Hugues Corriveau

Penser à l'impensable

Ils ouvrent l'esprit, nourrissent la réflexion, enseignent l'empathie, façonnent l'imaginaire, stimulent le savoir. Les livres ont des vertus plurielles et le Salon du livre de l'Estrie a attaché sa 37e édition à l'ancre de celles-ci. Dans la foulée de l'événement qui se déroule encore jusqu'à demain sous le thème Je lis, donc je pense, La Tribune a rencontré trois auteurs qui y seront. Entrevues à propos de la pensée derrière l'écrit.
L'horreur de laquelle Les enfants de Liverpool s'inspire n'est ni banale ni commune. Le meurtre d'un enfant par d'autres enfants frappe l'imaginaire, blesse notre humanité dans ce qu'elle a de plus profond. On ne croirait pas. Ça arrive pourtant. Rarement, mais ça arrive. En 1993, le petit James Bulger, deux ans et demi, était kidnappé et sauvagement assassiné par deux gamins de 10 ans, Jon Venables et Robert Thompson. Ça se passait en Angleterre, ça a fait le tour du monde.
« C'est un tragique événement qui a marqué les esprits. À l'époque, j'ai suivi ce que les médias en ont dit. Cette histoire m'a hanté longtemps », explique Hugues Corriveau.
Un détail, parmi d'autres, avait laissé une empreinte forte dans son esprit : « Les deux petits meurtriers ont été jugés devant jury comme des adultes. Ça m'avait frappé : ils étaient si petits que la cour avait dû engager un menuisier pour construire un banc adapté à leur taille. Ce seul détail disait beaucoup de ce qu'une société faisait à des enfants. »
Ce sont ces enfants-là que le poète
et romancier avaient envie de raconter. L'enfance désenchantée des deux petits voyous est d'emblée mise en exergue dans son récit. Avant de devenir des bourreaux, Rob et Jon ont été victimes de leur milieu. Au fil des 250 pages de son roman, il a choisi de marcher dans leurs pas. D'emprunter le triste sillon qui les a menés là. Dans cette impasse où ils ont commis l'irréparable, où ils ont franchi des limites qui ne doivent pas l'être. Ce jour-là où ils ont fait coulé le sang, ce jour-là, fracture franche entre l'avant et l'après, la vie et la mort.
Sans tabou
« Quatre-vingts pour cent des renseignements dans le livre sont vrais, mais ça reste un roman », précise l'ancien enseignant du Cégep de Sherbrooke.
Il tenait son filon depuis longtemps, il a mis du temps à le tresser. Quand il s'est finalement lancé, le plongeon a été ardu.
« J'ai piétiné pendant deux ans. Quand j'ai consenti à dire ''je'', quand j'ai laissé la poésie s'imprimer dans ma prose, le livre s'est écrit. »
Ce n'est pas tant la violence du sujet que la façon de le raconter qui freinait son élan.
« Je considère qu'il y a pas de sujet tabou en littérature. Ce que je me suis refusé le plus longtemps à raconter, c'est le meurtre. J'ai tellement retardé le moment qu'il arrive loin dans le roman. Il est interrompu sans cesse par la parole de l'avocat. Cette respiration m'était nécessaire pendant la rédaction. Je pense qu'elle donne aussi du répit au lecteur. La relation que j'ai eue avec cette histoire, je la compare à ce que vit un photographe de guerre. »
Comme celui-ci devant ses images rapportées de l'enfer, il connaît la part de douleur que son récit transporte. Mais il sait aussi, surtout, l'importance du témoignage.
Vous voulez lire?
Hugues Corriveau
Les enfants de Liverpool
Druide
En séance de dédicaces aujourd'hui et demain