Rufus Wainwright

Rufus Wainwright : Inclassable créateur

Dix minutes. Pas une de plus. C’est tout le temps qu’on a pour causer avec Rufus Wainwright.

L’appel se fait à l’heure très précise, un vendredi, à midi et demi. On ne lésine pas avec l’agenda du chanteur à la voix unique. 

On ne s’embarrasse pas, non plus, de détours linguistiques dans la langue de Molière. La conversation se fera en anglais, prévient son équipe. 

Pourtant, promis, il chantera quelques chansons francophones lors de son passage à Sherbrooke mardi soir, annonce-t-il dans le combiné. 

Seul arrêt dans la belle province cet automne avant le début de sa tournée All These Poses (bricolé pour marquer le 20e anniversaire de son premier disque), qui le ramènera au Québec l’an prochain, le spectacle prévu au Théâtre Granada est en soi un événement. Une première attendue.

« Ce que je vais faire à Sherbrooke c’est, comment dire?... c’est un spectacle pain et beurre! », image Rufus.

« Je suis un artiste de scène, explique-t-il. Mon métier, celui qui me permet de payer les factures, c’est d’écrire des chansons et d’aller, ensuite, les défendre seul sur scène. J’ai l’habitude de travailler sur des projets conceptuels, des trucs éclatés, mais trois ou quatre fois par mois, je fais mon boulot de chanteur. Le spectacle au Granada, c’est ça, c’est l’auteur-compositeur-interprète qui monte en solo sur les planches avec son piano et sa guitare pour interpréter différents titres de tout son répertoire. C’est un pan de ma carrière dont je suis très fier, un aspect qui est très important pour moi parce qu’il s’inscrit en quelque sorte dans la lignée de ce que faisaient les troubadours. » 

DE TOUT 

La sélection de chansons choisies pour sa halte en Estrie reste teintée de mystère. « Mais il y en aura de tous genres, je vais piger dans différents tiroirs. »

Son répertoire, justement, est vaste et éclectique. De la pop, du rock, du très lyrique, du classique, du plutôt folk, quelques reprises (sa version d’Hallelujah, de Cohen, est une grande favorite pour plusieurs) : le musicien couvre large. Il fait partie des créateurs originaux, des artistes inclassables. De ceux qui, d’un projet à l’autre, savent se réinventer. 

Son parcours est jalonné de projets atypiques. Son plus récent album (Take All My Loves) est tricoté avec des sonnets de Shakespeare. Il a posé sa griffe sur plusieurs trames sonores de films. Il a aussi embrassé l’opéra. À ce chapitre, il s’apprête d’ailleurs à présenter sa nouvelle œuvre, Hadrian, montée avec la Canadian Opera Company. La première aura lieu au Four Seasons Centre for the Performing Arts de Toronto, le 13 octobre. Ce sera sa deuxième création dans ce registre, lui qui avait signé Prima Donna, en 2009. Cette fois-ci, l’œuvre qu’il a composée s’ancre au destin de l’empereur romain Hadrien et sur la tragique disparition de son amant, Antinous. 

« On vise l’or avec cette production. J’espère qu’elle rayonnera à l’étranger, qu’elle sera plus tard présentée à Paris, à New York, mais je suis très heureux qu’elle prenne son envol ici, au Canada. C’est un projet grandiose, en quatre actes, avec une distribution absolument formidable qui compte Thomas Hampson et Karita Mattila. » 

REDONNER À L’OPÉRA

Le lyrisme, l’élan emporté, l’intensité : tout le ravit dans l’opéra. Et depuis longtemps.   

« Je suis devenu un grand, un immense fan d’opéra à l’âge d’environ 13 ans, après avoir entendu un vieil enregistrement du Berlioz Requiem. C’était marquant. J’étais complètement subjugué. Après cette expérience, c’est devenu, et ça demeure, mon type de musique préféré. C’est presque une sorte de religion pour moi. »

Il savait qu’il reviendrait à l’opéra. Il savait aussi que ce genre musical n’était pas nécessairement celui qui lui permettrait de rejoindre le grand public. Pour raconter les histoires qu’ils portaient et toucher le plus grand nombre, il fallait explorer différents filons musicaux. Emprunter d’autres chemins. En repoussant les limites, en se permettant des détours dans les possibles de l’opéra.

 « J’incorpore dans mes chansons beaucoup d’effets dramatiques, de textures, de couleurs et de trucs qui appartiennent à la palette de l’opéra. J’emprunte beaucoup à cet art, qui m’a énormément donné. Ceux qui ne connaissent pas l’opéra trouvent que mes chansons ont un caractère inhabituel. Cette manière de jouer avec le genre musical, c’est une façon pour moi de me distinguer. » 

C’est une façon, aussi, d’être fidèle à soi. Un essentiel qui lui vient sans doute un peu de l’enfance. À quelques reprises au cours du bref entretien, il évoque ses parents, les artistes folk Loudon Wainwright et la regrettée Kate McGarrigle. 

Bien sûr que sa sœur (l’auteure-compositrice-interprète Martha Wainwright) et lui sont tombés dans la marmite de la musique quand ils étaient petits. Ils ont la chanson imbriquée dans l’ADN. Pas de doute. Mais ils ont aussi été biberonnés à une certaine vision des choses, à une façon de faire le métier sans faux-semblant, sans paravent. 

« De mon père comme de ma mère, je retiens cette vraie poursuite de l’excellence dans l’art de la musique. Ils étaient incroyablement respectés dans le milieu parce qu’ils étaient vrais et intègres dans leur façon de faire. Ils ne jouaient pas de jeu, ils tendaient vers l’essence pure de la musique. »  

Dix minutes, pas une de plus. C’est tout le temps écoulé depuis le début de l’entretien et c’est déjà la fin. 

Rufus est attendu ailleurs. Et au Théâtre Granada, mardi.

BIENTÔT UN NOUVEL ALBUM ?

Tout à ses spectacles et au lancement de son second opéra, l’original créateur confie qu’il s’apprête à tremper ses mots dans le rock à nouveau. 

« Maintenant que mon opéra est en chemin, je m’en vais bientôt en studio à Los Angeles pour terminer mon prochain album, qui sera dans un registre plus pop. Je rembarque sur le cheval du rock’n roll. Si tout va comme prévu, il devrait sortir bientôt. D’ici un an », dit celui qui ressent l’urgence de créer.  

« J’ai eu 45 ans, j’entends le tic-tac de l’horloge. Le temps passe. Et le monde attend », résume-t-il en riant.

VOUS VOULEZ Y ALLER ?

Rufus Wainwright
Théâtre Granada de Sherbrooke
Mardi, 4 septembre, 20 h
Entrée : 48,25 $ et 58,25 $