François Couture

Savoir des choses

CHRONIQUE / Depuis novembre dernier que cette brique de plus de 700 pages me faisait les gros yeux. Chue sur le coin de mon bureau durant cette folle période de l’automne où tout un chacun lance quelque chose à l’approche de Noël, elle n’avait pas encore réussi à obtenir une case dans mon agenda. En partie de ma faute : je ne savais pas de quelle façon l’aborder. Mais elle est restée quand même là, coite entre deux piles de bouquins, avec sa couverture jaune ayant l’air de me dire : « Quand est-ce que tu vas faire quelque chose avec moi? »

Les mois ont passé, jusqu’à ce que la raison me rattrape : « Steve, ton meilleur ami François Couture vient de publier son premier livre : tu ne peux pas ne rien faire! »

Surtout que cette édition québécoise de La culture générale pour les nuls est tellement représentative du chemin que lui et moi avons parcouru depuis le secondaire.

Je ne crois pas vous avoir jamais parlé de François. À Alma, il habitait l’avenue Parizeau, moi, l’avenue Normandin, mais entre les deux, il y avait le dangereux boulevard Saint-Judes, qui a fait qu’on ne s’est rencontré qu’à la maternelle. Ma famille a ensuite déménagé, mais on s’est retrouvé au secondaire, puis au cégep, en sciences pures. On est partis colocs à Sherbrooke pour étudier à l’université, lui en physique, moi en chimie. On a abandonné tous les deux l’année suivante pour entrer en lettres et communications. J’ai fini avec un bac en études françaises, lui avec une maîtrise en création littéraire. J’ai trouvé du boulot comme journaliste ici, il est parti pour Montréal où il a fait mille et un métiers (journaliste pour Voir, attaché de presse pour les éditions Triptyque, recherchiste pour Christiane Charette, Monique Giroux, France Beaudoin, Claude Saucier, il a même eu sa propre maison d’édition, L’effet pourpre, pendant six ans).

Juste pour vous donner une idée de notre amitié : c’est la première personne à qui j’ai dit que j’étais gai.

Mais je pense que ce que nous avons partagé de plus précieux, c’est d’avoir fait partie de l’équipe de Génies en herbe de notre école secondaire. En fait, sans ça, je crois bien que ni lui ni moi ne serions où nous sommes aujourd’hui. Certains disaient que c’était du bourrage de crâne, de la simple mémorisation, alors que, nous, nous découvrions qu’il y a tellement plus de choses à savoir que ce qu’on nous apprend à l’école. Mieux : on peut savoir des choses juste pour le plaisir de savoir des choses.

Imaginez le sourire sur mon visage quand j’ai découvert que le premier livre signé par François (ce mec a une plume d’enfer et nous sommes légion à attendre son premier roman) était un ouvrage de culture générale. Le même genre de livre que nous lisions pour nous préparer à nos tournois de Génies en herbe (d’ailleurs, cela fait exactement 30 ans cette année, nous étions au Triolet pour le tournoi provincial, ce qui a joué dans notre décision d’étudier à Sherbrooke deux ans plus tard).

Mais ce n’est pas lui qui a eu l’idée de cette mouture québécoise de La culture générale pour les nuls. « C’est une commande des Éditions de l’Homme, où j’ai travaillé un an et demi, et qui se sont entendues avec les éditions First, les détenteurs des droits pour la francophonie de la série For Dummies, pour faire des titres adaptés à notre marché. Par exemple, dans la version originale du livre, il y a tout un chapitre sur les émissions de télé françaises qui ne nous disent rien ici. C’était le projet idéal pour moi, parce que ça venait allumer plein de passions que j’ai dans la vie : la rédaction, la recherche, la connaissance humaine... Je suis dans une catégorie de cerveaux qui est incapable de se contenter d’une chose. »

En anglais, on appelle ça des slashers, en référence à la barre oblique entre chacune des professions cumulées par la même personne. François m’a envoyé, avec un gros ouache!, le lien du Grand dictionnaire terminologique qui suggère de traduire par « travailleur multifonction » ou « cumulotravailleur ».

À part la section sur l’histoire canadienne, qu’il a confiée à un véritable historien (Mathieu Perron), mon cumulo-ami a donc écrit un tout nouveau chapitre sur la télévision, en plus d’ajouter plusieurs paragraphes sur la culture. « Les incontournables québécois comme Armand Vaillancourt, la Bolduc ou les peintres du Refus global n’étaient évidemment pas dans l’édition originale. En sports, j’ai enlevé le rugby pour parler un peu plus de hockey, de basket-ball et de baseball. Mais j’ai été obligé de faire plusieurs choix déchirants, à cause de l’espace limité. À la fin, cela donne de 15 à 20 pour cent de nouveau matériel. Ce n’est pas la culture québécoise pour les nuls, mais bien la culture québécoise qui s’insère dans la culture générale », précise-t-il.

J’ai évidemment demandé à mon ami ce qu’il pensait de cette culture générale, celle qui nous a permis à tous deux de nous rendre où nous sommes, qui nous sert tous les jours dans notre travail, mais qui, quand on regarde autour de soi, ne semble pas si importante. D’ailleurs, pourquoi associer « connaissance générale » et « génie »? Est-elle si inaccessible et élitiste?

« Je crois que c’est de moins en moins valorisé dans la société et dans notre système scolaire. L’école sert de plus en plus à produire des travailleurs et non des citoyens. Par contre, je regarde mes deux adolescents et je les trouve très allumés, encore plus que nous à leur âge à cause des possibilités technologiques d’aujourd’hui. Et il y a des gens qui résistent, il y a toujours des tournois de Génies en herbe... »

« Il faut arrêter de penser que ça ne sert à rien. C’est d’ailleurs ainsi que je vends mon livre : je dis qu’il faut l’acheter parce qu’il n’est pas utile. On peut très bien se passer de ces connaissances-là. Mais comme disait un scientifique de la NASA à propos du boson de Higgs, ce qui est le plus éloigné de notre subsistance est ce qui fait le plus de nous des êtres humains. L’utilitarisme de ce livre n’est pas au sens capitaliste ni économique mais au sens humain. »

Et, paradoxalement, me cite-t-il, lorsque des participants au jeu Face au mur à TVA ont remporté 444 000 $ en mars dernier, une des concurrentes a avoué qu’elle s’était farci La culture générale pour les nuls en guise de préparation. « Pour elle, c’était vraiment un livre utilitariste », lance-t-il en rigolant.

Rien à voir avec la véritable soif de connaissance. Mais François et moi avons eu la chance d’avoir des professeurs qui nous ont assoiffés pour le restant de notre vie.

FRANÇOIS COUTURE, FLORENCE BRAUNSTEIN ET JEAN-FRANÇOIS PÉPIN
La Culture générale pour les nuls, édition Québec POUR LES NULS, ÉDITION QUÉBEC
ESSAI
First
716 pages

FRANÇOIS COUTURE, FLORENCE BRAUNSTEIN ET JEAN-FRANÇOIS PÉPIN 
La Culture générale pour les nuls, édition Québec POUR LES NULS, ÉDITION QUÉBEC 
ESSAI 
 First 
 716 pages