Points d'ancrage et d'encrage de nos auteurs

On a tendance à l’oublier : les écrivains sont, d’abord et avant tout, d’incorrigibles lecteurs. Sans se tromper, on peut affirmer qu’ils n’auraient jamais pris la plume s’ils n’avaient d’abord goûté au plaisir de découvrir les mots et les récits de ceux et celles qui les ont précédés dans le sentier des muses littéraires. Il y a aussi fort à parier que leur style d’écriture, le genre littéraire qu’ils choisissent et les histoires qu’ils imaginent soient l’émulation des livres qui les ont le plus fait vibrer, voire la somme des influences de toutes les pages dévorées au fil de leur vie. Quatre auteurs et auteures d’ici participant au 39e Salon du livre de l’Estrie (SLE) ont donc accepté de dévoiler ces lectures qui ont ponctué et ponctuent encore leur route tracée à l’encre.

ALAIN M. BERGERON
Prolifique auteur, Alain M. Bergeron a publié près de 250 titres, dont les populaires séries Savais-tu, Capitaine Static et Billy Stuart. Certains de ses livres ont été traduits en plusieurs langues. Au fil de sa carrière, il a remporté de nombreux prix et distinctions, notamment le prix du livre jeunesse Québec/Wallonie-Bruxelles, en 2015. Il est l’un des auteurs à l’honneur du SLE. Il signe La nouvelle vie d’Antoine Collins (Hurtubise, 218 p.), roman jeunesse dans lequel on fait la connaissance d’Antoine Collins, garçon de 12 ans qui a la chance d’interpréter sa chanson préférée avec son idole. Du jour au lendemain, la vidéo de cette chanson fait fureur sur Internet. Destiné aux jeunes de 10 à 13 ans, le livre fraîchement publié relate le côté effréné de la célébrité à l’ère des réseaux sociaux. Il marque le début d’une nouvelle série chère au cœur de l’écrivain, parce qu’elle entraîne les lecteurs dans l’univers de la musique.

Ton premier coup de cœur littéraire?
Sûrement les Bob Morane (par Henri Vernes). J’avais reçu deux livres pour mon 12e anniversaire de naissance, un cadeau de ma marraine, et j’avais plongé tête première dans l’Aventure, avec un grand A. Je me demande encore si j’en suis jamais sorti… Et je conserve précieusement ces deux livres dans ma bibliothèque.

Le livre que tu as relu le plus souvent?
Le jeune homme, la mort et le temps, de Richard Matheson. Je dois le relire une fois par année. Un classique dans le genre. Une histoire de voyage dans le temps, un thème qui me fascine. Aussi, la série de bandes dessinées Astérix, avec René Goscinny aux scénarios. Je ne cesse de découvrir des choses qui m’ont échappé au fil de mes lectures précédentes. Goscinny, c’est un génie, un maître de l’humour fin, intelligent et tellement drôle.

Quelle plume ne connait-on pas assez et pourquoi?
Comme j’adore la bande dessinée, j’irais avec la série Mutts, de Patrick McDonnel. Une série touchante et amusante à la fois, made in USA, mettant en vedette un chat et un chien et leurs propriétaires. J’ai découvert cette série il y a cinq ou six ans et je dévore depuis tout ce que je peux trouver qui porte le nom Mutts. Un pur délice pour moi qui ai deux chiens.

Si tu pouvais vivre dans un livre, ce serait lequel?
Sans même hésiter, dans les livres de Superman, parce que j’ai toujours rêvé de voler et de jouer les héros. C’est hors de mes compétences, évidemment, même si j’y travaille très fort… Je fuirais toute kryptonite, bien sûr.

