Nicholas Giguère

Queues, de Nicholas Giguère : gai désespoir

Les livres comme celui que Nicholas Giguère vient de publier chez Hamac, on en parle généralement très peu dans les médias de masse. Parce que la sexualité y est explicite, qu'il s'agit d'une sexualité entre hommes et qu'elle y est décrite crûment, sans métaphores, dans une langue politiquement incorrecte. Bref, de la matière potentiellement choquante pour les non-initiés.
Les appendices qu'évoque le titre ne sont donc pas animaux mais bel et bien humains. Mais on est quand même très loin de la pornographie. Au contraire, l'ouvrage un peu inclassable, situé quelque part entre le roman, la poésie, l'essai et le monologue théâtral, est loin d'avoir été écrit pour susciter l'excitation.
« Ce n'est pas un livre qu'on tient d'une seule main », appuie l'auteur sherbrookois. « La sexualité sert de tremplin pour parler d'autre chose, pour porter une réflexion, par exemple une charge émotive et politique sur la tolérance envers l'homosexualité et ce sentiment de solitude extrême et de dépossession du personnage principal. »
Car celui qui parle au je dans cette petite plaque d'une centaine de pages et qui collectionne les aventures sans lendemain avec des hommes ne voit que des horizons bloqués. Il ne croit plus en l'amour et pose un regard dur tant sur la société qui l'entoure, communauté
gaie incluse, que sur sa propre personne.
Par exemple, il s'en prend à l'« hétéronormativité », c'est-à-dire l'idée que l'homosexualité est socialement acceptable du moment où elle emprunte le même sentier que l'hétérosexualité, soit le couple rangé, marié et monogame.
« Mais ce ne sont pas tous les gais qui se reconnaissent dans cet idéal du couple ou du partenaire sexuel unique. Malheureusement, tout, dans ce qui nous entoure, nous y ramène et une partie de la société s'attend à ce que les gais entrent dans ce moule. Si l'affaire Joël Legendre a fait couler autant d'encre, c'est notamment parce qu'on l'acceptait dans une vie rangée, mais pas avec une sexualité plus wild », estime-t-il.
Mais est-ce la sexualité entre hommes qui dérange ou la sexualité tout court?
Nicholas Giguère est persuadé qu'il y a des doubles standards, relevant le succès de 50 nuances de gris. « Un homme hétérosexuel qui collectionne les conquêtes, on dit qu'il fait des expériences. Une femme qui a plusieurs amants, c'est une salope. Quant au sexe entre hommes, c'est encore un tabou, c'est clair. »
Le narrateur de Queues dénonce violemment aussi l'usage du mot « tolérance » quand il est question de la réalité gaie. « Tolérer, c'est endurer. On tolère ce qui nous ennuie, ce qui nous horripile... Mais l'homosexualité existe. Elle est là. C'est une manifestation sexuelle légitime comme toutes les autres lorsqu'elle se déroule dans le consentement. »
Impudent mais authentique
Fait notable, le personnage principal du livre s'appelle aussi Nicholas Giguère, il termine un doctorat en études littéraires, comme son auteur, à l'Université de Sherbrooke, il écrit au Café du Globe de la rue Galt Ouest... Tentative de brouiller les cartes entre la réalité ou la fiction, comme le font plusieurs auteurs aujourd'hui, ou véritable oeuvre biographique?
« Ce qu'il y a dans ce livre est pas mal vrai », avoue-t-il. « J'ai voulu rester au plus près de moi-même, sans filtre, sans censure, avec impudeur mais authenticité, pour obtenir un plus juste reflet de la réalité, en espérant que cela parlera à d'autres. Ça n'a pas été difficile à écrire. Mais maintenant, il me faut assumer. Jusque-là, ça va. J'ai donné des exemplaires aux membres de ma famille et ils savent qu'il n'y est pas question de queues de pommes... »
On note toutefois que, s'il critique tout ce qui bouge incluant lui-même, le personnage principal ne pose aucun geste pour changer sa situation ni tenter d'améliorer cette société sur laquelle il tire à boulets rouges, même si une pointe d'espoir se profile vers la fin.
Humour féroce
« Mais l'écriture n'a pas à proposer de solutions, répond Nicholas Giguère. L'écrivain n'a pas à donner une bonne image, il n'est pas soumis à une représentation positive. Avec ce livre, je ressentais le besoin de faire le point, de présenter un bilan de ma réalité de début de trentaine. Les constats sont sombres, mais il y a un humour (féroce et méchant, certes) qui peut désamorcer et contrebalancer le désespoir. »
En même temps, Nicholas Giguère rappelle que ce Queues demeure circonstanciel : il est en quelque sorte un instantané d'une année de sa vie.
« Il traduit ce que je ressentais à ce moment-là, ce besoin de défoulement, de dire les choses brutalement, dans une langue très familière, le plus près possible de ma réalité, sans fard ni grandiloquence. D'ailleurs, tout de suite après avoir mis le point final, j'ai déjà commencé à noircir les premières pages d'un autre livre. L'écriture, c'est quelque chose qui arrive et qui peut repartir soudainement... et parfois ne jamais revenir. »
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Nicholas Giguère
Queues
106 pages