Avec l’exposition Signes et repères..., l’artiste et sculpteur Pierre Leblanc invite à un retour dans le monde de son enfance, aujourd’hui disparu. Originalement destinées à être exposées à l’extérieur, ses sculptures d’acier sont pour la première fois réunies entre quatre murs.

Pierre Leblanc : exposer son monde disparu

SHERBROOKE — L’exposition « Signes et repères…. À travers le quartier natal de Pierre Leblanc », présentée à Galerie d’art du Centre culturel de l’Université de Sherbrooke jusqu’au 17 février, offre aux visiteurs un doux voyage vers l’enfance de l’artiste. Un voyage au cœur de la mémoire. Comme un constat, sans mélancolie ni nostalgie.

« Je veux exposer des souvenirs de mon monde disparu. Chaque objet marque le temps. C’est une exposition biographique », résume Pierre Leblanc, en regardant ses sculptures en acier évoquant le quartier ouvrier Côte-Saint-Paul où il a vécu les dix premières années de sa vie, dans une maison louée par ses parents, le 2026, rue Roberval. 

Une maison qui a été démolie pour permettre la construction de l’échangeur Turcot, ouvert à la circulation pour servir de voie d’accès au site de l’Exposition universelle de Montréal en 1967.

« Je suis venu au monde sur la table de la cuisine de cette maison. Et quand, à 10 ans, on a déménagé, je ne savais pas pourquoi on devait partir. Les parents ne racontent pas tout aux enfants. C’est seulement plusieurs décennies plus tard, en 1985, que j’ai pris conscience de la destruction de mon quartier natal pour la construction de l’échangeur Turcot », explique le sculpteur, né en 1949, qui a participé à plus de 400 expositions.

Les œuvres sont inspirées de photographies anciennes retrouvées dans les archives de ses parents, tantes et oncles. « Sur cette sculpture, on peut voir le ballon de mon frère Marcel, le pylône devant lequel mon frère Gilles a été photographié et ma chaise berçante », raconte l’artiste en pointant les objets découpés dans l’acier et disposés sur un convoi immobilisé sur des rails.

« On a grandi dans la boucane. Juste de l’autre côté de la rue, c’était une gare de triage. Il n’y avait pas un train : il y avait DES trains. Sept voies. On les entendait jour et nuit », lance l’artiste, en fredonnant Fleur de macadam de Jean-Pierre Ferland, « un brin de soleil, six pieds de boucane, un escalier en tire-bouchon ».

Tout près, d’autres œuvres retournent vers les Îles-de-la-Madeleine, terre d’origine de ses parents. Les deux ont quitté les îles, à dix ans d’intervalle, pour se rencontrer à Montréal. « À 17 ans, mon père s’est caché en dessous d’une toile dans un bateau. C’était un passager clandestin, un boat people avant l’heure », raconte-t-il en riant.

Au cours de la dernière année, Pierre Leblanc a dessiné au fusain, en grand format, d’autres objets de son enfance : une pince à glace, une toupie, une clé à patins à roulettes, un traineau en ombres portées.

« Je suis pressé dans la vie. Je ne suis pas capable de rester assis, je veux toujours travailler. Entre la création de sculptures ou de dessins, j’écris. Pour laisser des traces. »

« Espaces fragiles »

Les sources d’inspiration de Pierre Leblanc sont l’histoire de l’art, la nature et la littérature. Le titre de l’exposition fait référence à une conversation que le sculpteur a eue avec Gaston Miron. Une des œuvres est un clin d’œil à César Baldaccini. Une autre, un hommage à Edmund Alleyn. Sur un mur de la galerie, écrit à la main par l’artiste, des extraits de textes de l’écrivain Georges Perec qui l’ont inspiré : « Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. »

Les œuvres présentées à la Galerie d’art du Centre culturel de l’UdeS ont été créées entre 1993 et 2018. Les sculptures ont été conçues pour être exposées à l’extérieur et sont présentées pour une première fois, ensemble, entre quatre murs.

Aussi une deuxième exposition du même artiste, Réminiscence et autres repères… À travers le quartier natal de Pierre Leblanc, est présentée à l’Espace exposition GROUPE MACH, à la bibliothèque de droit de l’UdeS.

La vocation ou le pont

Quatorze musées à travers le Canada possèdent des œuvres de Pierre Leblanc ainsi que de nombreuses collections privées au Québec, au Canada, aux États-Unis et en Europe. Trois livres d’artistes et plusieurs gravures font partie des collections de la Bibliothèque nationale du Québec et la Bibliothèque nationale du Canada. L’artiste est aussi réputé pour ses sculptures monumentales. Soixante de ses créations décorent le paysage québécois, la plus proche étant installée sur le terrain de Maison des arts et de la culture de Bromptonville. Des photos d’une dizaine d’entre elles sont exposées en annexe de la Galerie de l’UdeS.

« Des fois, il faut que tu te trouves une vocation. Qu’est-ce que tu fais sur la terre? Moi je ne suis pas capable de juste vivre pour vivre. Autant me jeter en bas d’un pont. Alors je travaille. Pour témoigner », conclut, rieur, l’homme passionné.