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Ariane Deslions
Ariane Deslions

Quand Ariane Deslions rugit...

Steve Bergeron
Steve Bergeron
La Tribune
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Elle aurait pu regarder s’effondrer le travail des dernières années et retourner à son ancien métier de travailleuse sociale lorsque la pandémie a rayé tous ses spectacles du calendrier. Ç’aurait été mal la connaître. D’ailleurs, ses proches n’ont aucunement été surpris de la voir se lever et prendre les rênes, en Estrie, d’un mouvement pour mieux protéger nos artistes de la scène.

Telle une confirmation qu’elle avait fait le bon choix, non seulement de carrière mais d’attitude, Ariane Deslions a vu se poser une toute première nomination à l’ADISQ.

« Il faut quand même du temps avant de réussir à se faire connaître en dehors de sa région », insiste l’artiste jeunesse, qui a déjà eu l’occasion de se produire dans le reste du Canada et même en Europe. « C’est vraiment une industrie qui est difficile à percer. On y arrive généralement grâce à la vente d’albums, qui compte pour 50 pour cent dans le choix des nominations », ajoute-t-elle.

« Mais nous, nous avons fait paraître Rêves à colorier le 20 mars, au début de la pandémie. C’est donc dire que c’est vraiment la sélection du jury [les 50 autres pour cent] qui a joué. C’était totalement inespéré! »

Ariane Deslions n’a pas gagné le Félix du meilleur disque jeunesse de l’année, remis à Arthur l’aventurier, mais pour elle, la nomination est déjà un succès. « C’est vraiment un honneur, et même au-delà. Rêves à colorier est notre premier gros album et je pense qu’il est une preuve du sérieux de notre démarche. »

Dans une « craque »

Si elle parle au nous, c’est qu’elle pense au musicien Simon Bergeron, qui incarnait Tiyou et l’accompagnait en spectacle. Son partenaire artistique s’est toutefois résigné à quitter le navire à cause de la crise. Il continuera de collaborer à la production de contenu, mais il ne montera plus sur scène. Ariane Deslions a donc dû se trouver un nouveau coéquipier (Félix Imbeault donnera une couleur plus circassienne à la prestation).

Ce départ n’est qu’un des contrecoups encaissés. Dès les premières semaines, Ariane Dion-Deslauriers a dû mettre à pied tous les employés de sa PME. C’est d’ailleurs parce qu’elle est à la tête d’une petite entreprise qu’elle n’a guère eu de soutien pour traverser la crise.

« Mon comptable s’arrache les cheveux, car je tombe dans une craque. Je suis à la fois travailleuse autonome et employée de ma compagnie. Il m’aurait fallu une plus grande masse salariale pour être admissible à l’aide aux petites entreprises. J’ai dû aussi rembourser ma PCU parce que je suis bénéficiaire de bourses pour mes projets artistiques. Mais je ne peux me servir de cet argent en ce moment, car je ne peux pas produire le spectacle, et seulement une partie de ce montant s’applique comme frais de subsistance. Sauf que le gouvernement, lui, calcule l’ensemble. C’est un beau cul-de-sac. Pourtant, ma compagnie a perdu pour environ 100 000 $ de contrats signés. Il n’y a pas de compensation pour ça. »

Même si des initiatives municipales et les sommes envoyées aux diffuseurs ont rendu quelques prestations possibles, on est loin de la vingtaine de spectacles initialement prévus pour l’automne. D’où la mobilisation régionale dont Ariane a partagé l’impulsion avec les artistes des Productions Muses et chimères. Quelques manifestations ont ainsi eu lieu entre juillet et octobre.

Un mémoire sera aussi rendu public après les Fêtes. Il est destiné à la ministre de la Culture, laquelle a annoncé la révision des deux principales lois sur le statut de l’artiste, inchangées depuis 1988. Parmi les propositions figurent la clarification du flou juridique entourant la définition de producteur, une assurance-spectacles (un peu comme l’assurance-récolte protégeant les agriculteurs) et le déploiement de l’internet haute vitesse en région... si, du moins, garder les artistes en région intéresse le gouvernement.

« Dans mon esprit, c’est aussi important que la nationalisation de l’électricité », commente la fabricoleuse de chansons. 

Moussaillons aux barricades

Cette énergie de combattante n’est pas une nouveauté pour Ariane Deslions. « Ce n’est pas étranger à mon parcours d’étudiante et de militante. Dès mon plus jeune âge, j’accompagnais ma mère [l’écrivaine et enseignante Lynda Dion] dans des manifestations. À l’université, j’étais celle qui fondait des comités. Mais depuis que j’ai mis le pied dans l’univers artistique, c’est la première fois. Je ne croyais pas pouvoir me le permettre, parce que j’incarne un personnage auprès du jeune public. Devais-je préserver mon image? »

Mais quelle image serait restée si elle avait dû abandonner son métier?

« Ce fut difficile de mobiliser les artistes, pour les mêmes raisons qui me faisaient hésiter. Ils craignent que l’engagement politique leur nuise. Plusieurs préfèrent donc s’en tenir loin, bien qu’ils soient en pleine survie économique. J’ai trouvé ça dur d’amener des moussaillons aux barricades, de les sensibiliser à notre propre réalité et de se l’approprier. La plupart ignoraient les articles de loi qui encadrent notre pratique, habitués à ce petit pain-là, à un combat chacun pour soi. »

« Je suis quand même très contente : je ne m’attendais pas à une résonance aussi forte. Les associations nationales d’artistes contribuent beaucoup dans ce dossier, mais je trouve important qu’on entende aussi des artistes travailleurs autonomes qui ne sont pas de catégorie A. »

Quand Ariane Deslions fait la revue de 2020, elle souhaite que toute cette houle ait été utile. « Dans cinq, dix ou quinze ans, j’aspire à me souvenir de cette année comme celle où les choses ont changé, celle qui aura servi à ça. Mon regard est rempli d’espoir, même si je me sens encore dans un brouillard épais. »

L’ANNÉE D’ARIANE EN CINQTEMPS

23 mars - Lancement virtuel de Rêves à colorier, paru le 20 mars, et amorce des capsules éducatives sur sa chaîne YouTube pour les enfants en confinement

2 juin- Cri du cœur sur sa page Facebook à la suite de son insatisfaction envers les mesures d’aide gouvernementale pour les arts de la scène

3 juillet- Manifestation devant l’hôtel de ville de Sherbrooke pour amorcer une réflexion sur l’avenir des arts de la scène

7 septembre- Manifestation du mouvement A.R.T. (Artistes reconnus par une rémunération équitable au travail) mettant l’accent sur le sous-financement municipal

1er octobre- Nomination de Rêves à colorier pour le Félix du meilleur album ou DVD jeunesse.