Avec Gabriel et le philosophe, Gilles Voyer publie son quatrième essai. Son deuxième, Pour une éthique du raisonnable, sera réédité prochainement.

Revaloriser la réflexion

Gilles Voyer est médecin retraité, mais il n’a exercé son métier d’omnipraticien qu’une douzaine d’années environ, bifurquant vers l’enseignement à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke. Il y a été directeur du Centre de formation continue, mais aussi du Bureau de développement de l’éthique. En fait, les questions éthiques et philosophiques ont fini par occuper une part bien plus importante que les notions médicales dans sa vie professionnelle et personnelle.

« J’ai même obtenu ma maîtrise dans ce domaine et j’y aurais probablement fait carrière si je n’avais pas choisi la médecine », explique celui qui a pris sa retraite il y a quatre ans et peut depuis se consacrer entièrement à cette matière qui le passionne... et à la communiquer aux autres.

Le Sherbrookois vient d’ailleurs de publier Gabriel et le philosophe, son quatrième essai, aux éditions Fides. Un livre qui n’aurait peut-être pas vu le jour si cela n’avait été un jeune adulte, Gabriel, ayant de grandes interrogations.

« Nous nous sommes rencontrés par hasard. Au fil de nos discussions, il a fini par me poser des questions plus fondamentales. Je lui répondais, mais il n’était pas certain de bien comprendre. J’ai donc décidé de lui écrire. Finalement, je lui ai écrit chaque fois. Ce qui a donné une vingtaine de lettres. J’en ai parlé à mon éditeur, qui s’est montré intéressé. »

Le jeune Gabriel Caron, qui a aujourd’hui 20 ans et qui signe le préambule de l’ouvrage, n’est donc pas un personnage fictif. Les 24 lettres de Gilles Voyer, écrites sur une période de deux ans, partent pour la plupart du questionnement réel d’un jeune en perte de repères, qui avait décroché au secondaire et était devenu orphelin de père avant sa majorité. Ses interrogations portaient sur des choses aussi intemporelles que l’amour, le bonheur, le risque et l’art que sur des sujets liés à notre époque, comme les manipulations génétiques, les dépenses de l’État, les accommodements raisonnables et le transport du pétrole.

Acte de volonté

« Je vois ce livre comme un coffre à outils pour réfléchir, à une époque où les gens réfléchissent de moins en moins. Parce que cela demande du temps et de l’effort. C’est un acte de volonté. Beaucoup de personnes pensent aussi que la philosophie est là pour donner des réponses, alors que ce n’est pas ça. Oui, il y a les cours de philosophie au cégep, mais qu’en reste-t-il après? Je ne trouve pas que les gens y recourent beaucoup aujourd’hui », émet l’essayiste.

Pour chacune des questions soulevées, Gilles Voyer a tenté de mettre en lumière « le ou les philosophes les plus éclairants », allant puiser parfois dans la mythologie.  

« Identifier le meilleur outil, c’est ça, le travail d’un philosophe. Par exemple, en matière d’éthique, c’est Aristote. Pour l’idéologie, je me suis tourné avec Hannah Arendt. Henri Bergson m’a donné la matière pour la question sur l’intuition. »

Une sélection qui n’est évidemment pas exempte de toute subjectivité, mais une subjectivité qui s’appuie sur des idées, non des émotions. Gilles Voyer n’hésite pas, par exemple, à faire valoir une vision contraire à l’aide médicale à mourir, lui qui estimait davantage la médecine palliative.

« Si on considère que l’humanité n’a cessé de cheminer vers un bannissement de l’homicide et que la mort est quelque chose qui doit arriver en son temps, l’euthanasie est un peu un recul. Elle équivaut à devancer la mort (alors que l’acharnement thérapeutique, c’est la retarder). »

Gilles Voyer rappelle également dans son ouvrage que les accommodements raisonnables sont une obligation juridique, donnant l’exemple d’un aveugle qui doit être accompagné dans un isoloir, sinon il sera privé d’un droit fondamental, celui de voter. « Mais un propriétaire de cabane à sucre qui retire le lard de ses fèves pour des clients musulmans, ce n’est pas un accommodement raisonnable : c’est une stratégie de marketing! »

Le livre se termine par une « très, très courte histoire de la philosophie occidentale », en 144 points. 

L’auteur reconnaît qu’il n’a pas été facile de synthétiser, en quelque 170 pages, autant de pensées, souvent d’une grande complexité. « C’est du travail, mais heureusement, je ne partais pas de zéro. »

Et Gabriel?

« Est-ce que ça lui a apporté quelque chose? Je dirais oui. Du moins, je le trouve plus sérieux aujourd’hui. »

BIBLIOGRAPHIE

1996 Qu’est-ce que l’éthique clinique?
2007 Pour une éthique du raisonnable
2009 La mort à son heure
2018 Gabriel et le philosophe ou Comment réfléchir aux turbulences de notre temps