L’historien et muséologue Jean-François Leclerc a assisté les artistes Marie-Denise Douyon et Radu Juster dans leur quête d’une trame historique vérifiée et expliquée, dont ils se sont inspirés pour produire l’exposition multimédia « Haïti-Québec : 2 peuples, 2 histoires, une rencontre ».

Ratisser, retisser et métisser

Colonisation, oppression, luttes identitaires : les histoires des peuples haïtiens et québécois sont peut-être plus près l’une de l’autre qu’elles ne pourraient le laisser croire. À travers l’exposition Haïti-Québec : 2 peuples, 2 histoires, une rencontre, Marie-Denise Douyon et Radu Juster remontent le fil de chacun des récits pour en faire émerger tant les mailles apparentées que les motifs distincts, qui ont finalement mené à un tissage commun.

Aidés d’une dizaine de collaborateurs, les artistes ont monté un parcours immersif et multidisciplinaire selon une trame historique vérifiée et expliquée, notamment grâce à l’accompagnement de textes et capsules audio produits par des historiens.

« Mieux raconter, ce n’est pas nécessairement en fonction de l’exactitude des faits : c’est mieux transmettre des émotions par rapport à ce segment de l’histoire », partage Marie-Denise Douyon, qui est originaire d’Haïti et qui a vécu sur les continents africain, européen et américain. 

Créée à l’origine pour le 375e de Montréal sous le nom de Haïti-Montréal, 2 îles, 2 histoires, 1 quartier, l’exposition multimédia que Radu Juster et elle présentent aujourd’hui a évolué pour s’ouvrir à la province entière et ainsi atterrir à la Galerie d’art du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke. 

Les peintures, sculptures, projections, installations et photographies permettent de porter un œil subjectif sur certains moments-clés, comme les colonisations française, anglaise et espagnole, ou alors l’éléphant dans la pièce : l’esclavage. L’installation évoquant le transport des esclaves en bateau crée déjà un malaise notable en début de parcours. 

« C’est assez inédit comme approche, explique Radu Juster, artiste multimédia d’origine roumaine. Des historiens qui écrivent et racontent, et des artistes qui composent des choses. Il y a la notion de raconter une histoire lourde et cohérente et de trouver, pour chaque moment de l’histoire, la forme d’art plus appropriée. Parfois, c’était la photographie, parfois c’était la vidéo, la danse ou la sculpture. » 

La rencontre

La visite s’amorce avec une considération particulière pour les premiers habitants des territoires (les Taïnos d’un côté, les premières nations de l’autre) et se termine avec la rencontre des peuples, notamment à travers l’arrivée d’écrivains haïtiens (dont Anthony Phelps, Émile Olivier et Serge Legagneur) en terre québécoise. Ces derniers feront la rencontre d’intellectuels d’ici (Gaston Miron, Nicole Brossard et Paul Chamberland).

« La rencontre des intellectuels représente pour moi une période qui est très importante pour le Québec, note Mme Douyon. On est dans le Québec de la Révolution tranquille, qui veut se forger une identité autre que celle imposée par le peuple dominant. Et les Haïtiens sont dans tout le mouvement des écrivains noirs. Il y a Senghor en Afrique, Césaire en Martinique, plus tard on aura Chamoiseau. Il y a cette identité d’écrivains francophones antillais, caribéens, haïtiens... et l’identité des Québécois. Tout le monde revendique une identité particulière. » 

D’autres parallèles surgissent par endroits, comme dans la vidéo Évangélisation Haïti et Québec, démontrant les dynamiques de pouvoir du clergé auprès des peuples haïtiens et autochtones, alors qu’ailleurs sont reconnues des souffrances propres à Haïti, comme le transmet la chorégraphie de Rhodnie Désir dans Le prix de l’indépendance. 

Effet papillon

« L’histoire est un chaînon d’événements qui se poursuivent, note Mme Douyon. On ne peut pas s’isoler dans un instant. Il y aura toujours l’écho de l’aile de papillon. Je pense qu’on a un rôle en tant que créateur de dénoncer et d’interpeller, l’art étant un puissant levier d’action. Cette exposition était l’occasion rêvée de pouvoir parcourir quatre, cinq, six siècles d’histoire et de réfléchir sur des parcours de vie différents, mais en même temps sur notre responsabilité en tant qu’individu qui font partie de l’humanité. »

Jean-François Leclerc, historien et muséologue ayant contribué à l’exposition, croit notamment que l’aspect de l’esclavage mérite attention. « On a fait partie du problème. C’est important que les Québécois se rendent compte qu’on l’a oublié mais qu’on l’a vécu. On se le rappelle périodiquement, mais on l’oublie aussi périodiquement », avance-t-il devant la section portant sur la Nouvelle-France. À travers d’imposantes toiles, on y traite de la mystérieuse histoire de Marie-Josèphe Angélique, cette esclave noire montréalaise qu’on a exécutée pour avoir prétendument provoqué un incendie. 

« Souvent, quand les artistes utilisent l’histoire, ils vont rester un peu plus en surface, poursuit M. Leclerc. Là, on rentre en profondeur. Il y a plusieurs couches d’histoire. L’artiste signe, on comprend que c’est son interprétation, mais il y a la possibilité de partir de ça et d’aller vers une interprétation contraire. C’est très intéressant en termes didactique et pédagogique. »