Alain M. Bergeron

TRISTAN MALAVOY 
Écrivain, musicien et chroniqueur, Tristan Malavoy est l’auteur du roman Le nid de pierres (Boréal), qui figure sur la liste, établie par ICI Radio-Canada, des « cent livres qui racontent le mieux leur époque ». Il a aussi fait paraître Carnets d’apesanteur et Les éléments, deux disques mêlant la chanson et la littérature orale (Audiogram). Comme parolier, il a collaboré avec Ariane Moffatt, Catherine Durand et Stéphanie Lapointe, entre autres. Au SLE, il est président du jury du Prix estrien de la littérature de genre, qui sera remis en soirée vendredi.
Il signe Feux de position (Somme toute, 232 p.), un recueil de ses meilleures chroniques parues dans les pages de Voir et de L’actualité. À travers ses mots, nous revisitons des temps forts de notre histoire récente, que ce soient le mouvement des Indignés, l’affaire Bertrand Cantat ou la révolte étudiante de 2012. Le recueil fait aussi une large place à des réflexions en style libre, tirées par exemple d’une lecture ou d’un voyage, de même qu’à quelques entretiens marquants dans le parcours du chroniqueur, entre autres avec Nelly Arcan, Robert Lepage et Denis Villeneuve. La préface est signée Normand Baillargeon.

Ton premier coup de cœur littéraire?
La nuit des temps, de René Barjavel. Un roman, lu à l’adolescence, qui m’a appris que la science-fiction pouvait nous aider à réfléchir à notre époque à nous.

Le livre que tu as relu le plus souvent?
La mort attendra, de mon grand-père André Malavoy. Chaque fois que j’ouvre ce livre où il raconte sa captivité dans les camps nazis, j’ai l’impression d’entendre sa voix, qui me redit combien la liberté est fragile et qu’il faut être prêt à se battre pour la défendre.

Quelle plume ne connait-on pas assez et pourquoi?
L’auteure d’origine française Claire Legendre. On ne parle pas assez de ses livres au Québec, même si elle y vit maintenant. Son essai Le nénuphar et l’araignée, notamment, est un régal.

Si tu pouvais vivre dans un livre, ce serait lequel?
Un manuel d’histoire du XXe siècle, pour pouvoir y modifier deux ou trois choses…

Tristan Malavoy

JULY GIGUÈRE
Détentrice d’un doctorat en création littéraire de l’Université de Sherbrooke, July Giguère a participé à la fondation de la revue de création littéraire et d’essai Jet d’encre et fait paraître de nombreux textes en revue avant de publier Rouge – presque noire (L’Hexagone), recueil de poésie qui lui a valu le Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke. Elle se consacre tantôt à l’enseignement de la littérature, tantôt à l’écriture. Elle signe le roman Et nous ne parlerons plus d’hier (Leméac, 160 p.), dans lequel une jeune femme, qui jusque-là avait fait « le vœu de ne pas se souvenir », part au Mexique pour essayer de rattraper son enfance dont on lui a dit qu’elle avait été heureuse. Mais à peine arrivée dans le petit village côtier de La Peñita, elle se met à raconter l’histoire de son père, figure nomade qui la fascine et l’effraie. Elle se demande à quel moment l’adolescent frêle et meurtri qu’elle l’imagine avoir été a pu devenir l’homme sournois auquel elle hésite, encore aujourd’hui, à se lier. Elle tourne ainsi autour d’un terrible secret qui nous est livré par bribes, comme si elle pelait un fruit qui contient un ver, qu’elle retardait l’instant où elle sera à nouveau chassée du paradis qu’aurait été son enfance.

Ton premier coup de cœur littéraire?
La fille laide d’Yves Thériault. J’ai découvert ce roman par hasard à la bibliothèque de mon école secondaire. À cet âge-là (12, 13 ans), je lisais tout qui me tombait sous la main, sans vraiment choisir. Je n’avais jamais entendu parler d’Yves Thériault. Je ne connaissais pas la littérature. J’ignorais qu’il existait des livres aussi beaux, des livres qui ne se contentent pas de raconter une histoire, mais font entendre une voix. C’est le premier roman que j’ai relu (et pleuré d’avoir terminé!), pour que résonne encore en moi la voix lente, empreinte de gravité, de ses phrases.

