Erika Angell et Queen Ka (devant), Émilie Bibeau, Inès Talbi, Louise Latraverse et France Castel (assises), Fanny Bloom, Virginie Reid et Chloé Lacasse (debout derrrière).

Plaisirs contagieux au féminin pluriel

CRITIQUE / Par deux fois dans le spectacle La Renarde, sur les traces de Pauline Julien, les interprètes se demandent ce que dirait cette chanteuse de feu si elle voyait la situation du Québec et des femmes d’aujourd’hui. Elles ne se font pas d’« accroires » : sans doute que la grande féministe et souverainiste, qui aurait 90 ans aujourd’hui, « se poserait de petites questions » et trouverait « qu’on aurait dus [et dues] être ailleurs ».

Mais la défunte artiste n’aurait sans doute pu réprimer un grand sourire de voir cette superbe gang de filles, chanteuses, comédiennes, musiciennes, faire ce qu’elle a su si bien faire de son vivant : interpréter. Qui plus est, dans un plaisir contagieux, qui a contaminé un Granada rempli de plus de 500 personnes (bien davantage si on ajoute tous les invités des douze artistes sur scène).

Interprétation : tel est le secret de la réussite de ce spectacle qui souligne les 20 ans déjà passés depuis la disparition de Pauline Julien. De la même façon que la passionaria s’appropriait les textes et mélodies des autres pour les faire siens (tellement qu’on aurait pu croire qu’ils l’étaient vraiment), la belle bande réunie autour d’Inès Talbi s’est emparée des chansons de Gilles Vigneault, Anne Sylvestre, Léo Ferré, Georges Dor, Leonard Cohen, Claude Gauthier et Pauline elle-même pour les livrer à sa propre façon, c’est-à-dire actuelle et ailleurs.

Et elles ont diablement bien fait. Par exemple la façon dont les sœurs Talbi (Inès et Elkahna, de son nom d’artiste Queen Ka) ont rappé sur fond de musique électro Est-ce ainsi que les hommes vivent? transformait la désillusion en ras-le-bol bien envoyé. En récitant ensuite Les gens de mon pays, Queen Ka en a non seulement mis tout le sens en exergue, mais cette Montréalaise d’origine tunisienne rendait cette déclaration d’amour au Québec encore plus touchante.

Autre moment à donner des frissons : la chanteuse d’origine suédoise Erika Angell (Thus Owls) interprétant la version française de Suzanne de Cohen. Quelle merveilleuse façon de nous rappeler que le féminisme et le nationalisme de Pauline Julien (et de la majorité de ses consœurs et compatriotes) n’a jamais été synonyme d’enfermement et que l’artiste y conviait tout le monde, hommes, anglophones, allophones, immigrants…

Une ouverture sur le monde qui se reflétait tant dans le choix des chansons (L’étranger, Mommy, La Manic) que dans cette distribution multigénérationnelle, multi-ethnique et multilingue.

Souvenirs

Vous le voyez, ce n’est pas forcément des interprètes les plus connues que sont venus les moments les plus forts. Plutôt des textes les plus puissants, comme lorsque les mots d’Anne Sylvestre sont arrivés, d’abord dans Une sorcière comme les autres par Fanny Bloom, puis Rien qu’une fois faire des vagues offert par Émilie Bibeau.

Cela étant, les créations de Pauline Julien (pour la plupart moins connues que ses interprétations mais malgré tout très fortes et méritant redécouverte) ont heureusement eu leur place, telle la Litanie des gens gentils par Isabelle Blais. Sans oublier son seul véritable succès, L’âme à la tendresse, livrée par une France Castel vraiment en voix.

Bellement réinventées sur l’album réalisé par Martin Léon et réarrangées par une équipe de musiciennes hors pair, les chansons ne sont heureusement pas restées prisonnières des versions gravées, les interprètes se les échangeant sans complexe, la musique empruntant parfois des sentiers différents mais jamais banals, à l’image de la Renarde.

L’humour et « l’amour de l’amour » de la disparue n’ont pas non plus été négligés, tant dans certaines de ses lettres lues sur scène que dans l’Interrogatoire extrait de Gémeaux croisées, son spectacle en duo avec Anne Sylvestre. Autre beau flash : faire interpréter La croqueuse de 222 par Louise Latraverse et France Castel, qui ont déjà tenu les rôles principaux d’une comédie télé intitulée… Féminin pluriel.

Dans ce spectacle qui n’a souffert que d’un ou deux trous de mémoire, et peut-être d’une interprétation de La Manic un peu nonchalante par moments, la seule véritable lacune est d’avoir oublié de nous présenter la distribution du spectacle, surtout les musiciennes, qui ont fait plus que de l’excellent boulot. Si l’absence de Sophie Cadieux et de Klô Pelgag était dommage, le travail de Chloé Lacasse (Au milieu de ma vie), Amélie Mandeville (Urgence d’amour), Virginie Reid et Laurie Torres méritait d’être salué.