Richard Séguin

Retour à Walden : Richard Séguin dans les pas de Thoreau

C’est un projet que Richard Séguin porte depuis longtemps. Plusieurs années, au bas mot. L’auteur-compositeur-interprète avait dans sa manche cette envie franche de mettre en lumière l’œuvre de l’auteur et philosophe Henry David Thoreau. De chanter ses mots. De porter ses idées et ses idéaux. De rendre hommage au penseur et à l’homme qui marchait un pas à côté de la masse, un temps en avant de tout le monde, ou presque.

Le lancement, vendredi dernier, de Retour à Walden, c’est en quelque sorte une fleur sur le parcours. Un détour nécessaire dans l’œuvre et la vie d’un autre. Un projet où le collectif s’est invité, aussi. Sur le disque, Jorane, Élage Diouf et Normand D’Amour ont tous trois prêté leur voix à des personnages qui ont côtoyé Thoreau.  

« Je pensais à chacun d’eux sans savoir si le projet les intéresserait », dit Richard Séguin.

Tout le monde a dit oui. Tout le monde s’est complètement investi dans l’atypique proposition. « On a abordé le projet en se disant qu’on était au service de l’histoire et des personnages. On voulait que chacun ait sa couleur. Tout s’est fait vraiment harmonieusement. On s’est donné le luxe du temps. »

À l’heure où les chansons s’achètent en pièces détachées sur une plate-forme ou sur une autre, l’opus tout neuf est un bel ovni musical. Un album-concept qui s’écoute d’une traite. Dix-neuf plages liées entre elles par un fil conducteur historique. Les chansons, truffées de citations de Thoreau, ont été tricotées avec l’aide précieuse des complices Guido Del Fabbro et Hugo Perreault. Cordes, cuivres, bois et percussions habillent joliment les mots. Le romancier Louis Hamelin a, lui, signé un texte dans le livret qui met la table en présentant Thoreau et en tressant les grands filons historiques.

« J’ai triché un peu dans la chronologie des événements pour arriver à un condensé de cette période effervescente, pour tisser une trame théâtrale et faire ressortir l’essence de la pensée de Thoreau. Celle-ci m’habite depuis tellement longtemps... Faire ce disque, c’était une façon pour moi de le faire connaître, de lui rendre hommage. On est loin de la recherche d’un format radiophonique, de la chanson qui tournera sur les ondes. C’est anachronique comme projet et marginal comme approche et comme résultat. »

Le propos, lui, est on ne peut plus pertinent. Et contemporain. Thoreau a beau avoir vécu dans les années 1800, sa vision et ses prises de position restent éminemment actuelles.

Une cabane dans le bois

Philosophe et poète américain, Henry David Thoreau est né à Concord, au Massachusetts, en 1817. Il y est mort en 1862. Son œuvre majeure, celle qui a inspiré Richard Séguin, est Walden ou la vie dans les bois, publiée en 1854. Le chanteur a eu le bouquin entre les mains pour la première fois à l’âge de 30 ans. « C’est Sylvie Chaput et Marc Chabot, avec lesquels je collabore depuis longtemps, qui m’ont les premiers parlé de Thoreau », explique-t-il.

Son exemplaire de Walden aux pages écornées et annotées a manifestement vécu.  

« Je l’ai parcouru plusieurs fois. C’est assez exigeant comme lecture. En dix-huit chapitres, Thoreau raconte sa vie dans les bois, lui qui a pris la décision de se retirer en marge de la société pour se consacrer à l’écriture et être proche des saisons. La nature est pour lui la voie d’accès pour habiter l’instant présent, c’était un précurseur du mouvement écologiste, un adepte de la simplicité. Certains textes sont plus poétiques, mais d’autres sont très pragmatiques », explique l’auteur-compositeur-interprète.

En haut de sa montagne, dans le giron de la verte campagne de Saint-Venant, Séguin a bâti sa propre cabane en bois, il y a six ans. Mêmes dimensions que celle de Thoreau, mais un peu plus lumineuse, sans doute.

« C’est là que j’allais à la rencontre de Thoreau, là que je plongeais dans son œuvre. »

Les grandes baies vitrées du repère créatif donnent sur les Appalaches. La même chaîne de montagnes que celles où le philosophe américain avait ses habitudes. Concord, après tout, c’est tout près d’ici. Et c’était un lieu où l’avant-garde prenait forme.
TEXTE-courant:       « C’était un bassin où se retrouvaient plusieurs penseurs, écrivains et artistes. Thoreau faisait partie du mouvement transcendantaliste. Pour lui, le divin se trouvait dans la nature, il n’y avait pas de religion. Dans les années 1800, c’était quand même une posture à contre-courant. »

L'humain d'abord

Le penseur s’est posé en briseur de misères. À sa façon. Il était un rebelle à la vision humaniste. Une voix qui s’exprimait à travers les gestes.