Le livre que tu as relu le plus souvent?
Le ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras.

Quelle plume ne connait-on pas assez et pourquoi?
L’écrivaine argentine Alejandra Pizarnik. Peu de poètes lui arrivent à la cheville. Son œuvre est d’une beauté, d’une sensibilité et d’une exigence hors du commun. Elle est connue en Amérique latine, mais malheureusement très peu ici. Sans doute parce que c’est une femme. L’histoire littéraire a surtout retenu les noms des hommes. On les lit, les enseigne et les traduit donc davantage. On les recense aussi plus spontanément et fréquemment dans les journaux. À ce sujet, je conseille d’ailleurs le très bel essai Le bal des absentes de Julie Boulanger et Amélie Paquet.

Si tu pouvais vivre dans un livre, ce serait lequel?

Je ne voudrais vivre dans aucun livre. Je pense que la littérature n’a pas pour tâche, contrairement à ce qu’on croit, de nous divertir de la réalité, qu’elle ne doit pas nous en détourner, mais nous y attacher. J’aime les livres qui me rendent au monde, pas ceux qui m’en éloignent. La tentation pour moi, ce serait peut-être plutôt de vivre « le » livre, d’en absorber l’intelligence et la beauté pour qu’il continue de vivre en moi. C’est ce que je ressens en lisant des auteurs comme Juan Rulfo (Pedro Páramo), Alejandra Pizarnik (Œuvre poétique) et Marguerite Duras ou, plus près de nous, Yvon Rivard et Carole David.

July Giguère

MIKELLA NICOL
Mikella Nicol est née en 1992 et vit à Montréal, où elle poursuit une maîtrise en création littéraire à l’UQAM. Elle est libraire et participe activement à la vie littéraire. Les filles bleues de l’été, son premier roman paru au Cheval d’août en 2014, a été salué par la critique.
Elle signe : Aphélie (Le Cheval d’août, 128 p.), roman dans lequel une jeune travailleuse de nuit qui a toujours vécu par le regard des hommes voit ses habitudes bouleversées le soir où, dans un bar, surgit Mia, qui ne quittera plus ses pensées. Puis il y a cette autre fille qui a disparu et dont l’image passe en boucle au téléjournal. Prise de court, la narratrice tente de ralentir la dérive qui l’éloigne de son couple et d’étouffer les souvenirs de B., ancien amour violent et magnétique. Le temps d’un été caniculaire et étrange, les personnages d’Aphélie dévieront de leur trajectoire pour se heurter à pleine force.

Ton premier coup de cœur littéraire?
Mon premier coup de cœur foudroyant a été pour le livre The Catcher in the Rye de J. D. Salinger. Avant de plonger dans ce livre, je n’avais jamais lu des mots qui mettaient le doigt sur le spleen de l’adolescence d’une telle façon.

Le livre que tu as relu le plus souvent?
Le livre que j’ai relu le plus souvent a donc été celui-ci (The Catcher in the Rye), que j’ai dû lire quatre ou cinq fois, avant de découvrir les autres œuvres de l’auteur, pour lesquelles j’ai eu de nouveaux coups de cœur. Je relis beaucoup la poésie, par exemple celle de Geneviève Desrosiers.

Quelle plume ne connait-on pas assez et pourquoi?
Je suis déçue qu’au Québec on ne lise pas beaucoup Loorie Moore. C’est une extraordinaire nouvelliste américaine, dont la popularité ne s’est pas rendue jusqu’ici, apparemment. Peut-être que ça a à voir avoir les traductions françaises...

Si tu pouvais vivre dans un livre, ce serait lequel?
Je pense que je vivrais dans une bande dessinée illustrée par Isabelle Arsenault.

Mikella Nicol