Bertrand Gosselin et Jim Corcoran

Retour sur une fin

Les retrouvailles ont un léger parfum de déjà vu. En 1999, l'album La tête en gigue était réédité sur disque compact. À l'époque, Jim Corcoran et Bertrand Gosselin s'étaient revus à La Tribune, le temps d'un entretien et d'une séance de photos, la première depuis la fin de leur duo, en 1980. Dix-sept tours de calendriers plus tard, ils remettent ça. Les deux Estriens d'origine ont ressorti des cartons le disque À l'abri de la tempête (enregistré au Studio Six de Montréal en 1979) pour l'offrir sur CD. Et c'est à nouveau à La Tribune qu'ils se rencontrent pour la seule entrevue au menu de ce lancement. Parce que Sherbrooke a été le point de départ de leur carrière. Et le tremplin.
Jim arrive le premier, bientôt suivi de Bertrand. L'accolade est sentie, le sourire est grand. Et l'émotion est là.
« Je suis parti de chez moi, à Stoke, j'ai mis l'album, je m'en suis imprégné jusqu'ici. J'ai trouvé ça très, très émouvant. Je ne l'avais pas écouté depuis peut-être dix ou quinze ans avant de replonger dedans, il y a deux semaines. Je remarque que c'est un disque extrêmement intense. Il y a de la profondeur, beaucoup d'intimité aussi. On se dévoile beaucoup. On fusionne musicalement, on est très à l'écoute l'un de l'autre, je n'en reviens pas! »
« Donc t'as aimé ça? » demande Jim.
« Je vais te dire, Jim, sincèrement, ça m'a fait un peu mal. Pas parce que je m'ennuie de cette époque-là, mais replonger dans tout ça... Les autres albums ne me font pas cet effet. Celui-là, je trouve qu'il transporte beaucoup d'émotions. Quand est arrivée la chanson
La fille du capitaine, il m'est venu des larmes. Avec le recul, on peut porter un autre regard sur le disque. On s'est séparé très peu de temps après l'avoir lancé. Il est magnifique en même temps qu'il transporte beaucoup de ruptures. C'est comme si on sentait que c'était la fin de quelque chose, de notre duo et de plein d'autres trucs. Ça a été un tournant. »
La fin de huit années
Ce disque, leur quatrième et dernier, c'était aussi la conclusion de huit années à jouer de la musique ensemble. Leur guitare classique dans les bagages, les deux complices avaient fait le tour du Québec autant qu'ils s'étaient promenés en Europe.
« Moi, quand je réécoute, je suis impressionné par la rigueur et la précision, dit Jim. Sur la chanson Il me fait du bien, par exemple, il n'y a que deux guitares, deux voix, mais le portrait sonore est plein et riche. Techniquement, c'est une réussite et je trouve que c'est majeur comme accomplissement sur le disque. Ça vaut aussi pour les autres chansons. Quand on improvisait, comme les années 1970 nous le permettaient, on enfilait les notes. La qualité du son, l'énergie, tout est là. J'ai un très bon souvenir de tout ça. Tous les deux, on n'avait pas le même bagage ni le même parcours. Moi, j'étais nourri par le folk, Bertrand écoutait des trucs plus progressifs. »
C'est la rencontre de ces deux univers qui créait leur signature unique.
« On avait chacun notre couleur, on composait chacun de notre côté et on était toujours curieux de voir comment l'autre s'infiltrerait dans notre chanson. »
Le CD nouvellement chez les disquaires traduit bien l'esprit du duo et l'époque dans laquelle il évoluait.
« On n'a pas remixé ni rematricé pour cette réédition : on a transféré de l'analogue au digital, note Jim. Tout ce qu'on a fait, c'est augmenter le volume, étant donné qu'à l'époque, tous les disques se faisaient à un niveau plus bas. Je n'aurais pas voulu essayer de remixer, parce que ce qui transparaît, c'est la magie du moment, cette complicité entre nous deux. »
63 spectacles en 60 jours
Une complicité sublimée par Quentin Meek, « l'ingénieux ingénieur du son », et le réalisateur-arrangeur Richard Grégoire, précieux mentor et musicien qui alliait discrétion, intelligence et sensibilité.
« Les arrangements qu'il proposait, c'était de toute beauté! » note Bertrand.
« Il a toujours été avec nous. On ne sentait pas sa présence et on voyait le résultat », résume Jim.
Le résultat, dans ce cas-ci, est un chapelet de chansons polies à coup d'intensives répétitions et de spectacles pluriels. Entre la sortie de leur troisième album, La tête en gigue (coiffé meilleur disque folk au Festival de jazz de Montreux, en Suisse), et l'entrée en studio pour la captation d'À l'abri de la tempête, Jim et Bertrand ont multiplié les concerts. Invités à jouer de l'autre côté de l'Atlantique, ils ont là-bas enfilé 63 représentations... en 60 jours! L'harmonie musicale était là, la chimie aussi.