« C’était un porteur d’espérance, un homme de convictions. Il n’imposait pas sa vision. Il agissait. Il a pris position contre l’esclavagisme et pour les droits humains. C’est le père de la désobéissance civile [il a d’ailleurs signé un essai sur le sujet, en 1849]. Il ne reconnaissait pas un gouvernement esclavagiste ni un gouvernement qui s’engageait dans une guerre d’agression, envers le Mexique à l’époque. Il a pris la décision de désobéir et d’aller en prison pour ses idées. Ce faisant, il a donné un outil démocratique qui a plus tard inspiré Gandhi et Martin Luther King; un outil démocratique qui a un écho encore aujourd’hui. »

Sur disque, la chanson Guerre et tempête faite référence à ce chapitre. Tout de suite après, le philosophe Normand Baillargeon fait le pont entre hier et aujourd’hui avec un texte senti qui appelle à l’action et à l’indignation. On l’a dit, Thoreau a encore sa pertinence.

« On constate, 200 ans plus tard, que certaines réflexions sont encore vraiment d’actualité. Le recul démocratique et la situation aux États-Unis, les changements climatiques, les droits humains : on est dans un état d’urgence vis-à-vis ces enjeux. Il se passe quelque chose de grave. Marcher dans les pas de Thoreau, finalement, c’est peut-être une façon de s’interroger sur ce qu’on traverse actuellement. J’espère que ça peut réveiller une forme d’indignation. J’aimerais que ça ait cette portée. »

Richard Séguin, Jorane, Normand D'Amour et Élage Diouf.

DES INTERPRÈTES, DES PERSONNAGES

JORANE

« C’est une grande musicienne, une artiste accomplie capable de se promener à travers les époques, comme si elle avait une sensibilité intemporelle. Elle pose sa voix sur trois chansons dans lesquelles elle incarne Lidian Emerson, amie et confidente de Thoreau. Tous deux étaient proches, entre autres parce qu’ils avaient perdu un être cher, presque en même temps. Quand j’ai proposé le projet à Jorane, au départ, chacun n’avait qu’une chanson. Elle m’a demandé d’en avoir davantage et je lui en suis tellement reconnaissant! Ça a mené à Rêver à demain, une chanson qui parle pour les femmes de cette époque-là. Je pense à Emily Dickinson, par exemple, qui avait écrit 1300 poèmes et qui, la première fois qu’elle en a publié une douzaine, a dû le faire sous un nom d’emprunt. »

ÉLAGE DIOUF

« On se connaissait, à cause des Colocs et il a tout de suite embarqué dans le projet, en abordant ces chansons-là comme des prières à la liberté. Il y a une grande sensibilité dans son interprétation, il a su amener un côté blues, un côté senti, avec des chants sénégalais improvisés. Il campe William, qui représente un Africain devenu esclave, en fuite vers le Canada à travers l’Underground Railroad. »Le thème était délicat. Lorsque l’affaire SLAV a éclaté, l’équipe s’est questionnée.  « On parle de l’abolition de l’esclavage, alors oui, on s’est demandé ce qu’on faisait... Mais le fait qu’Élage était très à l’aise d’assumer ce personnage-là, depuis le départ, nous a confortés dans notre position. Avec le personnage de William, on n’a pas la prétention de représenter tous ceux qui sont passés par l’Underground Railroad. On montre un parcours, un visage. »

NORMAND D’AMOUR

« Il incarne un personnage controversé de l’histoire de la politique américaine, John Brown. Pour les uns, c’était un terroriste complètement fou, alors que pour les autres, c’était un héros abolitionniste qui est allé au bout de ses convictions. Il avait en lui cette colère pleine d’indignation, il était persuadé qu’il pouvait faire le soulèvement des quatre millions d’esclaves. L’armée l’a encerclé, ses fils sont morts et lui s’est servi de son procès comme mégaphone pour l’abolition de l’esclavage avant d’être exécuté. Normand D’Amour a cette fougue qui apporte intensité et grandeur au personnage. »

SUR SCÈNE?

Les chansons du disque racontent une histoire, celle de Thoreau et de ses contemporains. Et cette histoire pourrait fort bien se déployer sur scène. « Si un metteur en scène s’y intéressait, l’œuvre est là. Elle pourrait devenir un théâtre musical. Moi, par contre, je ne me vois pas jouer sur scène. Je connais mes limites. Et bien rationnellement, Thoreau a 28 ans là-dedans. J’aurais beau me teindre les cheveux, je ne pourrais quand même pas l’incarner », dit en riant l’auteur-compositeur-interprète, qui confie aussi caresser l’idée d’une traduction. « On verra, mais j’aimerais que ce projet vive aussi en anglais, il y aurait un public qui s’y intéresserait, je pense. »