Dans Casualties of Memory de BJM Danse, on se serait presque attendu à voir les interprètes se rompre tant les figures imposées par le chorégraphe semblaient contraires à la nature du corps humain.

Puissante décharge

CRITIQUE / La dernière fois que BJM Danse a mis les pieds au Centre culturel de l’Université de Sherbrooke, la compagnie a fait salle comble, grâce au spectacle Dance Me inspiré des chansons de Leonard Cohen. Mais même sans Cohen, les Ballets Jazz de Montréal ont réussi à attirer plus de 1000 personnes mardi soir à la salle Maurice-O’Bready, avec un programme triple dont la première partie était tout simplement renversante.

On avait d’ailleurs inversé l’ordre des pièces afin que Casualties of Memory, d’Itzik Galili, soit présentée en première partie plutôt qu’en deuxième. Probablement pour que les interprètes aient encore un peu d’énergie après l’entracte, tellement la décharge de l’œuvre est puissante. Trente-cinq minutes d’un souffle presque ininterrompu, terriblement exigeant pour les danseurs, qui ont malgré tout livré une prestation impeccable.

On se serait presque attendu à les voir se rompre par instants, tant les figures imposées par le chorégraphe semblaient contraires à la nature du corps humain. Grand coup de chapeau, donc, aux 14 membres de la troupe, qui ont déployé des monceaux de souplesse, d’équilibre et d’endurance.

Mais le plus important, c’est que la performance n’a pas édulcoré la poésie de ce spectacle à l’inspiration tribale, tant par la quasi-omniprésence des percussions (les danseurs ont eux-mêmes joué de la darbouka dans un tableau) que par l’esprit de groupe animant le spectacle, avec les rapports hommes-femmes mis en évidence.

La pièce commence d’ailleurs par un duo qui ne laisse rien présager de la suite, mais dans lequel la gestuelle lente semble puiser directement sa source dans la complémentarité entre masculin et féminin. C’est juste avant que le spectacle explose dans les rythmes, les éclairages multiples (signés par le chorégraphe lui-même), les figures, à deux, trois, cinq, dix interprètes, mais surtout plusieurs impressionnants tuttis, placés au poil près, dans des déploiements parfaitement synchronisés.

Au milieu de toute cette activité ressortent plusieurs images inspirant l’harmonie entre Elle et Lui, par exemple lorsque c’est madame qui soulève monsieur, ou lorsqu’ils se retrouvent imbriqués par-dessus, par-dessous, par « en dedans »… Le summum sera toutefois atteint vers la fin où, cédant à des cris primaires, hommes et femmes se mettent à battre la mesure les uns pour les autres à tour de rôle.

Soirée musicale

En deuxième partie, le public a eu droit à Soul, un duo enflammé signé Andonis Foniadakis, livré par Andrew Mikhail et Saskya Pauzé-Bégin, qui ont tout donné dans cette prestation dont émanait l’incandescence, la douleur et même l’exaspération de l’amour-passion. Sous des projecteurs pendant du plafond, les danseurs n’ont presque eu qu’à se laisser porter par l’interprétation brûlante de Ball and Chain de Janis Joplin par Angel Forrest.

Cette soirée somme toute très musicale se terminera d’ailleurs sur les mambos et autres musique latines très rétro d’O balcao de amor, chorégraphie également créée par Itzik Galili et inspirée par les Caraïbes. 

On n’était plus tant dans la performance que dans le théâtre, le burlesque, la folie, la nostalgie d’une vie latine évanouie, avec force costumes d’époque et une gestuelle amusante, autour d’un personnage (Jeremy Coachman) rappelant un acteur de film muet, bretelles, nœud papillon et grosses lunettes à l’appui. Le clou de la pièce sera un duo où tout ce qu’il y a de plus grotesque et de plus tendre sera dansé.