrick Kelly, liste également accessible sur YouTube. « C’est l’idée de mon éditrice. On est même en train de créer des pastilles de goût qui associent chaque chanson à un scotch ou un whisky. J’aurai des sous-verres avec ça pour les salons du livre. »

Se mythifier 101

Le prolifique auteur espère que les aventures de Patrick Kelly auront une suite. Sinon, il a d’autres cartes dans sa manche. Un sixième tome des enquêtes de Joseph Laflamme, Adolphus, doit paraître en 2018. Et Hervé Gagnon révèle ce que plusieurs amateurs réclamaient depuis dix ans : il est en train d’écrire un roman dérivé de Damné, qui se passera 700 ans plus tard, dans la France de 1939.

Cette série fantastico-médiévale a remporté un grand succès en Europe, plus qu’ici même, par rapport aux Joseph Laflamme. « Je me rends compte que mes lecteurs français attendent autre chose de moi que mes lecteurs québécois », constate-t-il.

Pourtant, la boucle de cette histoire était fermée, les quatre tomes réglant le sort de Gondemar de Rossal et du secret qu’il devait protéger de la destruction souhaitée par le pape. Mais ses admirateurs demandaient sans cesse à l’auteur d’Ayer’s Cliff de récidiver. Hervé Gagnon a eu le déclic grâce à Wilbur Smith.

« Mon roman préféré de lui, c’est Le dieu fleuve (River God), qui se déroule en Égypte ancienne. Il a ensuite écrit Le septième papyrus, dans lequel des archéologues découvraient ce qui s’était passé dans le roman précédent. J’ai trouvé qu’il avait eu un front de bœuf de se mythifier lui-même, mais c’était astucieux et audacieux! »

Vous voulez y aller
Hervé Gagnon
Samedi 14 octobre
Salon du livre de l’Estrie

Table ronde Ancrer son polar dans le passé
Scène Desjardins, 10 h 30
Avec Marie-Ève Bourassa et Mylène Gilbert-Dumas

Séances de dédicaces
De 11 h 30 à 13 h
De 14 h 30 à 16 h