Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques est probablement le plus littéraire de nos humoristes québécois. Sans doute parce qu’il a grandi le nez dans les livres.

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques : lire, écrire, faire rire

Il cite Gaston Miron pendant l’entretien, publie un extrait complet du classique À la recherche du temps perdu de Proust sur Facebook et lit des poèmes de Nelligan dans son premier spectacle d’humour. Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques est probablement le plus littéraire de nos humoristes québécois. Sans doute parce qu’il a grandi le nez dans les livres.

« À la maison, il n’y avait que ça, des bouquins. Partout. La seule télé qu’on avait était tellement vieille que ça ne donnait pas tellement envie de l’écouter. »

Lorsqu’il allait chez ses copains, le ratio « trois télés pour deux livres » était chaque fois une surprise.

« Quand j’ai eu mon premier appartement à Montréal, mon premier geste a été d’installer une bibliothèque. La littérature, c’est quelque chose que j’aime profondément et sincèrement. »

Cet élan pour les livres s’est naturellement intégré au tour de piste qu’il promène depuis l’été 2017. 

« À l’École de l’humour, on nous a beaucoup parlé de la notion de sincérité. On n’est jamais plus drôle qu’autour d’un feu camp avec des amis, parce que c’est là qu’on est vrai, spontané et sincère. J’avais ce désir d’aller vers ça, d’écrire à partir de ce que j’aime, de ce que je suis. »

Au surplus, il y a dans les livres des choses extrêmement drôles.  

« Les excès me font beaucoup rire. Les gens excessivement intelligents qui compliquent chaque pensée, par exemple, autant que les gens excessivement stupides qui font des vidéos en jonglant avec une scie mécanique sur un BMX. Et comme la littérature est une inépuisable source d’excès, ça m’inspire. Il y a aussi que, dans ma vision de l’humour, il faut être drôle, mais il faut aussi dire quelque chose, avec style. Je vois un trait commun avec les livres, qui savent conjuguer effet, propos et émotions de façon magistrale. » 

De Nelligan à Miron

En causant de toutes ces pages lues qui laissent une empreinte en soi, on arrive à l’affiche de son spectacle, Hélas, ce n’est qu’un spectacle d’humour, sur laquelle il apparaît en Émile Nelligan d’une autre époque.

« Le titre fait référence au texte de Miron : Hélas, ce n’est qu’un poème d’amour. C’est un clin d’œil très personnel à ce poète parce que c’est l’un de mes trois auteurs préférés à vie. Le titre que j’en ai tiré résonnait pour moi, en plus de résumer parfaitement ma démarche jusqu’ici. C’est-à-dire que je n’étais pas censé faire de l’humour. Je n’ai jamais vraiment aimé l’humour avant d’en faire, pour tout dire. Quand j’ai réalisé que c’était l’avenue que je devais prendre, je me suis dit : ah, shit, c’est ça que je vais devoir jouer, parce que, de toute évidence, on ne me confiera pas du Shakespeare ni du Racine. » 

Le thème de la déception se déploie donc tout au long de ce premier one-man-show arrivé presque par hasard.

« Je présentais des numéros dans les bars depuis deux ou trois ans, j’avais du matériel. J’ai fait un travail de réécriture pour tricoter des liens, mais c’est un spectacle qui ne devait pas en être un, en fait. Ce qui était prévu, c’était seulement quatre soirs au ZooFest. »

Une sorte de test. Une façon de prendre la température de l’eau.

Philippe-Audrey a finalement occupé la scène pendant six soirées, avant de présenter une série de représentations au Conservatoire de Montréal et au Petit Champlain de Québec.

Des salles en région ont ensuite levé la main pour accueillir l’atypique proposition scénique de l’humoriste.

« On n’a pas fait de mise en marché classique. En fait, on n’en a pas fait du tout. » 

Rire du pire

Au fil du processus d’écriture, un numéro sur son passage au Conservatoire d’art dramatique a émergé.  

« Ça faisait longtemps que je voulais aborder le sujet, mais je ne savais pas comment », dit celui qui a complété sa formation en théâtre avant d’aller poursuivre ses études à l’École nationale de l’humour.

« Je pense que je suis le seul épais à avoir emprunté ce sinueux chemin, résume-t-il en riant. En même temps, il y a une fierté à faire les choses différemment. Le Conservatoire, c’est marquant et fondateur dans ma vie, mais je n’aurais pas pu en parler tout de suite après ma sortie. Les cicatrices étaient trop fraîches. Pour pouvoir mieux manier les souvenirs, j’avais besoin d’avoir un peu de recul face à cette période extrêmement difficile. Il y a des gens qui sont capables de prendre les insultes. Moi, ce n’est pas quelque chose qui me motive. C’était un environnement où je ne m’épanouissais pas tant que ça. »

L’impression d’être en décalage n’était pourtant pas nouvelle pour l’aspirant comédien d’alors.