Sabbatique prolongée
La question se pose : quelle tempête a mené à la dissolution du duo? Aucune, répondent en même temps les deux musiciens. La séparation s'est faite en douceur. Sans tourment ni chicane. Une année sabbatique qui s'est prolongée, en quelque sorte.
« On venait de lancer le disque, il y avait beaucoup de demandes, mais on avait tellement tourné... Au désespoir d'Alain Paré, notre gérant d'alors, on a annoncé qu'on prenait une pause », se rappelle Bertrand.
« Personnellement, j'avais une grande curiosité de voir ce que je deviendrais tout seul, précise Jim. J'avais ce besoin de savoir quelles audaces j'aurais, quelles peurs m'habiteraient. Je suis allé à Memphis avec Carl Marsh. J'ai expérimenté en musique. Quand j'ai dansé avec Louise Lecavalier au gala de l'ADISQ, ça a été un moment pivot. Après ça, j'ai travaillé avec beaucoup d'artistes au fil des ans, j'ai toujours eu ce besoin d'être provoqué par un talent que je respecte. Parce que j'avais ça avec Bertrand. »
« Jim a foncé. Il s'est laissé porter par la vague, il a continué. Moi, j'ai joué en solo également, mais j'ai dit non à plusieurs choses. Pour différentes raisons. J'ai développé mon projet de musique à l'école. En 25 ans, j'ai composé plus de 3300 chansons avec les idées et la participation des enfants. Et je suis toujours aussi passionné par ce projet-là », souligne Bertrand.
Au fil de la conversation, des souvenirs fusent, des anecdotes sont racontées. Il y a cette fois où ils ont chanté avec Pauline Julien, par exemple. Moment magique. Et cette autre fois où, à Shawinigan, les deux amis étaient en train de faire les tests de son, en après-midi. Une dame s'était présentée à la porte, convaincante : « Je veux rentrer, je veux le rencontrer, je le connais! »
« Vous connaissez qui, Madame? » avait demandé le portier.
« Ben le chanteur, Jimmy Bertrand! »
Éclats de rire dans la petite salle d'entretien.
« Tout ça, c'est comme si c'était hier. Je te revois Jim, et je te retrouve comme à l'époque », dit Bertrand.
Sans nostalgie
Des deux, il est celui qui poussait le plus pour la sortie de leur dernière galette sur CD.
« Ce disque-là, je trouvais ça important qu'il soit offert autrement que sur cassette et vinyle. Ça fait 20 ans que je le souhaitais. »
Jim était moins pressé : « Je suis fier de tout ça, mais je ne suis pas nostalgique. J'ai travaillé sur d'autres projets artistiques depuis. Je me demandais ce que ça allait provoquer par rapport à où je suis rendu actuellement. »
C'est lui qui a mis la main sur la bande maîtresse de l'enregistrement, un peu par hasard, en fouillant dans une chambre forte où se trouvaient les archives de Kébec-Disque. « J'ai fini par ouvrir une boîte dans laquelle j'ai reconnu les titres de nos chansons. Je suis allé dans un labo de transfert où j'ai appris que le son était impeccable. »
Reste maintenant à voir si les deux premiers disques des Estriens seront eux aussi réédités (Jim et Bertrand et Île d'Entrée). Rien n'est annoncé encore, mais ça se pourrait. Sous forme de coffret rassemblant les quatre opus faits par le duo pendant ses huit ans d'existence.
Six chansons sous la loupe
Il a neigé hier
« Celle-là, je l'ai composée en Bretagne, alors qu'on était en tournée là-bas. Je l'ai chantée justement il y a deux semaines au concert de ma blonde [Marie-Anne Catry]. » - Bertrand
J'étions seul
« C'est une chanson dont le texte me rend particulièrement fier. Il y avait de l'audace, là-dedans. Elle transporte un certain mystère. Elle raconte une rupture avec soi-même. » - Jim
Mais de là à dire
« Ça parlait aussi de rupture. Je pose la question : qui aurais-je pu devenir, qui aurais-je pu être. À l'horizon, il y avait peut-être déjà la rupture du duo, inévitable. » - Jim
La fille du capitaine
« Ma préférée sur le disque. C'est une chanson très imagée et mélodique, qui rappelle le style de La tête en gigue. Je l'écoute et je trouve que j'étais très inspiré à la mandoline. » - Bertrand
Femme seulette
« C'est la chanson avec laquelle Bertrand m'a fait suer! Il devait y avoir 80 accords là-dedans! Comme je suis autodidacte, je devais les apprendre par coeur. J'avais une grande feuille devant moi avec tous les accords dessinés. Mais quand j'ai réussi à l'avoir, quelle satisfaction! J'avais hâte qu'elle arrive dans le show. » - Jim
Il me fait du bien
« Je trouve que c'est l'un des plus beaux textes de Bertrand. Quand j'écoute l'enregistrement, je suis émerveillé par tout le travail technique accompli. »
- Jim
Vous voulez écouter?
À l'abri de la tempête
Jim Corcoran et Bertrand Gosselin
Folk franco
Audiogram