Portraits de photographes

La Tribune a profité du Mois de la photo pour questionner six artistes de la lentille sur leur vision de la photographie.
Une bonne photo...
Erik Beck : C'est une photo imparfaite, techniquement hors-norme, une image qui offre plusieurs possibilités d'interprétations, qui nous questionne, qui nous bouscule et qui nous pousse à utiliser d'autres modes de perception.
René Bolduc : N'a pas besoin d'explications. C'est celle de laquelle émanent les émotions de son créateur et qui en provoque chez le spectateur. 
Nathalie Ampleman : A un petit quelque chose de plus que les autres. Un détail ou encore une atmosphère particulière et qui me transmet une émotion. 
René Marquis : Doit me toucher, me surprendre. La photo d'Élissa Grondin en est le parfait exemple (voir écran suivant). Pour un très, très, très court instant, Élissa m'a ouvert sa jeune âme. Une fenêtre d'émotion dans ses grands yeux. Restait à déclencher. C'est ça le photoreportage. 
Jean-François Dupuis : C'est beaucoup de facteurs : la composition, la lumière, l'émotion. Ça dépend de la personne qui regarde l'image, de sa culture, de son background. La photographie, c'est un monde dans un monde qui nous permet de voir des choses banales autrement. 
Guy Tremblay : C'est une photo qui vient me chercher, qui touche mes cordes sensibles. Elle doit me parler de son auteur ou bien de ce qui l'intéresse. Si on photographie quelque chose qui ne nous intéresse pas, comment pouvons-nous espérer intéresser les autres? La technique n'est qu'un moyen pour mieux faire passer le message, bien qu'elle ait son importance, elle ne doit pas être une fin en soi. Il faut la maîtriser pour ensuite l'oublier.
Une source d'inspiration?
Eric Beck : Vous demandez ça à un pédagogue qui transmet des notions de perceptions accrues à des milliers de jeunes par année! Alors tout est source d'inspiration. Il faut bousculer le rationnel pour se laisser guider par notre intuition un peu plus souvent. 
René Bolduc : La lumière, les gens, leur environnement, les paysages, les petits changements, le temps qui s'écoule et les marques qu'il laisse... Bref la vie. 
Nathalie Ampleman : Mon environnement, mes enfants, tout ce qui m'entoure! Tout peut être une source d'inspiration. J'aime beaucoup ce qui n'a pas nécessairement d'intérêt particulier; un paysage un peu banal, une fleur de mon jardin. 
René Marquis : Tout m'inspire en photographie. Les rencontres, les différents sujets, l'appareil, le son du déclencheur et les oeuvres des autres photographes. Et bien sûr, la créativité. 
Jean-François Dupuis : Louis Cantin, un photographe portraitiste avec qui j'ai eu la chance de travailler dans les années 90. Il m'a appris à m'adapter au modèle et à l'environnement. Il travaillait souvent ses portraits avec une lentille fixe 50mm. Il travaillait avec peu de matériel et le résultat était étonnant. C'était un puriste dans son approche de l'image et dans la composition. 
Guy Tremblay : Pas une, mais des centaines. Je trouve mon inspiration autant dans la musique, la littérature, le cinéma, la peinture ou toutes autres formes d'expression. S'il fallait que je cite les photographes qui m'ont le plus influencé, je dirais Irving Penn, Richard Avedon et Emmet Gowin, mais il y en a tant d'autres et j'en découvre de nouveaux tous les jours.
Pour ou contre Photoshop?
Erik Beck : Ça m'est égal, pour moi c'est le résultat qui compte, peu importe les moyens techniques utilisés. Pour moi c'est plutôt pour ou contre l'esprit dogmatique qui s'empare trop souvent des tenants de certains courants photographiques.
René Bolduc : Mes plaques sont uniques et ne nécessitent aucune manipulation informatique. J'utilise Photoshop uniquement pour la reproduction fidèle et le dépoussiérage. 
Nathalie Ampleman : Je pense que ça dépend de ce qu'on veut faire et je suis pour, du moment que c'est pour une bonne cause! De toute façon, en photo, tout est une question de point de vue. Et de tout temps, la photo a été trafiquée de différentes façons et pour différentes raisons. 
René Marquis : Photoshop est la chambre noire du photographe. Ce labo numérique quasi obligatoire fignole le résultat photographique. Un recadrage, une petite tache, de LÉGÈRES imperfections du visage, par exemple. Mieux, si tu bosses bien à la prise de vue, le temps passé devant ton ordi sera plus bref. Ce qui dans mon cas est plus plaisant. 
Jean-François Dupuis : Nous sommes dans l'ère Photoshop et c'est un outil qui fait partie des années 2000. Le problème, c'est que beaucoup l'utilisent à outrance. Un bon photographe n'a pas toujours besoin de Photoshop. Je dis souvent à mes élèves : « si ta photo n'est pas bonne au départ, retourne faire de la photo avant de travailler avec Photoshop ». Un bon exercice, c'est de faire de la photographie argentique et prendre son temps. Un 36 poses me dure environ deux mois; je n'ai pas 20 images du même sujet, mais une. Évidemment, je fais du numérique comme les autres. 
Guy Tremblay : Pour, mais la modération a bien meilleur goût. Une photo n'est pas la réalité. Peu importe la technique utilisée, qu'elle soit analogique ou numérique, à l'instant où l'on presse sur le déclencheur, on fait des choix. Photoshop n'est finalement qu'un outil parmi tant d'autres. Personnellement, je crois que le plus gros problème avec Photoshop, c'est que les gens se savent pas s'arrêter et finalement on n'y voit que des effets, souvent spectaculaires, apposés à un message vide de sens. Cela est aussi vrai avec les procédés photographiques alternatifs où souvent l'effet prend toute la place. Guy Tremblay
La limite que vous ne franchissez pas avec votre appareil photo?
Erik Beck : La limite de mon imagination. 
René Bolduc : Je travaille au collodion humide avec des appareils 8x10 et 11x14. Mes limites sont surtout physiques. Pour le reste, je tente toujours d'aller plus loin que ma dernière image. Quand je suis chanceux ça fonctionne. 
Nathalie Ampleman : Je n'ai aucune limite avec les appareils photo! J'utilise autant des appareils argentiques, des appareils numériques que des boîtes de conserve (sténopé). Bref, tout ce qui peut être une source de captation de la lumière! 
René Marquis : La douleur dans l'intimité. Parce que parfois le respect s'impose. 
Jean-François Dupuis : Faire des photographies de style Anne Geddes. Une photo de nouveau-né dans un pot de fleurs : non merci. Je plains les pauvres bébés... Et je ne serais jamais photographe officiel pour le Ku Klux Klan. 
Guy Tremblay : Je ne veux surtout pas blesser les gens ni les exploiter avec mon art. Une simple photo peut faire beaucoup de dégât et je fais tout ce que je peux pour éviter qu'une telle chose se produise. L'acte photographique comprend une certaine responsabilité, éthique ou sociale, et il faut l'assumer pleinement. Je préfère l'aspect collaboratif que celui intrusif de la photographie.