« C’est quelque chose qui m’habite depuis longtemps, un sentiment auquel je me suis fait. Ça ne me dérange plus, même que mon humour est constamment basé sur ça. C’est toujours un dialogue entre, par exemple, le fait que je souhaite être résolument moderne, mais que je suis profondément attaché aux affaires anciennes. Je parle de trucs franchement élitistes, mais j’adore aussi les choses qui sont ultra-populaires. Il y a toujours en moi cette espèce de dichotomie », exprime celui qu’on a découvert dans Like-moi!

La série déjantée écrite par Marc Brunet a révélé un bouquet de nouveaux talents qui font maintenant leur chemin sur la scène artistique. Pour Philippe-Audrey, qu’on peut voir dans la quatrième saison de sketchs présentement offerte sur Club Illico (ils seront présentés à Télé-Québec ultérieurement), Like-moi! a été le projet pivot, l’important tremplin. 

« C’est plus que la racine, c’est la source de tout ce qui m’arrive professionnellement. C’est ma première chance, là où j’ai fait mes premières armes. Ça m’a donné une crédibilité humoristique. C’est quétaine ce que je vais dire, mais Like-moi!, c’est aussi, surtout, des rencontres inspirantes et précieuses. C’est avec beaucoup de fierté que j’en parle. Toute ma vie, je vais être attaché à cette émission-là. » 

Autant qu’à ses romans préférés.

Yannick de Martino, Sonia Cordeau, Marie-Soleil Dion, Karine Gonthier-Hyndman, Florence Longpré, Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques, Katherine Levac et Guillaume Lambert composent l’équipe de la saison 4 de Like-moi!

L’écriture comme un moteur

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques écrit chaque mois dans La Presse+ et prend plaisir à manier les mots « malgré l’angoisse qui s’invite dans le processus. » 

« C’est exigeant, comme exercice. J’y consacre énormément de temps. Je finis mon texte et je suis en sueur comme si je venais d’enchaîner quatre heures de hockey! Mais j’aime écrire. »

Il noircit des pages à l’écran depuis longtemps. Comme un réflexe. Comme une nécessité.

« J’avais une discussion avec une ex-amoureuse qui me reprochait d’être toujours en train d’écrire, de travailler à la place de sortir avec des amis. Mais pour moi, c’est un plaisir sincère de pianoter sur le clavier. C’est quelque chose qui m’apporte beaucoup, cette tranquillité devant les mots. » 

Il n’envisagerait pas, pour autant, de publier.

« En tout cas, pas maintenant. Je ne ferme pas la porte pour plus tard, mais présentement, je ne sens pas que j’aurais quelque chose à apporter. J’ai une réelle admiration et beaucoup de respect pour le métier d’écrivain. C’est une occupation solitaire pendant laquelle tu es en relation avec tes souvenirs, ta pensée et ton ordinateur. »

Une série web d’ici à Cannes

Même si elle n’est pas propulsée par une plateforme locomotive comme Tou.tv, la série web Teodore pas de H fera son chemin jusqu’à Cannes. La production dans laquelle Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques tient le rôle principal a été sélectionnée au Festival Canneseries, où elle sera présentée le 10 avril. Dès le lendemain, on aura accès aux six épisodes en ligne. 

 « L’histoire, c’est celle d’un gars trentenaire qui retourne aux études et qui prend conscience pour la première fois qu’il a un TDAH. » 

Une histoire d’amour se déploie en parallèle. Le projet lui-même porte avant toute chose le sceau de l’amitié.  

« La série est écrite par Nathalie Doummar, qui souhaitait vraiment aborder ce sujet-là, et elle a été réalisée par Julien Hurteau, qui avait le goût de réinventer sa façon de tourner. Je les connais tous les deux depuis longtemps, ce sont de bons amis avec qui j’avais envie de travailler. La sélection à Cannes est donc d’autant plus touchante que c’est un projet qu’on a fait pour les bonnes raisons, dans le plaisir. On a partagé la bande-annonce il y a un peu plus de deux semaines et le nombre incalculable de gens qui se sont sentis interpellés nous démontre qu’il y avait quelque chose à raconter, que le sujet avait toute sa pertinence », explique Philippe-Audrey.

L’aventure cannoise est une fleur inattendue.

« Cannes, c’est LE gros festival de séries web. Il y aura du monde de partout. C’est une belle surprise qui vient légitimer toute l’aventure. On est honoré », résume celui qui n’ira toutefois pas sur la Croisette. 

« À grands regrets, d’ailleurs. J’aurais vraiment aimé ça être là, mais je suis en tournage ici. »

Le comédien a hérité du premier rôle dans Les barbares de la Malbaie, du cinéaste Vincent Biron.  

« J’incarne un joueur de hockey déchu qui veut retourner dans la ligue nationale, mais le cœur du film est beaucoup plus à propos de la relation presque paternelle entre mon personnage et son cousin de 15 ans, dont il a la charge. Ce côté très humain est beaucoup plus important que le reste. »

Vous voulez y aller?

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques
Hélas, ce n’est qu’un spectacle d’humour
Samedi 6 avril, 20h
Théâtre Granada
Entrée : 29$